« Chacun sa vérité » : c’est le titre d’une pièce de Luigi Pirandello, dont on peut résumer ainsi l’argument. Dans une petite ville d’Italie, au début du XXe siècle, toute la bonne société en vient à se passionner pour trois nouveaux arrivants : madame Frola, sa fille et son gendre, monsieur Ponza. Mais pourquoi monsieur Ponza interdit-il à madame Frola, pourtant sa belle-mère, de visiter sa femme ? Et pourquoi veut-il aussi que personne ne fréquente madame Frola ? Chez monsieur Agazzi, conseiller de préfecture, commères et curieux se rassemblent pour échanger suppositions, ragots et opinions. Le mystère s’épaissit lorsque Ponza et sa belle-mère donnent des explications totalement contradictoires de ces étranges comportements. Qui dit la vérité ? Tout ce petit monde de notables de province s’agite pour faire la lumière sur la situation. Mais, comme le pense l’ironique monsieur Laudisi, se pourrait-il que la vérité claire et indiscutable n’existe pas ?
jeudi 16 juin 2022
mardi 14 juin 2022
Le sens de l’histoire
Depuis le début de l’époque moderne, l’histoire a été « laïcisée ». Là où on attendait la fin des temps et le salut de l’humanité par le règne de Dieu sur Terre, là où on attendait l’apocalypse, la révélation ultime, on s’est mis à croire que les hommes, guidés par la raison, transformeraient eux-mêmes la Terre en paradis. Le progressisme apparaît comme l’accomplissement de la sotériologie chrétienne. Kant ne s’en cache pas : son « idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique » n’est que la reprise sous une nouvelle forme, conforme à l’esprit des Lumières, de l’espérance chrétienne. Hegel le prolonge et Marx achève le cycle : le communisme, c’est une nouvelle communauté des saints.
Il est facile d’ironiser sur ces philosophies de l’histoire
qui ne sont que des téléologies, c’est-à-dire des théologies de l’histoire. Les
esprits forts ne se laissent pas attraper par ce piège à gogos ! Mais c’est un
peu facile ! Sans l’espérance en des temps meilleurs, quel mobile avons-nous
pour agir contre l’injustice de ce monde ? on peut dire : « il y aura
toujours des méchants, il y aura toujours du mal dans le monde et nous n’y
pouvons rien, il sera toujours ainsi ». Mais si nous n’y pouvons rien, à quoi
bon ? Laissons les méchants être méchants, car, quoi que nous fassions, rien ne
sera changé. Le consentement au monde tel qu'il est, ce n’est rien d’autre que le consentement
au mal. Et ce consentement au mal est un renoncement à notre liberté d’hommes,
à notre responsabilité pour le monde. On peut encore être un peu sartrien.
Cependant, dans notre refus du mal, nous pouvons facilement jouer
la belle âme. Nous refusons absolument tout compromis avec le mal, nous protestons
et tempêtons et exigeons une absolue pureté de nos actions et de celle des
autres. Comme le champ des bonnes causes est, hélas, très vaste, nous en
choisissons une qui repoussera toutes les autres dans l’ombre, une cause qui
nous donnera une fière image de nous-mêmes. Le narcissisme moral est une maladie
fort répandue qui affecte de nombreux va-t-en-guerre prêts à se battre « pour
leurs valeurs » jusqu’à la dernière goutte du sang des autres. Comme le dit
Jankélévitch, le puriste est intransigeant, il est pour la liberté jusqu’au
bout, la liberté dut-elle en crever ! Et le narcissisme moral est une des
variétés du purisme. À l’inverse, le cynique qui considère que la force fait le
droit ouvre grand les bras au mal et nous invite à aimer les méchants. Que la
force fasse le droit, ce n’est, comme l’a montré Jean-Jacques Rousseau, qu’un
galimatias.
Ces deux attitudes symétriques se renforcent mutuellement et
toutes deux escamotent la profonde mixité de la nature humaine. Les bons ne
sont jamais tout à fait bons et les méchants sont le plus souvent incapables d’être
méchants jusqu’au bout, comme l’avait remarqué mon cher Machiavel. Pour faire
le bien, on est toujours plus ou moins amenés à composer avec le mal. Pour faire
la paix, qui est un bien, il faut négocier avec ses ennemis — faire la paix
avec ses amis est à la portée de tous ! Ajoutons que, si sur le plan individuel
subjectif, chacun doit s’efforcer de faire le bien, dans l’histoire, c’est-à-dire
sur l’arène politique on ne peut, le plus souvent, que rechercher un moindre mal.
Ce qui complique encore le jeu.
Les philosophies de l’histoire qui croient à une sorte de
dynamique historique inéluctable, ces philosophies qui ne sont qu’une version
plus ou moins remaniée de l’optimisme leibnizien — tout est pour le mieux dans
le meilleur des mondes possibles — nous dispensent d’avoir à assumer nos
responsabilités, puisque du mal sort toujours un bien, le mal chez Leibniz n’étant
toujours qu’un mal relatif. Les excuses du type « on ne fait pas d’omelette
sans casser les oeufs » ont couvert tant de crimes. En vérité l’histoire ne fait
rien et ne va nulle part. À chaque étape, nous pouvons toujours choisir entre
le meilleur et le pire et le plus souvent nous prenons quelque chemin
zigzaguant entre les obstacles. Mais nous devrons être confrontés aux
conséquences de nos actes. Les hommes font leur propre histoire. Le malheur est
que le sens réel de nos actes nous échappe le plus souvent. Nous croyons faire
le meilleur et nous produisons le pire. Nos actes, en effet, s’entremêlent avec
les actes de millions et de millions de sujets qui agissent eux aussi selon ce qu’ils
croient être le meilleur (au moins le meilleur pour eux) et, contrairement à ce
que pensent les philosophes un peu niais du libéralisme, quand chacun agit en ne
pensant qu’à lui, c’est généralement le chaos qui en surgit. Car si les hommes
font leur propre histoire, le plus souvent ils ne savent pas quelle histoire
ils font.
En bref, nous ne pouvons pas, ou plus, croire au sens de l’histoire.
Il n’est plus disponible pour nous servir de justification. Mais nous ne sommes
pas dispensés pour autant de nous engager, puisque, de toute façon, nous sommes
engagés, puisque l’indifférence est encore un choix, le choix pour l’ordre
existant. L’espérance en un monde meilleur est un choix moral qui s’impose à
nous.
Le 14 juin 2022
lundi 13 juin 2022
Démocratie et élites
En ce lendemain d’élections, la question du rapport entre élites et démocratie s’impose. L’élite est ce qui résulte de notre choix et donc elle est le meilleur. Un élu est un saint qui a mérité le paradis et il fait donc partie de l’élite, des meilleurs. On les appelait « ottimati » dans l’Italie médiévale et renaissante. Les « ottimati », les optimates étaient les meilleurs, comme les aristocrates si l’on préfère l’étymologie grecque à l’étymologie latine. Le suffrage est un moyen de sélectionner l’élite politique – on ne sélectionnerait pas l’élite médicale ni l’élite militaire par le suffrage.
Le problème surgit immédiatement et il est bien connu. L’élection,
incarnation du pouvoir de tous, à égalité, produit une inégalité majeure, elle
institue la division entre le peuple des égaux et la minorité des « meilleurs »
plus égaux que le reste du peuple et détenant le pouvoir politique qui est, en
son essence, selon les théories du droit naturel qui fondent la pensée moderne,
le pouvoir du peuple qui se fait peuple, du peuple constituant. Ainsi l’élection
n’est-elle pas l’expression de la démocratie, mais sa négation ! La seule
démocratie acceptable serait la démocratie directe, celle où toutes les décisions
seraient prises par l’assemblée du peuple. Le référendum est un reste de la
démocratie directe : on n’y choisit pas un homme pour gouverner les
autres, on y choisit des lois. Ainsi le 12 juin 2022, en Italie, les citoyens
étaient appelés à voter pour ou contre un certain nombre de réformes de la
justice. Signe des temps, la participation à cette consultation a été catastrophique.
Cependant, on voit mal comment une société pourrait se
passer d’élites à tous les niveaux. De Machiavel à Gramsci en passant par Mosca
et Pareto, les penseurs italiens ont fait des élites un de leurs soucis de réflexion
politique majeur. Personne ne confierait sa vie à un médecin sans qualification.
Pourquoi devrions-nous confier la direction des affaires du pays au premier
venu. Le gouvernement de la cuisinière que Lénine appelait de ses vœux ne se
réalisa que sous la forme de la dictature du parti, de la dictature des organes
dirigeants sur le parti et finalement de la dictature du secrétaire général. En
son essence, le léninisme est un élitisme assumé, depuis le célèbre Que faire ?
de 1903 : le parti sélectionne ses membres, les forme, pour qu’ils deviennent
des militants professionnels. Quiconque a fréquenté les partis qui se réclament
du léninisme, trotskistes inclus, sait bien de quoi il s’agit.
Les classes dominantes, quand elles manifestent encore une
certaine « conscience de classe », s’attachent à assurer la circulation
des élites qu’a très bien analysée Pareto (par exemple dans son Traité de
Sociologie Générale¸1917). La généralisation de l’instruction publique n’avait
pas seulement pour but de donner l’instruction nécessaire à la future main-d’œuvre.
Elle visait aussi à permettre l’ascension des éléments des classes dominées
vers les classes dominantes, l’État prenant la place qu’occupait jadis l’Église.
Il ne s’agit pas seulement des élites politiques, mais aussi des élites
intellectuelles ou des dirigeants d’entreprise. Selon Pareto, les éléments des
basses classes viennent ainsi régénérer les hautes classes ! Cette circulation
des élites contribue à la paix sociale et à l’intégration des classes dominées
au système de leur propre domination !
Machiavel voyait dans la république un système conflictuel,
opposant les grands et le peuple. Machiavel ne « croyait » pas à la
démocratie directe, tout simplement parce que le peuple a souvent autre chose à
faire qu’à s’occuper de politique ! Par contre, il louait fort le suffrage
pour choisir les dirigeants. Mais d’un autre côté, ces grands, même élus, sont
toujours tentés d’user et d’abuser du pouvoir pour opprimer le peuple. La capacité
du peuple à surveiller les gouvernements et à les combattre si nécessaire est
alors considérée comme une vertu essentielle de la république. On voit mal
comment on pourrait sortir de cette dialectique machiavélienne autrement qu’en songes.
Le problème que nous rencontrons aujourd’hui est que cette
dialectique des grands et du peuple ne fonctionne plus. Le peuple ne produit
plus ses propres élites, ces ouvriers instruits qui ont longtemps formé l’ossature
du vieux mouvement ouvrier. Une des raisons en est la disparition des « ouvriers »
au profit des « salariés », des « employés » et des « employables »
et avec eux la fin de la culture ouvrière. Mais la classe dominante de son côté
a renoncé à organiser la circulation des élites. Le blocage du fameux « ascenseur
social » ne signifie rien d’autre. On produit en masse des diplômés mais
ce n’est pas la même chose ! L’effondrement dramatique du niveau moyen des
bacheliers est un indicateur inquiétant. C’est d’ailleurs particulièrement vrai
en France. De Gaulle écrivait : « La véritable école du commandement
est donc la culture générale. Par elle, la pensée est mise à même de s’exercer
avec ordre, de discerner dans les choses l’essentiel de l’accessoire,
d’apercevoir les prolongements et les interférences, bref de s’élever à ce
degré ou les ensembles apparaissent sans préjudice des nuances. Pas un illustre
capitaine qui n’eût le goût et le sentiment du patrimoine et de l’esprit
humain. Au fond des victoires d’Alexandre, on retrouve toujours
Aristote. » (1934) Aujourd’hui, on fabrique toutes sortes de nuisibles,
des spécialistes en management, en audit, en commerce, mais la culture générale
est en voie de disparition.
Nous assistons donc à une véritable extinction progressive
des élites dans le même temps où s’éteint tout sens du bien commun et de la
simple honnêteté dans l’exercice des charges publiques. Quand on apprend que la
hiérarchie de l’Éducations nationale remonte les notes des candidats au baccalauréat
sans même en avertir les professeurs correcteurs, dans le seul but d’annoncer
que ce bac sera une « bonne cuvée » et surtout que l’on n’aura pas de
redoublants à caser à la rentrée, on a un petit aperçu de ce règne des malfrats
et tricheurs qui a remplacé l’éthique républicaine.
Le 13 juin 2022
dimanche 12 juin 2022
La démocratie oligarchique
Il est difficile de donner une définition suffisamment précise de la démocratie. Trop vague et trop plein de bonnes intentions ! La vérité est que, sauf en de brefs éclairs de l’histoire, la démocratie n’a toujours été que la couverture plébiscitaire de l’oligarchie. C’était vrai à Athènes où les citoyens influents dirigeaient de fait. C’était non moins vrai dans les meilleures époques de la République romaine — Jules César fut selon le mot de Luciano Canfora un dictateur démocratique. Dans les cités-États italiennes du Moyen âge, ce sont les riches qui usaient de leurs pouvoirs pour manipuler telle ou telle fraction du « popolo ». La démocratie américaine n’a proclamé que l’égalité des égaux, c’est-à-dire les WASP, entérinant dès le commencement l’esclavage. Quiconque connaît un peu l’histoire française sait que notre république fut toujours le lieu où s’affrontèrent les diverses sous-classes de la classe dominante, les classes populaires ne jouant que des pressions qu’elles pouvaient exercer grâce à l’existence de « partis ouvriers ».
Bref, la démocratie réelle n’est pas le gouvernement du peuple
par le peuple et pour le peuple, mais bien un gouvernement du petit nombre avec
l’approbation plus ou moins extorquée du grand nombre, à qui il arrive que l’on
concède quelques miettes, pourvu que les intérêts du petit nombre des riches
soient suffisamment préservés. Que l’on ait le droit dans les « démocraties »
de faire des discours flamboyants contre le capitalisme, cela ne change rien à
l’affaire. Les bourgeois sont tous capables de faire ce genre d’envolées
lyriques. Dans son fameux discours d’Épinay (1971), Mitterrand dénonça « l’argent
qui corrompt, l’argent qui achète, l’argent qui écrase, l’argent qui tue,
l’argent qui ruine, et l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes. »
Mais cela ne l’empêcha nullement de donner à la France ce « jeune premier ministre »
qui fit de « la France qui gagne » (de l’argent) son drapeau, tout en faisant
le sale boulot dans la liquidation de la sidérurgie pour le compte de la CEE. N’oublions
pas non plus que même la liberté de crier dans le désert n’est pas toujours
garantie dans les « démocraties oligarchiques » : les États-Unis ne reculèrent
jamais quand il s’agissait de mettre en prison les socialistes antiguerre
(comme Eugen Debbs en 1917) ou plus tard les communistes. Cette grande démocratie
condamna à mort et exécuta des militants syndicalistes qui manifestaient pour
la journée de 8 heures à Chicago en 1886.
Quelque part, Costanzo Preve remarque que jamais les classes
dominées ne peuvent devenir des classes dominantes. Les classes dominées
donnent leur appui à une partie des classes dominantes — ce fut souvent la
petite bourgeoisie intellectuelle qui occupa cette place — mais ne gouvernent jamais
en personne. On peut en déduire que la démocratie n’est jamais que de la
rhétorique. En voyant dans la démocratie athénienne le règne des beaux parleurs,
des spécialistes de la flatterie et des montreurs de marionnettes[1],
Platon n’avait peut-être pas tort.
Une autre hypothèse se peut déduire de la lecture de
Jean-Jacques Rousseau. Pour que la république soit vraiment l’expression de la
volonté générale, il faut rendre les factions impossibles et en premier lieu il
faut l’égalité de conditions : que personne ne soit si riche qu’il puisse
acheter quelqu’un et que personne ne soit si pauvre qu’il soit obligé de se
vendre. La condition de la démocratie est donc une révolution sociale radicale.
Qui ne peut pas se faire par la voie « démocratique ».
Comment avancer, donc ? La première chose est de cesser de
se laisser éblouir par la rhétorique démocratique dont le principal usage au
cours de dernières décennies a été de justifier guerres et destructions :
c’est au nom de la démocratie et de la lutte contre le communisme que les États-Unis
ont tué deux millions de civils vietnamiens et un million de combattants,
toujours au nom de la démocratie, qu’ils ont soutenu Pol Pot contre le Vietnam,
au nom de la démocratie qu’ils ont propulsé les talibans, envahi l’Irak, détruit
les Libye, etc. Dénoncer sans relâche la « démocratie de la race des seigneurs »
et ses valets les montreurs de marionnettes. Du même pas, défendre les droits
réels, droits individuels autant que droits sociaux, que seule la lutte et les
rapports de force peuvent garantir.
Le 12 juin 2022
samedi 11 juin 2022
De la politisation de l’intime
La séparation entre public et privé a été parachevée à l’époque moderne. Elle définit des limites à l’intrusion de l’État dans la vie des individus et dégage une marge d’action : le droit de choisir son occupation, la liberté d’aller et de venir, etc. Le domaine privé n’est pas hors la loi, mais la loi le protège. Or le développement des États modernes remet en cause cette séparation, ne serait-ce que par l’extension infinie du domaine de la surveillance et la multiplication des lois restreignant les libertés individuelles élémentaires. J’ai eu l’occasion de dire ce qu’il fallait en penser dans La longueur de la chaîne, Max Milo, 2011. Il y a un point que je voudrais développer maintenant, celui de la politisation de l’intime.
L’intime ne saurait être confondu avec le privé. Il en est
un domaine particulier, celui dans lequel les individus sont entièrement libres
de leurs choix tant qu’ils ne mettent pas en cause la liberté des autres. L’intime
est opposé à toute forme de publicité et à toute forme de « mise en commun ».
On sait combien est liberticide la pose de caméras ou de micros à l’intérieur
du domicile privé. Il y a là quelque chose du domaine de l’effraction et même
du viol. L’intime a à voir avec ce qui est caché, ce qui ne regarde pas les
autres. On se cache pour faire ses besoins et on ne fait pas l’amour en public !
Il y a aussi nécessairement des états de notre conscience que nous voulons
taire. Ce plus intérieur qu’est l’intime est la demeure inviolable de l’individu.
Or, chose surprenante, en apparence, l’intime est maintenant
exposé aux yeux de tous. La communication téléphonique puis par internet permet
déjà cette atteinte à l’intimité. Quand j’envoie une lettre, son destinataire l’ouvre
quand bon lui semble et peut même la jeter à la poubelle. Le coup de téléphone
est déjà plus intrusif : il me surprend dans n’importe quelle circonstance,
il sonne comme un rappel à l’ordre. Tous les dispositifs techniques qui envahissent
aujourd’hui notre monde participent de ce que Maurizio Ferraris a appelé « mobilisation
totale ». Nous sommes en quelque sorte transplantés sans quitter notre domicile
dans ces lieux où l’intimité est réduite au minimum (internats à l’ancienne,
chambrées à l’armée). La communication vidéo, si pratique, participe aussi de
ce processus global.
Nous n’avons pas besoin d’être soumis au regard de Big
brother. Nous avons nous-mêmes entrepris de mettre partout dans notre vie
le regard de la « chose » numérique. L’abolition de l’intime touche aussi
particulièrement le domaine de la vie sexuelle. Dans La volonté de savoir,
Michel Foucault avait bien mis en lumière cette obsession du discours sur la
sexualité, cette volonté d’arracher les secrets les plus intimes. Mais ce qui
était jadis circonscrit au confessionnal (« mon père, pardonnez-moi d’avoir eu
des pensées ou des actes impurs, seul ou avec d’autres ») est maintenant une
obligation presque civique. Il y a déjà pas mal de temps, on a incité les homosexuels
à faire leur « coming out ». C’est déjà de la préhistoire. Les « pratiques »
sont devenues des « orientations » sexuelles qui permettent de faire entrer
les individus dans la cage d’acier de la sexualité moderne, normalisée, validée
par l’instance « psy ». LGBTQNA++, voilà la loi et les prophètes ! Il y a là
une disciplinarisation du sexe qui dépasse tout ce que les époques antérieures
avaient pu imaginer. L’intime n’existe plus, car ne pas vouloir confesser sa
binarité, c’est cacher un secret ! L’apologie du « trans » dès l’école et l’autorisation
donnée d’entamer la transition des enfants (sous contrôle psy évidemment !) s’inscrit
dans une vaste offensive contre la sexualité elle-même (« Faut-il
en finir avec le sexe ? ») ou, à tout le moins, sa mise au pas.
C’est ainsi que le discours du nouveau sexe, pardon, du « genre »,
a envahi l’espace public au point de le saturer. On peut sans rire demander l’inscription
dans la constitution du droit de chaque individu à déclarer, quand bon lui
semble, son changement de genre. Qu’un homme politique, jadis réputé sérieux, ait
pu se prononcer pour une revendication aussi inepte en dit long sur l’état de décomposition
sociale et morale de notre société. Une candidate aux élections législatives,
ancienne candidate à la présidentielle, a demandé qu’une loi établisse la répartition
des tâches ménagères à l’intérieur du couple.
Il serait utile de « désexualiser » le discours public, c’est-à-dire
de réduire la place qu’on a donnée à ces questions qui ressortissent à l’intimité.
Chacun fait ce qu’il veut, chacun prend son plaisir comme bon lui semble, mais
évidemment cela ne regarde ni les lecteurs de journaux, ni les politiciens. Ne
regardent l’ordre politique que la législation du droit civil (droit du
mariage, droit de la nationalité, etc.) et la protection de l’enfance. Deux exigences
donc : qu’on en finisse avec le sociétal qui ne sert qu’à évacuer du débat
politique les questions sociales majeures. Qu’on rétablisse la valeur et la
protection de l’intime.
Le 11 juin 2022
vendredi 10 juin 2022
Gramsci et la démocratie
Dans un passage des Cahiers de prison (Q9.§69) qui s’inscrit dans les réflexions sur Machiavel, Gramsci écrit :
(Nombre et qualité dans les régimes représentatifs). L’un des clichés les plus banals que l’on répète contre le système électif de formation des organes de l’État est que « le nombre y est la loi suprême » et que « l’opinion de n’importe quel imbécile sachant écrire (et même d’un analphabète, dans certains pays) est valable pour déterminer le cours politique de l’État », (Les formulations sont nombreuses, certaines même plus heureuses que celle citée, qui est de Mario da Silva, dans la « Critica Fascista » du 15 août 1932, mais le contenu est toujours le même). Il n’est certainement pas vrai que les chiffres sont la loi suprême ni que le poids de l’opinion de chaque électeur est « exactement » égal. Les nombres, encore une fois, ne sont qu’une valeur instrumentale, donnant une mesure et un rapport et rien de plus. Et que mesure-t-on alors ? On mesure précisément l’efficacité et la capacité d’expansion et de persuasion des opinions du petit nombre, des minorités actives, des élites, de l’avant-garde, etc. etc., c’est-à-dire leur rationalité ou leur historicité ou leur fonctionnalité concrète. Cela signifie également qu’il n’est pas vrai que le poids des opinions des individus est exactement égal. Les idées et les opinions ne naissent pas spontanément dans le cerveau de chaque individu : elles avaient un centre d’irradiation et de diffusion, un groupe d’hommes ou même un homme isolé qui les élaborait et les présentait sous leur forme politique actuelle. Le nombre de « votes » est la manifestation finale d’un long processus dans lequel la plus grande influence appartient à ceux qui « consacrent leurs meilleures forces à l’État et à la nation » (quand ils le font). Si ces prétendus optimistes, malgré les forces matérielles illimitées qu'ils possèdent, n’ont pas le consentement des majorités, ils doivent être jugés ineptes et non représentatifs des intérêts « nationaux », qui ne peuvent que prévaloir pour induire les volontés dans une direction plutôt qu’une autre. Malheureusement, chacun est enclin à confondre son intérêt particulier avec l’intérêt national et trouve donc horrible que ce soit la « loi du nombre » qui décide.
Il y a dans ce passage de Gramsci une bonne dose d’ironie,
notamment quand il parle des hommes « consacrent leurs meilleures forces à l’État
et à la nation ». L’enthousiasme ou le désappointement à l’égard des élections
sont renvoyés dos à dos. Car les élections ne décident de rien. Elles ne font que
traduire en nombres l’activité des « minorités actives », celles qui
contribuent à faire naître certaines idées dans les cervelles des citoyens.
Si on revient une minute à la situation française, au moment
où ces lignes sont écrites, c’est-à-dire à la veille d’élections indécises, il
est bon de méditer Gramsci. Le résultat des élections est la mesure de l’activité
des divers groupes politiques et donc des diverses fractions de classes
sociales. Les « combines » n’y feront rien. L’important, ce sont les idées qui
se sont emparées des masses… ou les ont laissées indifférentes. Les sondages
nous donnent, au coude à coude, deux groupes à 28 % chacun sur une base
électorale très réduite, puisque plus de la moitié des électeurs potentiels ont
l’intention de rester chez eux. Bref, en gros le vainqueur pourra se prévaloir
du soutien du quart de la moitié des citoyens ! voilà qui indique assez
clairement l’état des pensées, par-delà tout fétichisme électoral.
Ce qui est dramatiquement absent, c’est le travail de fond
par lequel se forge une conscience politique. La démocratie athénienne était le
régime de citoyens qui se rendaient massivement aux assemblées, qui
participaient à toutes sortes de comités de dème, notamment sur le plan judiciaire,
et qui se cultivaient en se rendant au théâtre pour assister aux
représentations de Sophocle ou d’Aristophane. Sous les républiques précédant l’actuelle,
les partis dits « ouvriers » avaient d’innombrables relais, du bistrot du coin
jusqu’aux associations d’éducation populaire en passant par les clubs sportifs
et les philharmonies. Plus rien de tout cela n’existe. Les « loisirs » ont tout
absorbé.
Gramsci faisait du parti (le sien, le parti communiste) le « prince »
machiavélien dont a besoin la classe ouvrière. Mais ce devait être un parti de
masse, occupant toutes les casemates du pouvoir. C’est en suivant Gramsci, qu’après
la Libération, le PCI s’est efforcé d’ouvrir un local communiste près de chaque
église ! Aujourd’hui, le « prince » est aux abonnés absents. Mais ne nous y trompons :
sans la reconstruction d’une forte conscience politique populaire, sans les
institutions de cette conscience politique, nous aurons des aventures
césaristes sans lendemain et l’éclatement du peuple en une plèbe mendiant le
soutien de tel ou tel parrain.
Le 10 juin 2022
jeudi 9 juin 2022
Pourquoi être « du côté » des pauvres et des opprimés ?
Si on admet qu’il n’y a pas de « lois de l’histoire » et encore moins de « sujet révolutionnaire » (il faudrait revenir sur le « sujet révolutionnaire », car le vrai sujet révolutionnaire est la marchandise), alors quelles raisons demeurent pour prendre le parti des plus pauvres, des opprimés et des exploités ? Quelles raisons demeurent pour lutter contre le capitalisme et défendre l’avènement d’une société « socialiste » ?
Une première raison pourrait être que l’irrationalité du mode
de production capitaliste le condamne à terme : le capital détruit les
deux sources de la richesse qui sont la Terre et le travail. Cette affirmation
de Marx trouve à notre époque des confirmations dramatiques et l’idée que l’avenir
même de l’humanité est en jeu si nous continuons la course folle au
développement des « forces productives » est aujourd’hui très largement
partagée. Cependant cet argument rencontre au moins trois objections.
La première de ces objections est que le mode de production
capitaliste a montré des ressources souvent insoupçonnées pour se tirer d’un
mauvais, même si le prix à payer en fut lourd. Le « réchauffement climatique »,
par exemple pourrait être aubaine : de nouvelles routes maritimes s’ouvriraient
par le Pôle Nord, les immenses surfaces de la Sibérie pourraient être cultivées
ce qui compenserait la transformation des régions tropicales et équatoriales en
déserts brûlants. On peut aussi imaginer que la très hypothétique maîtrise de
la fusion nucléaire donnerait au capital l’envol pour une nouvelle phase d’accumulation.
On pourrait aussi remplacer l’agriculture par le chimie et subvenir aux besoins
d’une vaste population. Et ainsi de suite. Bref, le mode de production
capitaliste ne tombera jamais de lui-même en vertu d’on ne sait trop quelle
justice immanente.
La deuxième objection tient en ceci : un gouvernement autoritaire
mondialisé pourrait être une solution aux menaces qui pèsent sur la planète. C’était
la thèse soutenue par l’un des maîtres à penser de l’écologie radicale, Hans Jonas.
Le gouvernement chinois a montré son aptitude à engager « la transition
énergétique », selon ses propres modalités. Pour tous les gouvernements du
monde, l’épidémie de Covid 19 fut une sorte d’exercice grandeur nature sur la
manière de contrôler les populations.
Le troisième objection est que les motivations purement
rationnelles sont tout à fait insuffisantes. L’irrationalité du système est un
argument peu parlant pour l’immense majorité des gens qui se débattent dans les
difficultés, parfois au ras de la survie. Les classes moyennes cultivées
peuvent être sensibles à ce genre d’argument, mais l’accord théorique a du mal
à entraîner un militantisme pratique décidé !
Il ne reste donc pour choisir « le camp des pauvres et des opprimés »
que des raisons morales. L’indignation que provoque l’injustice est un puissant
moteur politique. La guerre des paysans en Allemagne, menée par Thomas Münzer combina
la révolte intellectuelle de ce disciple désobéissant de Martin Luther et la révolte
élémentaire des paysans plongés dans la misère par la cupidité des seigneurs. Si
on suit l’itinéraire du jeune Marx, on peut voir que ce n’est pas l’analyse du mode
de production capitaliste qui le conduit au communisme, mais la solidarité avec
les pauvres qui se heurtent aux lois iniques contre le ramassage du bois. L’analyse
théorique, « froide », vient pour donner des armes intellectuelles à un choix
moral et politique antérieur. Les marxistes qui affirment qu’ils ne combattent pas
le capitalisme pour des raisons morales sont soit des bravaches, soit des
imbéciles. À moins que cela n’explique pourquoi tant de jeunes « marxistes »
deviennent des vieux bourgeois satisfaits.
Le Capital et le Sermon sur la montagne, voilà
deux bonnes raisons d’être « socialiste » ou « communiste ». Voilà qui nous
rappelle « la force de la morale » (pour reprendre le titre du livre écrit avec
Marie-Pierre Frondziak).
Le 9 juin 2022
mercredi 8 juin 2022
Détruire les illusions
Faut-il déduire de cela une « mission historique » du
prolétariat, devenu « sujet » de l’histoire ? C’est une autre affaire. Marx
d’ailleurs est très évasif sur ces questions. L’idée que l’on retrouve dans Le
Capital est que « les producteurs associés », c’est-à-dire tous ceux, du
directeur au balayeur, qui jouent un rôle nécessaire dans la production vont
prendre en charge la direction du processus. Le socialisme (ou communisme phase
I) est pour Marx une sorte de coopérative des coopératives de production. Il y
a dans cette vision une dimension clairement proudhonienne qui s’appuie sur ce
qu’est la classe ouvrière encore dans les années 1870, une classe
d’individus tout juste sortis de l’artisanat et qui aspirent à reprendre le
contrôle de leurs instruments de travail. Ainsi que Marx le dit, il s’agit de
rétablir la propriété individuelle sur la base des acquêts de la socialisation
opérée par le mode de production capitaliste ! S’il faut un État, pour Marx, ce
sera seulement un État qui protège ce processus d’« expropriation des
expropriateurs » et de passage aux « producteurs associés », un État dont la
fonction essentielle sera de briser la résistance des anciennes classes
dirigeantes. C’est toute cette perspective historique qui s’est effondrée, il y
a longtemps en fait, au moins depuis 1914. Preve que la saignée que fut la
répression de la Commune de Paris est ce qui a rendu obsolète la perspective « scientifique
utopique » de Marx, définie avant 1867. Et de fait, dans les dernières années
de sa vie, Marx va admettre la possibilité d’une transition parlementaire
pacifique au socialisme. Dans une lettre à Niewenhuis de 1881 sur la Commune,
Marx écrit : « Mais, abstraction faite de ce qu’il s’agissait d’un simple
soulèvement d’une ville dans des conditions exceptionnelles, la majorité de la
Commune n’était pas socialiste, et ne pouvait pas l’être. Avec une faible dose
de bon sens, elle aurait pu néanmoins obtenir avec Versailles un compromis
utile à toute la masse du peuple, seule chose qu’il était possible d’atteindre
à ce moment-là. En mettant simplement la main sur la Banque de France, elle
aurait pu effrayer les Versaillais et mettre fin à leurs fanfaronnades. »
Rechercher un compromis utile à la masse du peuple, voilà l’orientation de Marx
dix ans après l’écrasement de la Commune et c’est vraiment très loin de ce qui
va fleurir sous le nom de « marxisme révolutionnaire » ou de « marxisme léninisme ».
La classe ouvrière moderne ne ressemble plus du tout à la
classe ouvrière de l’époque de Marx, ni même à celle du soulèvement gréviste de
1936. À la classe indisciplinée que formait le prolétariat parisien a succédé
une classe disciplinée par le taylorisme (ce dont Lénine se félicitait) et par
le syndicalisme qui voyait dans la discipline de la classe ouvrière la
condition de sa force. À une classe nettement séparée de la classe dominante a
succédé une classe qui se distingue de moins en moins des autres classes de la
société tant par le mode de vie (consommation, congés payés, télévision, etc.)
que par les ambitions. Le « welfare » a bien été un puissant facteur
d’intégration de la classe ouvrière. Cette classe qui ne vit que de la vente de
sa force de travail s’est à la fois homogénéisée et diversifiée. Les « cols
blancs » et les « cols bleus » se sont rapprochés par l’utilisation des
technologies informatiques dans toute une série de domaines. Même les métiers
du bâtiment ou des travaux publics qui restent de métiers usants et où les
ouvriers sont confrontés aux intempéries, les machines ont considérablement
diminué le besoin de force physique humaine. Dans le même temps se sont
multipliés les « emplois de service », souvent précaires et très mal payés. Le
« travail à façon » s’y développe et produit un « précariat » dont la condition
ressemble à celle des canuts au début du XIXe siècle. Les
chauffeurs-livreurs louent le camion avec lequel ils effectuent les livraisons
pour le compte des sociétés vendant via l’internet. Les cyclistes de Deliveroo
pédalent sur leur propre vélo pour une misère et se font concurrence. Ils sont
tous des prolétaires, mais des prolétaires qui ne parviennent que difficilement
à se forger une « conscience de classe ».
Les vieilles notions de « partis-ouvriers » ou même de « partis
ouvriers bourgeois » (pour reprendre une catégorie léniniste) sont obsolètes.
Ni ce qui reste des partis socialistes, ni les bouts des PC éparpillés « façon
puzzle » ne forment des partis « ouvriers » et moins encore les épaves du
trotskisme qui survivent tant bien mal sans aucune perspective réelle. Tous les
partis sans exception sont des formations « bourgeoises », c’est-à-dire des
formations des classes intellectuelles en vue d’intégrer les classes populaires
au fonctionnement de ce que, par habitude, nous appelons encore « démocratie ».
Mais, comme l’a montré Christophe Guilluy, ces classes ont commencé à faire
sécession, à sortir du rôle d’appoint qu’on veut leur faire jouer.
Que faire, me demandera-t-on ? En fait, rien ! Car ce n’est
pas aux intellectuels ou aux politiques professionnels de « faire » les choses.
Le peuple trouvera seul les voies et les moyens de l’action, quand la situation
l’exigera. En attendant, nous ne pouvons que pelleter pour nous débarrasser des
immondices rejetées par la décomposition du vieux monde.
Le 8 juin 2022.
samedi 21 mai 2022
lundi 16 mai 2022
Matérialisme et morale : la question de la sacralité du corps humain
La thèse matérialiste « forte » suppose que l’être humain n’est rien d’autre qu’un amas de cellules, organisées de manière très complexe, certes, un amas de cellules tout de même, pas différent en son fond de l’amas de cellules qu’est une huître ou une éponge, et même, finalement, pas très différent de cette organisation mécanique très complexe qu’est ordinateur. S’il en est ainsi — et pour le matérialisme « fort », il en est ainsi — alors aucune espèce de sacralité ne peut s’attacher au corps humain. Il est du même coup « disponible » comme le monde entier doit être « disponible » pour celui qui s’est érigé en maître et possesseur de la nature.
Ce qui se trame aujourd’hui autour du « trans » (du transgenre
au transhumanisme), c’est exactement cela : le corps humain peut être transformé
en chose parmi les choses. On peut le remodeler à sa guise, transformer les
hommes en femmes et réciproquement. Cet essai qui s’appuie sur le désir, c’est-à-dire
sur les fantasmes sexuels, est le prélude à d’autres déjà en cours. Fabriquer des
soldats infatigables, des travailleurs qui n’ont pas besoin de sommeil ou des
hommes doués d’une mémoire artificielle qui évitera les affres et les ratés de
l’instruction, tout cela est déjà testé. La recherche en « intelligence artificielle »
n’a pas d’autre but : fabriquer des « episilons » qui seront facilement
dirigés par les « alpha plus », comme dans Le meilleur des mondes d’Aldous
Huxley.[1]
Quand on a arrêté les sacrifices humains — ce que dit
clairement l’apologue du sacrifice d’Abraham, quand on a interdit toutes les mutilations
et les marquages du corps — une co-invention judéogrecque — on a énoncé clairement
cette sacralité du corps. Le christianisme la pousse jusqu’au bout puisqu’il annonce
cette chose inouïe, la résurrection des corps à la fin de temps, conséquence de
cette autre invention extraordinaire, l’incarnation, Dieu qui se fait homme,
souffre et meurt comme un hom me. Ce système d’interdits concernant le corps
humain est en train de se disloquer. La technoscience s’annonce comme la
nouvelle religion de notre époque, une religion plus gourmande de chair fraiche
que le Moloch.
À la suite de Husserl, les philosophes ont séparé le corps
comme chose occupant un certain espace (Körper) et le corps propre comme « mon
corps » (Leib), le corps d’un sujet qui se rapporte au monde et dont le
corps est précisément ce rapport au monde. Pour le matérialisme « fort » qui
veut liquider la subjectivité comme un reste de superstition religieuse, cette
distinction est nulle et non avenue. L’humanité de l’humain, ce n’est que de la
viande. Pierre Legendre appelle cela « conception bouchère de l’humanité » et le
triomphe de cette conception « bouchère » lui fait dire qu’en vérité, c’est
Hitler qui a gagné la guerre.
La dissection des cadavres, pratique fort ancienne puisqu’on
en trouve des traces en Mésopotamie au IIIe millénaire av. J.-C.,
fut interdite par les Romains et toujours entourée de précautions sévères, même
quand elle commencera à être pratiquée plus couramment au XVe siècle.
Cette difficulté à considérer qu’on peut faire ce que l’on veut d’un cadavre
humain est le corollaire des rites funéraires. A fortiori, nous sommes
toujours remplis d’horreur lorsqu’on évoque la vivisection et l’utilisation des
humains vivants comme sujets d’expérience. La sinistre figure de Mengele est toujours
présente. Mais il n’y a pas de différence de nature entre les prétendues
expériences de Mengele et celles du premier spécialiste américain du transsexualisme,
John Money. L’idée que le corps n’est qu’un assemblage de pièces que l’on peut
à volonté trafiquer fut une des bases de la soi-disant « science nazie ».
Aujourd’hui, c’est pour le « bien » qu’on fait du Mengele à
la petite semaine. Mais, comme le faisait remarquer Machiavel, le bien et le
mal se ressemblent tant que l’un se change en l’autre sans même que l’on s’en
aperçoive. Les pouvoirs de la technoscience médicale sont tels que lui imposer
des limites devient une absolue nécessité. Mais comme elle nous promet l’immortalité,
on ne pourra lui imposer des limites infranchissables que si nous renonçons à
cette chimère que nous vendent biologistes et médecins et avec eux tous ceux
qui nous promettent de devenir les « chimpanzés du futur » si nous n’acceptons
pas d’aller au-delà de l’humain.
Du point de vue philosophique, la critique de matérialisme
fort, du « matérialisme scientifique », est une prise de position morale
absolument indispensable. La « métaphysique » retrouve ainsi sa place dans la réflexion
éthique.
Le 16 mai 2022
[1] Voir mon
article « Transgenre, un post-humanisme à portée de toutes les bourses » dans l’ouvrage
collectif édité par la revue « Quel Sport », La transmutation posthumaniste.
Nihilisme, disent-ils…
Il parait que l’Occident est décadent, nihiliste et déjà défait. Du moins si j’en crois des posts qui circulent sur les « réseaux sociaux » ...
-
Ce dialogue (dont l’authenticité a été parfois contestée) passe pour être une véritable introduction à la philosophie de Platon. Il est sou...
-
Cher Rodolphe Cart, J’ai lu avec un intérêt soutenu votre livre consacré à Mélenchon, le bruit et la fureur. Portraits d’un révolutionnair...
-
1 Présentation générale 1.1 Platon : éléments biographiques et œuvres. I Les événements Platon serait...