mardi 3 février 2026

Contre le relativisme

Lors d’une récente conférence, un de mes contradicteurs affirma que la morale est purement individuelle, que chacun a la sienne et que les idées de respect de la personne et de dignité sont des fariboles, ajoutant qu’étant lui-même de tempérament plutôt libertaire, il ne pouvait donc souscrire à mon propos. J’aurais pu lui répondre qu’on croirait entendre un mauvais élève de Terminale, mais n’enseignant plus depuis un moment, la repartie ne m’est pas venue. Je remercie cependant ce contradicteur libertaire qui m’oblige à reprendre la question du relativisme, question d’autant plus importante que ce relativisme mine non seulement la vie intellectuelle, mais aussi la vie civique et les « bonnes mœurs » (au sens hégélien de la Sittlichkeit). Je me propose de réfuter tout relativisme en deux manches, contre le relativisme dans le domaine de la connaissance (relativisme gnoséologique) et contre le relativisme moral. La « belle » mettra aux prises l’universalisme et l’inégalité des sociétés humaines.

La vérité n’est pas une affaire de point de vue

Commençons par le plus simple : la vérité n’est pas une affaire de point de vue. Certes, Montaigne l’affirmait : « Quelle vérité que ces montagnes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au-delà ? », repris par Pascal : « vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà ». Personne, certes, ne peut être complètement assuré de « posséder » la vérité, mais nous postulons, sans quoi toute recherche serait vaine, qu’il existe une vérité unique. La pièce de Pirandello, À chacun sa vérité, nous dit bien que « autant de bonnets, autant d’avis » et c’est pourquoi nous distinguons les opinions ou les croyances (multiples) de la vérité (une).

L’histoire des sciences de la nature vient à notre secours pour le montrer. On pourrait croire que les sciences ne font que formuler des vérités successives, relatives à l’époque ou au lieu. Mais il n’en est rien. La physique d’Aristote qui sembla longtemps la vérité (puisque l’Église catholique la tenait pour absolument vraie) est tombée sous les coups de la pensée critique, bien avant Galilée. Quand les « physiciens » de l’école de Paris s’interrogent sur l’impetus, ils mettent le doigt où ça fait mal : comment expliquer que la pierre que je lance continue son mouvement alors même que ma main ne la touche plus ? Selon la physique aristotélicienne, il n’existe que deux sortes de mouvements : le mouvement naturel qui dépend de la nature du corps (le feu monte, les « graves » tombent) et le mouvement violent qui est imposé à un corps par le contact avec un autre corps. La pierre qui poursuit sa trajectoire témoigne d’un mouvement qui n’est ni l’un ni l’autre. On ne sortira de ces difficultés que bien plus tard avec ce siècle extraordinaire qui va de Galilée à Newton et jette les fondements de la physique mathématique qui est encore la nôtre. Galilée, en physique est bien supérieur à Aristote et l’idée qu’il se fait de la nature est plus « vraie », plus vraie parce qu’il propose des descriptions plus adéquates et empiriquement vérifiables.

Si quelqu’un défend l’idée que la Terre est immobile ou encore qu’elle est plate, nous le considérerons à juste titre comme un fou, car la mobilité de la Terre ne fait aucun doute. Et pourtant, de mon point de vue, la Terre ne se meut point. Il y a même de nombreuses conséquences à tirer de ce point de vue… mais scientifiquement parlant, la Terre se meut. La physique de Newton, à son tour, sera chamboulée par la relativité restreinte, puis générale. Et ainsi de suite. Dans les sciences, on n’établit pas une vérité une fois pour toutes, on admet qu’il faut réviser les descriptions de la nature que donnent les théories scientifiques, mais on postule que la description d’aujourd’hui est « plus vraie » que celle d’hier et quand deux descriptions de la nature cohabitent sans que l’on puisse trancher, c’est une difficulté qu’on cherche à résoudre (par exemple, la recherche de la « grande unification » entre la théorie quantique et la théorie de la relativité). Certains auteurs estiment que les théories scientifiques ne sont pas plus ou moins vraies, mais plus ou moins exactes. Mais cela ne change rien à notre propos : toutes les théories du monde ne sont pas d’égales valeurs !

On peut, de même, discuter si on doit ou non parler de vérités mathématiques, mais deux et deux font quatre dans quelque régime politique que ce soit ! De même savoir si quelqu’un ayant des chromosomes XX ou XY est une femme ou un homme n’est pas une question de point de vue. Il y a toujours des cas limites, les hermaphrodites, par exemple, mais ce sont précisément des cas limites, des exceptions qui confirment la règle.

Dans la plupart des situations de la vie ordinaire, on peut aisément déterminer si une affirmation est vraie ou fausse. Que Napoléon Ier ait été défait à la bataille de Waterloo en 1815 ou que l’Allemagne ait envahi la Belgique en août 1914, voilà des propositions vraies, que l’on soit Allemand ou Belge. De quelque manière que l’on prenne la question, l’idée que la vérité est relative au point de vue est impossible à admettre. On dira que « chacun voit midi à sa porte », ce qui est factuellement exact, mais cela ne contredit pas notre propos : s’il est midi à Paris, il n’est pas encore midi à Londres, mais ce sont là deux propositions différentes et donc elles ne se contredisent pas. Ce ne sont pas des vérités alternatives à la manière de M. Trump…

Celui qui soutient qu’aucune vérité n’est possible, qu’on ne peut rien savoir vraiment est un plaisantin et ou un provocateur, mais il ne peut sérieusement croire ce qu’il dit. Ici s’applique le fameux sorite grec : « « tous les Crétois sont des menteurs », dit Épiménide le Crétois ». Si cette proposition est vraie, alors il y a au moins un Crétois, Épiménide, qui ne ment pas et, donc, cette proposition est fausse… L’impossibilité d’un scepticisme radical est évidente. Ce qui ne condamne ni un scepticisme modéré ni le doute méthodique de Descartes qui trace un chemin pour rechercher la vérité avec quelques préceptes de méthode : « Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ; c’est-à-dire, d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute. » (Discours de la méthode, 2e partie)

On en déduira qu’il n’y a pas une science « blanche » que l’on pourrait opposer à la science « décoloniale » des « racisés », et autres balivernes de la même farine. Et quand bien même pourrait-on m’obliger à dire que deux et deux sont cinq, je ne pourrais jamais donner mon assentiment à une telle proposition (voir sur ce sujet le 1 984 d’Orwell). Que l’on puisse soutenir le contraire, notamment dans des milieux de gens instruits ou prétendus tels, cela ne peut que souligner l’état de délabrement de nos sociétés.

La morale n’est pas une affaire de point de vue

Si la première manche contre le relativisme peut être aisément remportée, tant que les fous n’ont pas totalement pris le contrôle de notre monde, la deuxième va être un peu plus épineuse. La diversité des coutumes qui séparent les unes des autres les sociétés humaines semble une preuve empirique de la relativité de la morale. Mais il y a là une erreur de méthode fondamentale. La morale n’est pas une science empirique : c’est à l’anthropologue d’enregistrer la diversité des coutumes humaines. Mais la morale n’est pas une science, elle ne cherche pas des lois scientifiques. Par exemple la proposition « il faut lapider les femmes adultères » n’est ni vraie ni fausse. La proposition : « certaines sociétés tiennent pour juste la lapidation des femmes adultères » est vraie, mais on n’en peut rien déduire quant à la proposition « il faut lapider les femmes adultères ». Ajoutons que la morale n’est pas plus une science que la logique : la logique est présupposée dans tout discours rationnel, et donc vouloir fonder la logique scientifiquement est une opération digne du célèbre baron de Münchhausen qui voulait sortir du marécage en tirant sur ses propres bottes. On ne peut pas plus fonder la morale qui est présupposée dans tout jugement moral. Il y a, dans le transcendantalisme kantien, quelque chose d’irréductible…

On peut, par exemple, chercher à établir la morale sur la considération des faits. Par exemple, on cherchera s’il existe des règles de morale universelles. Certains chercheurs pensent que la règle d’or (« ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse » ou « fais à autrui comme tu voudrais qu’il te fasse ») n’est qu’une règle de morale minimaliste : elle fait jouer le principe d’utilité fondé sur la réciprocité. En outre, elle est très indéterminée, comme le faisait remarquer Rousseau. En réalité, toute morale authentique échappe à toutes ces déterminations. Kant a bien vu qu’elle s’enracinait dans « l’usage pratique de la raison pure », ce qui veut dire simplement que l’on peut la concevoir sans aucune autre référence que ce que dicte la raison. Certes, les enfants apprennent ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, ils intériorisent l’interdit et parfois ça ne marche pas ! Certes les diverses sociétés humaines ajoutent à ces préceptes moraux purs leur propre brouet par toujours très digeste. Mais lorsque Kant énonce l’impératif catégorique comme définition purement formelle de tout impératif moral, il n’énonce pas une réalité empirique, mais un principe pur que personne ne peut sérieusement renier, sauf à se faire des nœuds inextricables dans la cervelle. « Agis toujours d’après la maxime que tu voudrais ériger en loi universelle » : c’est absolument vrai, quand on y réfléchit. Je ne peux vouloir le mensonge, je ne peux vouloir que tous aient le droit de tuer, je ne peux vouloir que tous fassent des faux témoignages, sauf à vouloir éradiquer toute communauté humaine.

Effectivement, nos inclinations, notre faiblesse proprement humaine, cela nous pousse à trouver de bonnes excuses pour refuser l’application de la loi morale. Le meurtre est interdit, mais tout de même ceux du groupe ennemi se placent en dehors de la loi. Le mensonge est mauvais, mais nous trouvons toujours de bonnes raisons de mentir. Mais quand bien même nous ne suivrions jamais la loi morale, nous savons qu’elle est la règle intangible. Les hommes se donnent des tonnes de mauvaises raisons pour restreindre le cercle d’application de la loi morale (on en exclut les femmes, les étrangers, etc.) mais elle continue de se rappeler à eux. « Conscience, instinct divin ! » s’écriait Rousseau.

On n’est nullement obligé de suivre la démarche des Fondements de la métaphysique des mœurs : le fondement de la morale n’est sans doute pas si transcendantal que le pense Kant. Si on veut bien admettre (comme Aristote et Marx et pas mal d’autres) que l’homme est un « animal communautaire », c’est-à-dire que l’homme ne peut exister et se développer que dans la communauté des autres humains, on admettra que cette communauté ne peut se constituer et se maintenir que par la capacité que chacun a acquise dès la petite enfance à se mettre à la place des autres, à voir la réalité avec les yeux des autres. « Nous sommes les autres » ou encore, comme le dit Marx chacun d’entre nous est l’ensemble de ses relations sociales. Il n’y a d’individualisation que dans ce rapport communautaire, dans ce rapport où l’autre peut être un autre moi-même et où je peux me concevoir moi-même comme un autre. Les conditions a priori de toute société humaine : voilà le sol où s’enracine la morale, son sol « transcendantal » pourrait-on dire.

Si on accepte cela qui mériterait de plus amples développements, alors on admet du même coup qu’il n’y a aucune place pour le relativisme moral. C’est très gênant parce qu’en pratique existent des sociétés qui restreignent plus ou moins sévèrement le cercle d’application des principes moraux. Nous devrions donc reprendre à Kant l’idée qu’il y a un progrès moral. Entendons-nous bien : Socrate affirmant qu’il vaut mieux subir l’injustice que la commettre, les stoïciens inventant l’idée d’une société du genre humain, le sermon sur la Montagne (voir Matthieu, 5) disent l’essentiel. Mais de la formulation abstraite d’un principe à sa reconnaissance pratique générale au sein d’une société, il y a un grand pas. C’est pourquoi Hegel oppose la morale abstraite que s’impose l’individu (la Moralität) à la vie morale effective d’une société, ses « bonnes mœurs » ou son éthicité (Sittlichkeit).

Il est assez simple d’établir une hiérarchie : une société dans laquelle tous les humains sont égaux en droit et en dignité est meilleure qu’une société raciste ou dans laquelle les femmes sont structurellement et juridiquement tenues pour inférieures aux hommes. Que les gladiateurs n’aient plus à combattre des bêtes sauvages dans les cirques, cela peut être tenu pour une bonne chose, tout comme l’abolition des sacrifices humains ou le tabou de l’anthropophagie… Les ethnologues, comme Lévi-Strauss ne manquent pas d’exemples montrant que les « sauvages » le sont parfois moins que les « civilisés » ! Sans aucun doute, il existe, au moins sur tel ou tel point, des sociétés plus morales, plus « civilisées » que l’humanité européenne. Du reste, les 150 dernières années ont rendu sceptiques les plus enthousiastes du progrès des Lumières initié en Europe occidentale entre le XVIIe et le XVIIIe siècle. Mais ce scepticisme lui-même n’est possible que parce que nous reconnaissons dans le même moment la valeur absolue de la personne humaine et que le respect de la dignité est l’aune à laquelle doivent être jugés les « bonnes mœurs » d’une société. Ni Socrate ni Aristote ne tenaient pour condamnable l’esclavage ou l’infériorisation des femmes, nous si ! Autrement dit, le cercle de nos exigences morales s’est élargi et la violence de nos sociétés nous paraît insupportable relativement à nos critères, alors que les sociétés anciennes étaient certainement encore plus violentes. Ni apôtres du progrès à tout prix ni oiseaux de malheur regrettant l’ancien temps, c’est la position que tenait Kant et qui paraît aujourd’hui encore la plus sensée.

Universalisme et inégalité des sociétés humaines

Nous postulons que les hommes sont égaux en droits et en dignité, mais pour autant les sociétés ne le sont pas. Il existe une variété détestable d’universalisme moral, celle des donneurs de leçons qui, sous prétexte de civilisation, se sont employés à soumettre les autres peuples. Ce fut la grande époque de la colonisation et de la « mission civilisatrice de l’homme blanc ». Ajoutons tout de même que la critique du colonialisme et de cette prétendue « mission civilisatrice » s’effectue au nom des principes moraux qui se veulent universels ! Si on tient que chaque peuple a sa morale, pourquoi faudrait-il critiquer la morale conquérante et dominatrice des Européens ? C’est d’autant plus évident que les Mongols de Gengis Khan, les esclavagistes arabes, les Mayas, les Aztèques ou les Incas ne se sont jamais embarrassés de tels scrupules moraux pour exterminer les récalcitrants, coloniser des nations entières, asservir ou sacrifier. Bref, il faut en finir avec le privilège de l’homme blanc : il n’a pas le monopole de la barbarie, de la cruauté ou du mépris de l’humanité. Ce sont des choses largement partagées dans le temps et dans l’espace.

Constater l’inégalité des sociétés humaines, ce n’est pas difficile. Il y a des clivages qui semblent difficilement surmontables et le plus important concerne les rapports entre les hommes et les femmes. Il est aisé de voir que la polygamie (qui est toujours une polygynie) consacre l’infériorité des femmes et maintient vivant l’esprit de clans. Il y a aussi cette pratique cruelle qu’est l’excision, que certains multiculturalistes comme Tobie Nathan voulaient faire admettre au motif de la reconnaissance de l’égale dignité des cultures. Il est clair que le respect de la personne humaine ne signifie nullement le respect des coutumes barbares et obscurantistes, héritées de cette histoire humaine où sont apparues les sociétés de classes, où ont été entrepris la domestication de l’homme au profit des despotismes et l’asservissement des femmes. Au demeurant, certains États africains ont engagé, avec un certain succès, des campagnes contre l’excision des femmes. Le mariage des fillettes, les persécutions des homosexuels ne sont pas plus respectables !

Avouons qu’une société qui protège les enfants contre les vieux mâles prédateurs en mal de chair fraîche est meilleure qu’une société qui l’admet – même si le soi-disant prophète des musulmans a épousé Aïcha à 6 ans et l’a déflorée à 9 ans (nous disent les textes écrits 150 ans après la mort de prophète de malheur). Avouons qu’une société qui laisse chacun prendre son plaisir comme il l’entend pourvu qu’il n’empiète pas sur la liberté et la dignité d’un autre est meilleure qu’une société qui refuse cette liberté. Une société qui admet qu’on puisse croire, ne pas croire et même blasphémer est meilleure qu’une société qui impose ses dogmes religieux et condamne à mort les « apostats »… Et ainsi de suite. Que les sociétés à peu près démocratiques qui se fondent sur les droits de l’homme n’imposent pas leurs principes par la force ou des nouveaux pères missionnaires, cela devrait aller de soi. Mais à l’intérieur des sociétés démocratiques, il ne doit y avoir aucune tolérance pour les pratiques contrevenant aux principes de liberté et d’égale dignité. On doit faire confiance à la diffusion des écrits et à l’élévation du niveau d’instruction pour que les principes de liberté et d’égale dignité finissent par s’imposer partout.

Conclusion

Le relativisme moral n’est pas plus tenable que le relativisme en matière de connaissance. Ce n’est pas que cela soit faux, mais, dans les deux cas, c’est un galimatias, un ensemble de propositions incohérentes et finalement dénuées de sens. Le refus du relativisme n’exclut ni une bonne dose de scepticisme ni l’ouverture à la différence des cultures et la critique de sa propre culture. Le véritable universalisme n’est pas une abstraction unilatérale, mais l’intégration des différences comme autant de moments d’une unité supérieure.

Denis Collin – le 28 janvier 2026

 

Contre le relativisme

Lors d’une récente conférence, un de mes contradicteurs affirma que la morale est purement individuelle, que chacun a la sienne et que les i...