La vérité n’est pas une affaire de point de vue
Commençons par le plus simple : la vérité n’est pas une
affaire de point de vue. Certes, Montaigne l’affirmait : « Quelle
vérité que ces montagnes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient
au-delà ? », repris par Pascal : « vérité en deçà des
Pyrénées, erreur au-delà ». Personne, certes, ne peut être complètement
assuré de « posséder » la vérité, mais nous postulons, sans quoi toute
recherche serait vaine, qu’il existe une vérité unique. La pièce de Pirandello,
À chacun sa vérité, nous dit bien que « autant de bonnets, autant
d’avis » et c’est pourquoi nous distinguons les opinions ou les croyances
(multiples) de la vérité (une).
L’histoire des sciences de la nature vient à notre secours pour
le montrer. On pourrait croire que les sciences ne font que formuler des
vérités successives, relatives à l’époque ou au lieu. Mais il n’en est rien. La
physique d’Aristote qui sembla longtemps la vérité (puisque l’Église catholique
la tenait pour absolument vraie) est tombée sous les coups de la pensée
critique, bien avant Galilée. Quand les « physiciens » de l’école de
Paris s’interrogent sur l’impetus, ils mettent le doigt où ça fait
mal : comment expliquer que la pierre que je lance continue son mouvement alors
même que ma main ne la touche plus ? Selon la physique aristotélicienne,
il n’existe que deux sortes de mouvements : le mouvement naturel qui
dépend de la nature du corps (le feu monte, les « graves » tombent)
et le mouvement violent qui est imposé à un corps par le contact avec un autre
corps. La pierre qui poursuit sa trajectoire témoigne d’un mouvement qui n’est
ni l’un ni l’autre. On ne sortira de ces difficultés que bien plus tard avec ce
siècle extraordinaire qui va de Galilée à Newton et jette les fondements de la
physique mathématique qui est encore la nôtre. Galilée, en physique est bien
supérieur à Aristote et l’idée qu’il se fait de la nature est plus « vraie »,
plus vraie parce qu’il propose des descriptions plus adéquates et empiriquement
vérifiables.
Si quelqu’un défend l’idée que la Terre est immobile ou
encore qu’elle est plate, nous le considérerons à juste titre comme un fou, car
la mobilité de la Terre ne fait aucun doute. Et pourtant, de mon point de vue,
la Terre ne se meut point. Il y a même de nombreuses conséquences à tirer de ce
point de vue… mais scientifiquement parlant, la Terre se meut. La physique de
Newton, à son tour, sera chamboulée par la relativité restreinte, puis
générale. Et ainsi de suite. Dans les sciences, on n’établit pas une vérité une
fois pour toutes, on admet qu’il faut réviser les descriptions de la nature que
donnent les théories scientifiques, mais on postule que la description
d’aujourd’hui est « plus vraie » que celle d’hier et quand deux
descriptions de la nature cohabitent sans que l’on puisse trancher, c’est une
difficulté qu’on cherche à résoudre (par exemple, la recherche de la
« grande unification » entre la théorie quantique et la théorie de la
relativité). Certains auteurs estiment que les théories scientifiques ne sont
pas plus ou moins vraies, mais plus ou moins exactes. Mais cela ne change rien
à notre propos : toutes les théories du monde ne sont pas d’égales
valeurs !
On peut, de même, discuter si on doit ou non parler de
vérités mathématiques, mais deux et deux font quatre dans quelque régime
politique que ce soit ! De même savoir si quelqu’un ayant des chromosomes
XX ou XY est une femme ou un homme n’est pas une question de point de vue. Il y
a toujours des cas limites, les hermaphrodites, par exemple, mais ce sont
précisément des cas limites, des exceptions qui confirment la règle.
Dans la plupart des situations de la vie ordinaire, on peut
aisément déterminer si une affirmation est vraie ou fausse. Que Napoléon Ier
ait été défait à la bataille de Waterloo en 1815 ou que l’Allemagne ait envahi
la Belgique en août 1914, voilà des propositions vraies, que l’on soit
Allemand ou Belge. De quelque manière que l’on prenne la question, l’idée que
la vérité est relative au point de vue est impossible à admettre. On dira que
« chacun voit midi à sa porte », ce qui est factuellement exact, mais
cela ne contredit pas notre propos : s’il est midi à Paris, il n’est pas
encore midi à Londres, mais ce sont là deux propositions différentes et donc
elles ne se contredisent pas. Ce ne sont pas des vérités alternatives à la
manière de M. Trump…
Celui qui soutient qu’aucune vérité n’est possible, qu’on ne
peut rien savoir vraiment est un plaisantin et ou un provocateur, mais il ne
peut sérieusement croire ce qu’il dit. Ici s’applique le fameux sorite
grec : « « tous les Crétois sont des menteurs », dit
Épiménide le Crétois ». Si cette proposition est vraie, alors il y a au
moins un Crétois, Épiménide, qui ne ment pas et, donc, cette proposition est
fausse… L’impossibilité d’un scepticisme radical est évidente. Ce qui ne
condamne ni un scepticisme modéré ni le doute méthodique de Descartes qui trace
un chemin pour rechercher la vérité avec quelques préceptes de méthode : « Le
premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la
connusse évidemment être telle ; c’est-à-dire, d’éviter soigneusement la
précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes
jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon
esprit, que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute. » (Discours
de la méthode, 2e partie)
On en déduira qu’il n’y a pas une science
« blanche » que l’on pourrait opposer à la science
« décoloniale » des « racisés », et autres balivernes de la
même farine. Et quand bien même pourrait-on m’obliger à dire que deux et deux
sont cinq, je ne pourrais jamais donner mon assentiment à une telle proposition
(voir sur ce sujet le 1 984 d’Orwell). Que l’on puisse soutenir le
contraire, notamment dans des milieux de gens instruits ou prétendus tels, cela
ne peut que souligner l’état de délabrement de nos sociétés.
La morale n’est pas une affaire de point de vue
Si la première manche contre le relativisme peut être
aisément remportée, tant que les fous n’ont pas totalement pris le contrôle de
notre monde, la deuxième va être un peu plus épineuse. La diversité des
coutumes qui séparent les unes des autres les sociétés humaines semble une
preuve empirique de la relativité de la morale. Mais il y a là une erreur de
méthode fondamentale. La morale n’est pas une science empirique : c’est à
l’anthropologue d’enregistrer la diversité des coutumes humaines. Mais la
morale n’est pas une science, elle ne cherche pas des lois scientifiques. Par
exemple la proposition « il faut lapider les femmes adultères » n’est
ni vraie ni fausse. La proposition : « certaines sociétés tiennent
pour juste la lapidation des femmes adultères » est vraie, mais on n’en
peut rien déduire quant à la proposition « il faut lapider les femmes
adultères ». Ajoutons que la morale n’est pas plus une science que la
logique : la logique est présupposée dans tout discours rationnel, et donc
vouloir fonder la logique scientifiquement est une opération digne du célèbre
baron de Münchhausen qui voulait sortir du marécage en tirant sur ses propres
bottes. On ne peut pas plus fonder la morale qui est présupposée dans tout
jugement moral. Il y a, dans le transcendantalisme kantien, quelque chose
d’irréductible…
On peut, par exemple, chercher à établir la morale sur la
considération des faits. Par exemple, on cherchera s’il existe des règles de
morale universelles. Certains chercheurs pensent que la règle d’or (« ne
fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse » ou
« fais à autrui comme tu voudrais qu’il te fasse ») n’est qu’une
règle de morale minimaliste : elle fait jouer le principe d’utilité fondé
sur la réciprocité. En outre, elle est très indéterminée, comme le faisait
remarquer Rousseau. En réalité, toute morale authentique échappe à toutes ces
déterminations. Kant a bien vu qu’elle s’enracinait dans « l’usage
pratique de la raison pure », ce qui veut dire simplement que l’on peut la
concevoir sans aucune autre référence que ce que dicte la raison. Certes, les
enfants apprennent ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, ils intériorisent
l’interdit et parfois ça ne marche pas ! Certes les diverses sociétés
humaines ajoutent à ces préceptes moraux purs leur propre brouet par toujours
très digeste. Mais lorsque Kant énonce l’impératif catégorique comme définition
purement formelle de tout impératif moral, il n’énonce pas une réalité
empirique, mais un principe pur que personne ne peut sérieusement renier, sauf
à se faire des nœuds inextricables dans la cervelle. « Agis toujours
d’après la maxime que tu voudrais ériger en loi universelle » : c’est
absolument vrai, quand on y réfléchit. Je ne peux vouloir le mensonge, je ne peux vouloir
que tous aient le droit de tuer, je ne peux vouloir que tous fassent des faux
témoignages, sauf à vouloir éradiquer toute communauté humaine.
Effectivement, nos inclinations, notre faiblesse proprement
humaine, cela nous pousse à trouver de bonnes excuses pour refuser
l’application de la loi morale. Le meurtre est interdit, mais tout de même ceux
du groupe ennemi se placent en dehors de la loi. Le mensonge est mauvais, mais
nous trouvons toujours de bonnes raisons de mentir. Mais quand bien même nous
ne suivrions jamais la loi morale, nous savons qu’elle est la règle intangible.
Les hommes se donnent des tonnes de mauvaises raisons pour restreindre le
cercle d’application de la loi morale (on en exclut les femmes, les étrangers, etc.)
mais elle continue de se rappeler à eux. « Conscience, instinct
divin ! » s’écriait Rousseau.
On n’est nullement obligé de suivre la démarche des Fondements
de la métaphysique des mœurs : le fondement de la morale n’est sans
doute pas si transcendantal que le pense Kant. Si on veut bien admettre (comme
Aristote et Marx et pas mal d’autres) que l’homme est un « animal
communautaire », c’est-à-dire que l’homme ne peut exister et se développer
que dans la communauté des autres humains, on admettra que cette communauté ne
peut se constituer et se maintenir que par la capacité que chacun a acquise dès
la petite enfance à se mettre à la place des autres, à voir la réalité avec les
yeux des autres. « Nous sommes les autres » ou encore, comme le dit
Marx chacun d’entre nous est l’ensemble de ses relations sociales. Il n’y a
d’individualisation que dans ce rapport communautaire, dans ce rapport où
l’autre peut être un autre moi-même et où je peux me concevoir moi-même comme
un autre. Les conditions a priori de toute société humaine : voilà le sol
où s’enracine la morale, son sol « transcendantal » pourrait-on dire.
Si on accepte cela qui mériterait de plus amples
développements, alors on admet du même coup qu’il n’y a aucune place pour le
relativisme moral. C’est très gênant parce qu’en pratique existent des sociétés
qui restreignent plus ou moins sévèrement le cercle d’application des principes
moraux. Nous devrions donc reprendre à Kant l’idée qu’il y a un progrès moral.
Entendons-nous bien : Socrate affirmant qu’il vaut mieux subir l’injustice
que la commettre, les stoïciens inventant l’idée d’une société du genre humain,
le sermon sur la Montagne (voir Matthieu, 5) disent l’essentiel. Mais de
la formulation abstraite d’un principe à sa reconnaissance pratique générale au
sein d’une société, il y a un grand pas. C’est pourquoi Hegel oppose la morale
abstraite que s’impose l’individu (la Moralität) à la vie morale
effective d’une société, ses « bonnes mœurs » ou son éthicité (Sittlichkeit).
Il est assez simple d’établir une hiérarchie : une
société dans laquelle tous les humains sont égaux en droit et en dignité est
meilleure qu’une société raciste ou dans laquelle les femmes sont
structurellement et juridiquement tenues pour inférieures aux hommes. Que les
gladiateurs n’aient plus à combattre des bêtes sauvages dans les cirques, cela
peut être tenu pour une bonne chose, tout comme l’abolition des sacrifices
humains ou le tabou de l’anthropophagie… Les ethnologues, comme Lévi-Strauss ne
manquent pas d’exemples montrant que les « sauvages » le sont parfois
moins que les « civilisés » ! Sans aucun doute, il existe, au
moins sur tel ou tel point, des sociétés plus morales, plus
« civilisées » que l’humanité européenne. Du reste, les 150 dernières
années ont rendu sceptiques les plus enthousiastes du progrès des Lumières
initié en Europe occidentale entre le XVIIe et le XVIIIe siècle. Mais ce
scepticisme lui-même n’est possible que parce que nous reconnaissons dans le
même moment la valeur absolue de la personne humaine et que le respect de la
dignité est l’aune à laquelle doivent être jugés les « bonnes mœurs »
d’une société. Ni Socrate ni Aristote ne tenaient pour condamnable l’esclavage
ou l’infériorisation des femmes, nous si ! Autrement dit, le cercle de nos
exigences morales s’est élargi et la violence de nos sociétés nous paraît
insupportable relativement à nos critères, alors que les sociétés anciennes
étaient certainement encore plus violentes. Ni apôtres du progrès à tout prix
ni oiseaux de malheur regrettant l’ancien temps, c’est la position que tenait
Kant et qui paraît aujourd’hui encore la plus sensée.
Universalisme et inégalité des sociétés humaines
Nous postulons que les hommes sont égaux en droits et en
dignité, mais pour autant les sociétés ne le sont pas. Il existe une variété
détestable d’universalisme moral, celle des donneurs de leçons qui, sous
prétexte de civilisation, se sont employés à soumettre les autres peuples. Ce
fut la grande époque de la colonisation et de la « mission
civilisatrice de l’homme blanc ». Ajoutons tout de même que la critique du
colonialisme et de cette prétendue « mission civilisatrice »
s’effectue au nom des principes moraux qui se veulent universels ! Si on
tient que chaque peuple a sa morale, pourquoi faudrait-il critiquer la morale
conquérante et dominatrice des Européens ? C’est d’autant plus évident que
les Mongols de Gengis Khan, les esclavagistes arabes, les Mayas, les Aztèques
ou les Incas ne se sont jamais embarrassés de tels scrupules moraux pour
exterminer les récalcitrants, coloniser des nations entières, asservir ou
sacrifier. Bref, il faut en finir avec le privilège de l’homme blanc : il
n’a pas le monopole de la barbarie, de la cruauté ou du mépris de l’humanité.
Ce sont des choses largement partagées dans le temps et dans l’espace.
Constater l’inégalité des sociétés humaines, ce n’est pas
difficile. Il y a des clivages qui semblent difficilement surmontables et le
plus important concerne les rapports entre les hommes et les femmes. Il est
aisé de voir que la polygamie (qui est toujours une polygynie) consacre
l’infériorité des femmes et maintient vivant l’esprit de clans. Il y a aussi cette
pratique cruelle qu’est l’excision, que certains multiculturalistes comme Tobie
Nathan voulaient faire admettre au motif de la reconnaissance de l’égale
dignité des cultures. Il est clair que le respect de la personne humaine ne
signifie nullement le respect des coutumes barbares et obscurantistes, héritées
de cette histoire humaine où sont apparues les sociétés de classes, où ont été
entrepris la domestication de l’homme au profit des despotismes et
l’asservissement des femmes. Au demeurant, certains États africains ont engagé,
avec un certain succès, des campagnes contre l’excision des femmes. Le mariage
des fillettes, les persécutions des homosexuels ne sont pas plus
respectables !
Avouons qu’une société qui protège les enfants contre les
vieux mâles prédateurs en mal de chair fraîche est meilleure qu’une société qui
l’admet – même si le soi-disant prophète des musulmans a épousé Aïcha à 6 ans
et l’a déflorée à 9 ans (nous disent les textes écrits 150 ans après la mort de
prophète de malheur). Avouons qu’une société qui laisse chacun prendre son
plaisir comme il l’entend pourvu qu’il n’empiète pas sur la liberté et la
dignité d’un autre est meilleure qu’une société qui refuse cette liberté. Une
société qui admet qu’on puisse croire, ne pas croire et même blasphémer est
meilleure qu’une société qui impose ses dogmes religieux et condamne à mort les
« apostats »… Et ainsi de suite. Que les sociétés à peu près
démocratiques qui se fondent sur les droits de l’homme n’imposent pas leurs
principes par la force ou des nouveaux pères missionnaires, cela devrait aller
de soi. Mais à l’intérieur des sociétés démocratiques, il ne doit y avoir
aucune tolérance pour les pratiques contrevenant aux principes de liberté et
d’égale dignité. On doit faire confiance à la diffusion des écrits et à
l’élévation du niveau d’instruction pour que les principes de liberté et
d’égale dignité finissent par s’imposer partout.
Conclusion
Le relativisme moral n’est pas plus tenable que le
relativisme en matière de connaissance. Ce n’est pas que cela soit faux, mais,
dans les deux cas, c’est un galimatias, un ensemble de propositions
incohérentes et finalement dénuées de sens. Le refus du relativisme n’exclut ni
une bonne dose de scepticisme ni l’ouverture à la différence des cultures et la
critique de sa propre culture. Le véritable universalisme n’est pas une
abstraction unilatérale, mais l’intégration des différences comme autant de
moments d’une unité supérieure.
Denis Collin – le 28 janvier 2026