On devrait clairement établir une différence entre morale et droit et refuser de laisser la première empiéter sur le second. Le retour en force de la question de l’IVG nous oblige à y revenir. On peut être hostile à l’IVG et favorable à une loi qui l’autorise ! Cela peut paraître étrange, mais cela découle de la compréhension de ce que signifie la liberté de conscience.
lundi 27 juin 2022
samedi 25 juin 2022
Des insensés
Nous avons de bonnes analyses de la psychologie des foules en cherchant chez Gustave Le Bon ou chez Freud, sans oublier Masse et puissance d’Elias Canetti. Marie-Pierre Frondziak lui consacre quelques développements en prenant appui sur l’ethnologie, dans Croyance et soumission (L’Harmattan, 2019). Tous ces travaux nous aident à comprendre ce qui se joue dans l’amour du chef ou dans les transformations psychologiques qui affectent les individus dès lors qu’ils font masse. Le cas qui m’occupe aujourd’hui est un peu différent. Il s’agit de comprendre comme une épidémie de bêtise et d’irrationalité peut submerger les classes dirigeantes et les classes sous-dirigeantes, c’est-à-dire des classes plutôt instruites (même si le niveau global d’instruction réelle laisse parfois pantois). Qu’une députée nouvellement élue, par ailleurs vice-présidente d’une grande université, maîtresse de conférences en économie, puisse écrire « Merci pour la campagne que vous avez fait et faite », confondant le sujet et le COD, voilà qui pourrait témoigner des ravages que la prétendue écriture inclusive a faits dans les cerveaux d’une certaine frange de l’intelligentsia. Comment en arrivent-ils là ? Il ne l’agit pas en effet d’un lapsus commis inopinément. Le lapsus est un symptôme ! Mais le symptôme de quoi ?
On ne peut se contenter de la bonne vieille ritournelle :
l’idéologie dominante est l’idéologie de la classe dominante, qui explique
parfaitement la domination du « néolibéralisme », mais échoue devant l’écriture
inclusive et les transes des « trans » ! Plus que dans l’arsenal vieux-marxiste,
c’est dans celui de la psychanalyse qu’il faut aller chercher, pour tenter de
percer le sens du comportement des insensés. Car il s’agit bien de cela, de
comportements insensés, la faute de Madame Rousseau révèle parfaitement que le
sens de la phrase lui échappe et qu’il s’agit seulement de ne pas oublier « celles
et ceux » qui ont contribué à sa campagne. Autrement dit, le sens premier de la
phrase (« je remercie tous ceux qui ont fait cette campagne ») est parasité par
le surmoi féministe version 2.0 de Madame Rousseau. Mais pourquoi cette
intervention du surmoi ? Quelle pulsion inconsciente travaille ici ?
J’abandonne ici Madame Rousseau qui n’est pas une personne très
intéressante sauf comme archétype de la bêtise satisfaite des « crétins diplômés ».
Je propose l’explication globale suivante. Nous avons toute une série de
phénomènes, « wokisme », néoféminisme, etc., qui se traduisent par une volonté de
contrôle de la parole et de la pensée qui s’apparente à ce qu’ont pu être les
pires formes du puritanisme ou ce que l’on retrouve dans les sectes. S’est créé
quelque chose que l’on pourrait appeler un surmoi malade qui répond à une
culpabilité inconsciente. Mais comme le moi résiste à rejeter sur lui-même
cette culpabilité, il transforme le sujet en censeur, en « père sévère » ou en
bourreau. Dans cette dynamique, on n’en fait jamais assez, il faut traquer « la
bête » dans les moindres recoins, avec la compensation narcissique que reçoit
le dénonciateur des « traîtres au parti », des Juifs de son immeuble ou des hérétiques
camouflés. Ceux qui ont besoin de satisfaire leurs pulsions sadiques sont assez
rares, mais évidemment c’est elle qui ronge les âmes tourmentées de nos
censeurs.
Erich Fromm, un de mes chers « francfortiens » a consacré un
livre passionnant à la destructivité, aux ressorts de cette curieuse passion de
détruire. Je crois que nous sommes face à un phénomène de ce genre. Toute une
partie des « élites » ou des « demi-élites » s’est donné comme tâche de détruire
le monde dont elles ont hérité. On a toujours du mal avec les ancêtres et le
meurtre des ancêtres a été accompli à grande échelle par l’extermination des
Juifs dans les camps nazis. Sous cette forme, on ne peut — aujourd’hui — le rééditer.
Il s’agit maintenant d’en finir avec l’humanité européenne, de tuer père et mère
et de liquider cet héritage devenu trop lourd à assumer. L’écriture inclusive s’inscrit
dans une tentative de détruire la langue, d’en finir avec l’homme de parole — l’animal
qui a le logos. Évidemment, et c’est pur hasard, ça tombe à pic avec la
destruction progressive de la communication langagière (abstraite) au profit de
l’image. Les vieux qui échangent des textes sur FB ou sur « twitter » sont
complètement ringards. Être branché, c’est être sur Tik-tok, un réseau d’échanges
de brèves vidéos. Surtout ne plus parler. Alourdir la langue, supprimer tout
deuxième degré possible, voilà des étapes nécessaires pour en finir avec la
parole.
La mise en cause des auteurs et des personnages historiques
à déboulonner s’impose aussi clairement. Tuer les morts est une entreprise à la
taille des valeureux chevaliers de la pureté qui officient dans le « wokisme ».
Il faut certes un jugement critique du passé, mais pour l’assumer et le sauver —
Aufhebung, surmontement, dit Hegel. Mais ce n’est pas ce surmontement,
très psychanalytique qui satisfera les « khmers multicolores ». Détruire, tel
est le mot d’ordre.
La mise en cause du sexe s’inscrit dans cette volonté de
détruire. La différence des sexes nous apprend que l’identité suppose la différence,
que l’humanité est irrémédiablement double, qu’elle est l’unité d’une contradiction.
Voilà qui est insupportable. Une humanité réellement uniformisée doit s’imposer
pour nos sectaires. J’avais soulevé une autre dimension du transsexualisme, la
haine cachée des mères. Les mères le sont parce qu’elles sont fécondes et « font »
des enfants, quelque chose qui vient heurter l’appétit de destruction. Enfin,
le transsexualisme s’accorde bien avec le vieux fond puritain : le sexe, c’est
l’interdit par excellence. Que tout cela puisse parfois se draper des oripeaux
d’une libération sexuelle complètement déréglée ne change rien au fond de l’affaire.
L’humanité ne survit que grâce à de subtils montages, ceux
du droit civil en premier lieu, mais aussi tout ce qui permet de trouver des accords,
de maintenir une langue commune, de négocier. C’est cela qui est menacé dans
une société chaque jour plus éparpillée.
À quoi tout cela conduit-il ? À l’aspiration à la
destruction totale du monde. « Il leur faut une bonne guerre ». Quand on entend
BHL éructer sur les médias qui le choient qu’il faut faire la guerre à Poutine
et l’écraser, on est bien obligé de se dire qu’une nouvelle fois les pères se
préparent à tuer leurs fils. Sous le vernis, le « fragile vernis d’humanité »
(Michel Terestchenko), la barbarie est prête à exiger son dû.
vendredi 24 juin 2022
Rien de trop !
Sur le temple d’Apollon à Delphes étaient écrites deux prescriptions. La première, la plus connue, était « Connais-toi toi-même ! » qui fut la devise de Socrate. La seconde, non moins importante dans la pensée grecque, était « rien de trop ». Jean de la Fontaine a écrit une fable sur ce thème qui se termine ainsi : « Rien de trop est un point/Dont on parle sans cesse, et qu’on n’observe point. » Comment comprendre ce « rien de trop », cet éloge de la juste mesure ?
Hegel écrit que « les Grecs vouaient un culte au fini », c’est-à-dire à ce dont on peut déterminer la mesure. L’infini, l’apeiron, là d’où a émergé le monde, est le chaos. Pour sortir du chaos, de cette nuit où toutes les vaches sont noires, il faut déterminer des êtres et déterminer, c’est mettre un terme, poser une limite. Spinoza dit que toute détermination est négation : rien de plus juste ! Au-delà de la limite, votre ticket n’est plus valable. Dans le Timée, Platon décrit la naissance du monde comme l’imposition de formes dans une matrice originelle, la chôra, un peu comme on fabrique des gâteaux de toutes formes avec une forme qu’on applique à la pâte. Si l’être n’était pas déterminé, il serait un pur chaos et donc absolument identique au néant. Le refus des limites, le désir d’infini n’est qu’un désir d’anéantissement.
Ce qui n’a pas de mesure est immense, au sens étymologique. Mais encore faut-il trouver la bonne mesure ou la juste mesure de chaque chose. La justice est précisément cette détermination de la bonne mesure. Si on ne détermine pas la bonne mesure dans la construction, celle-ci sera laide ou encore s’effondrera. L’art grec classique est un art de la mesure — voir la statuaire ou l’architecture. La bonne mesure doit aussi être trouvée dans l’organisation des humains, c’est-à-dire dans la constitution de la polis. Si celui qui détient le pouvoir en abuse, on tombe dans la tyrannie, mais le pouvoir déréglé du peuple conduit à une autre forme de tyrannie. Enfin dans la conduite de sa vie, chacun doit faire preuve de modération, de maîtrise de soi, de continence. L’ivrogne est celui qui dépasse la mesure, qui a bu un verre de trop !
Ce « rien de trop » et cette notion de mesure (metron) qu’il exprime couvrent un large champ de problèmes. Nous pouvons les ressaisir pour notre propre compte aujourd’hui. Lorsque Platon s’en prend à la tyrannie du plaisir et dénonce le pouvoir dissolvant pour la cité de l’accumulation des richesses, son propos résonne évidemment en nous. Toutes les sociétés ont été conscientes de la nécessité de réfréner les appétits humains. Toutes ont inventé des dispositifs pour les limiter (prescriptions religieuses, morales, rituels), ce qui était rendu plus aisé par la faiblesse des moyens matériels mis à disposition du plus grand nombre. Le mode de production capitaliste qui commence établir sa domination mondiale à partir du XVe siècle change tout. En même temps qu’on commence à concevoir l’univers comme infini, l’homme s’évade par la pensée des limites étroites de la Terre et la technoscience lui promet de devenir « comme maître et possesseur de la nature ». Loin d’être un danger, l’accumulation de richesse devient un idéal social. Justice et charité ? N’y pensez plus. Maintenant les deux maîtres mots sont croissance et développement.
Le moteur du mode de production capitaliste est l’accumulation du capital, hors de laquelle le profit s’épuise — mais cette accumulation finit par accélérer la baisse du profit. Il faut donc trouver de nouveaux champs d’investissement du capital, ne pas laisser une seule parcelle de la vie humaine en dehors de la toute-puissance de Sa Majesté le Capital. Sur ce point Marx a dit l’essentiel et son enseignement confirmé mille fois par les faits. Les conséquences, déjà décelées par Marx, sont connues : le capital finit par détruire les deux sources de la richesse, la Terre et le travail. Nous sommes peut-être arrivés à un point où ce formidable mouvement économique et technique qui nous a nourris (matériellement autant que spirituellement) va engloutir les conditions mêmes de la vie humaine. Je ne veux pas discuter la question de savoir s’il est minuit, minuit moins cinq ou seulement onze heures du soir ! Celui qui croit à la possibilité d’une croissance illimitée dans un monde fini est soit un fou soit un économiste, disait un économiste américain. N’étant ni économiste ni fou, je me garderai bien de partager cette croyance !
La question difficile est de savoir dans quelle mesure nous sommes capables de dire aujourd’hui « rien de trop » alors que, derrière les discours sur la « transition écologique », discours souvent fumeux, le trop de tout poursuit sa course sans le moindre ralentissement. Bezos et Musk s’envoient en l’air et préparent le tourisme spatial pour les multimilliardaires. Pas un jour sans une nouvelle « appli » informatique, sans un nouveau gadget, sans un nouveau système de contrôle que nous accueillons d’autant plus volontiers que nous ne savons pas comment nous passer de nos prothèses.
Jancovici et Bihouix, chacun à sa manière et avec leur sérieux d’ingénieurs, posent les bonnes questions. Mais, fondamentalement, les questions ne sont pas techniques, mais morales et concernent ce qui doit être sauvegardé à tout prix et ce que nous devrons abandonner pour affronter la tempête.
24 juin 2022.
jeudi 23 juin 2022
La mort n’est rien pour nous ?
La mort n’est rien pour nous… dit Épicure, avec la plupart des autres philosophes grecs antiques. La mort n’est rien pour nous, car tant que nous sommes là, elle n’est pas là et quand elle y est, nous ne sommes plus ! Nous n’avons donc rien de commun avec elle. En outre, comme la mort est privation de sensation, elle ne peut nous procurer ni bien ni mal et donc elle n’est pas à craindre. Avec tout le respect que je dois aux maîtres anciens, que je révère très profondément, je trouve qu’il y a va un peu vite, le camarade Épicure !
Il est en effet impossible de prononcer l’expression e être
mort » en tant qu’elle se rapporterait à soi-même comme sujet. « Je suis mort »
est une expression dépourvue de sens, un simple bruit, sauf pour dire
métaphoriquement « je suis épuisé ». Même « je serai mort », comme dans « quand
je serai mort, je veux que X » est une phrase douteuse, car, quand je serai
mort, je ne serai plus rien, pas même mort et donc je ne pourrai rien vouloir.
C’est Spinoza qui a raison : la pensée de la mort est nécessairement une
pensée inadéquate, car elle n’est une pensée de rien, une idée sans idéat, c’est-à-dire
une impossibilité logique. Je peux regarder le cadavre de quelqu’un, mais au
mort il manque toujours l’essentiel, être. C’est sans cela qu’Épicure entend
par son fameux « la mort n’est rien pour nous », parce que nous n’en pouvons
rien dire.
La syntaxe nous permet de prononcer toutes sortes de phrases
sur la mort, mais la logique est beaucoup plus rétive. Elle ne se laisse pas
faire ! César n’est pas au-dessus de la grammaire, disait-on. Mais surtout il
n’est pas au-dessus de la logique. Et donc les belles phrases de nos maîtres,
phrases qu’il est toujours bon de se répéter, sont des consolations
philosophiques qui nous laissent devant l’indicible.
Il y a un deuxième aspect : la mort n’est peut-être
rien, mais le problème commence quand il s’agit de mourir. Épicure a deux
remèdes. En premier lieu, on peut supporter la souffrance, notamment en se
remémorant les biens passés — tous les bons moments, tous les plaisirs entiers,
sans contrepartie, toutes ces tranches de vie éprouvées dans la plénitude de
l’être nous seront de précieux médicaments, dit-il. Psychologiquement,
l’affaire se discute. Ces bons souvenirs pourraient bien rendre encore plus
insupportable la souffrance présente. La deuxième solution est qu’on peut
toujours abréger sa vie. Certes. Mais Épicure ignorant la puissance de la
médecine et notamment de la médecine scientifique, qui permet de laisser en vie
— si on appelle ça une vie — des centaines de milliers et des millions
d’individus qui ne peuvent même plus traîner leur carcasse. C’est cela qui pose
la question de l’euthanasie et rien d’autre. L’euthanasie n’est pas un droit et
encore moins « un droit à mourir dans la dignité ». Cette question se pose
comme problème social parce qu’il est devenu intolérable de mourir, parce que,
comme l’a dit un homme politique, nous pouvons vaincre la mort (sic). Et
pourtant, nous allons mourir (un jour).
Il y a un troisième aspect : ma propre mort n’est rien
pour moi, mais celle des autres peut-être tout pour moi ! Je n’ai pas vraiment
peur de mourir — encore que l’on se débarrasse difficilement de l’angoisse de
la mort — mais la mort possible de ceux qui me sont chers me terrifie. Quand on
atteint un certain âge, on traîne avec soi un cortège de disparus. Les fantômes
existent : ce sont les pensées que nous avons de nos morts, à qui on
voudrait parfois encore dire un mot et qui ne n’entendront pas. Comment faire
avec ça ? Épicure n’a pas d’autre réponse que l’amitié. Et voilà une nouvelle
version, inattendue, du célèbre « l’enfer, c’est les autres » !
Il ne reste qu’à s’arranger avec la mort. Les croyants
s’arrangent à leur façon en espérant la vie éternelle. C’est ce qu’ils disent.
Mais je n’en crois pas un mot. L’expérience montre les croyants craignent la
mort autant que les non-croyants et ceux que la foi aide à mourir en paix ne
sont sans doute pas plus nombreux que ces sages qui s’apprêtent à quitter ce
monde en sachant que « seuls les atomes sont éternels ». Dans le film de Denys
Arcand, Les invasions barbares, Rémy meurt au moment qu’il choisit,
entouré de ses amis, se remémorant les meilleurs moments de leur vie… Qui ne
voudrait pouvoir en faire autant ! Dans la sacralité qui entoure la mort,
l’important n’est sans doute pas dans la foi dans la vie éternelle, mais dans
le rituel, rituel dans lequel les catholiques — selon mon expérience — sont
insurpassables. La mise en scène d’un enterrement permet aux vivants d’accepter
la mort et permet au mort de vivre encore un peu dans l’âme des vivants. L’enterrement,
c’est à la fois la défaite des prétentions de la technoscience médicale et un
témoin, pour l’heure encore vivant, de l’éternelle condition humaine, même si
la modernité vise à nous débarrasser du souci de la mort, tout ce qui tourne
autour des funérailles étant pris en charge techniquement, par des gens
compétents et sans affects.
Dans le christianisme, la promesse la plus extravagante et
la plus extraordinaire est celle de la résurrection des corps, car le
christianisme n’est pas un dualisme et les chrétiens savent bien que sans corps
l’âme va s’ennuyer ferme ! L’idée de la résurrection des corps n’est pas si
absurde qu’elle en a l’air : elle proclame que c’est la vie humaine, en
tant que telle, qui est éternelle, c’est-à-dire qu’elle n’est pas soumise au
rythme des horloges, mais peut se penser par elle-même. Spinoza dit : « j’entends
par éternité l’existence elle-même ». Rien de plus profond !
Le 23 juin 2022
mercredi 22 juin 2022
Abstraction
Penser, c’est rompre avec l’immédiat, cesser d’être englué dans l’ici et maintenant des sensations confuses, qui semblent les plus riches mais se révèlent finalement les plus pauvres, les plus indéterminées et se résument par « il y a ». Penser, c’est s’abstraire de cette immédiateté pour introduire des médiations. S’abstraire, c’est se tirer de quelque chose, laisser de côté quelque chose. Faire abstraction de quelque chose, c’est ne pas en tenir compte. Si je dis : mon bureau est rectangulaire, j’ai remplacé la perception complexe de ce bureau par l’abstraction « rectangle » qui justement fait abstraction de la couleur, de la rugosité ou non, et de la forme réelle elle-même – en fait il n'est pas tout à fait rectangulaire, les côtés opposés ne sont sans doute pas vraiment parallèles et les coins ne forment sans doute pas un angle de 90°.
L’abstraction consiste seulement à ne retenir que quelques
prédicats — utiles pour des raisons pragmatiques à un moment donné, et donc à
ne pas se placer du point de vue de la totalité. La science doit penser le
concret — elle ne peut s’en tenir à des généralités abstraites — mais le
concret singulier n’existe que comme la synthèse de multiples déterminations,
produites par l’analyse, et ces
déterminations ne peuvent être obtenues que par abstraction à partir de ce qui
se présente immédiatement. C’est le mouvement d’ensemble qui est le vrai et non
l’un de ses moments. L’abstraction est seulement un moment nécessaire de la
production de la pensée qui soit réellement une pensée adéquate.
Mais que l’abstraction ne soit qu’un moment ne lui retire
pas sa valeur. Nous pouvons donner des noms généraux aux choses parce que nous procédons
par abstraction. Tous les hommes sont différents, mais en faisant abstraction de
ces différences j’obtiens l’homme, l’homme abstrait qui n’existe nulle part et dont
nous faisons pourtant le sujet du droit. Il faut une bonne capacité d’abstraction
pour appeler « chien » cette grosse bête poilue et ce petit animal à poil ras
qui aboie aux passages des badauds. Si nous n’avions pas cette capacité d’abstraction
qui s’exprime dans les mots, nous ne pourrions rien faire d’autre que désigner
en montrant du doigt, mais comment montrer du doigt ce qui n’est pas
effectivement présent ?
Toute une pédagogie dénonce « l’abstraction », l’abstraction
des « concepts », l’abstraction d’un enseignement trop aride pour les enfants… Certes,
on doit adapter le niveau d’abstraction à l’évolution de la formation des
enfants. Mais ils sont déjà entrés dans l’abstraction bien avant d’avoir mis les
pieds à l’école, dès qu’ils ont commencé à parler. Quand l’enfant qui a appris
que le chien de la maison s’appelle Pif, appelle tous les autres chiens qu’il
croise « Pif », il a tout simplement transformé le signe « concret » « Pif » en
un mot abstrait, « Pif » devant être traduit par « chien » en langage ordinaire.
Mais il faut encore remarquer que l’abstrait est ce qui est
le plus facile à apprendre ! Apprendre la grammaire française, c’est de la
rigolade pour celui qui tente de déchiffrer un texte de Montaigne ou une page
de Proust. Pour jouir de Proust, il faut donc commencer par la grammaire et par
l’orthographe. Rien de plus abstrait que la langue ! Les mathématiques sont
bien plus aisées à connaître que la physique. En mathématiques, la somme des
trois angles d’un triangle fait bien deux droits, si on accepte le cinquième
postulat d’Euclide. Si on fait de la triangulation à grande échelle pour
établir des cartes, alors là, patatras, la somme des angles d’un triangle ne
fait plus deux droits — raison pour laquelle le grand Gauss a inventé une
géométrie courbe.
On ne peut être « concret » qu’en ayant parcouru tous les
chemins de l’abstraction. Certes, il y a une bonne abstraction et une mauvaise
abstraction, celle qui conduit simplement à des généralités anhistoriques dont
la vérité n’est pas éprouvée dans la concrétude des choses. La bonne
abstraction est, par exemple, celle que l’on trouve dans des sciences comme la
chimie. En chimie, les éléments ne sont jamais donnés ; le tableau de Mendeleïev n’est pas une collection
de corps simples ramassés dans la nature par un collectionneur. Le fer ou l’oxygène
n’apparaissent pas au début, mais à la fin du travail d’analyse, du travail d’abstraction
qui dépouille les substances réelles de tous les accidents. La bonne
abstraction suit le chemin de la différenciation, alors que la mauvaise produit
de l’indifférencié et constitue le « fond de sauce » de l’idéologie. Nous croulons
sous des avalanches d’indifférenciation.
Suivons Walter Benjamin, il faut « … traverser les déserts
glacés de l’abstraction pour parvenir au point où il est possible de
philosopher concrètement. »
Le 22 juin 2022.
mardi 21 juin 2022
Symbolisation
Hier, j’ai parlé du triple processus par lequel advient l’humain : hominisation (l’évolution biologique), anthropisation (l’invention technique) et symbolisation. Je reviens sur ce dernier point qui me semble le plus proprement humain, celui qui permet à l’être humain, être naturel, de se placer d’une certaine manière en distance avec la nature, ce par quoi l’animal devient sujet.
On peut d’abord considérer la symbolisation comme le
processus inverse de l’appropriation technique du monde. Dans la technique,
l’homme projette son esprit sur la nature qu’il cherche à modifier selon ses
propres idées, en fonction de ses propres besoins. La symbolisation consiste au
contraire à transformer les choses de la nature en éléments spirituels. Une
chose matérielle (par exemple une statuette ou des incisions sur une arme) est
transformée en « chose mentale ». Cette « mise ensemble » est proprement le
processus de symbolisation. Le « symbole », désignait ce rapport, après avoir
désigné les deux fragments de poteries que se partageaient deux individus
passant un contrat (la mise en relation exacte des deux fragments permettant d’authentifier
le contrat).
Le symbole est doublement multiple, si on ose dire. D’une
part, n’importe quoi peut devenir symbole : un son, une inscription, un
chose quelconque, mais aussi un être vivant (le lion est symbole de la force)
et un symbole peut avoir plusieurs sens, c’est typiquement le cas des mots,
mais aussi des œuvres d’art que l’on peut interpréter. Le symbole est du reste
fait pour être interprété, comme une partition de musique doit être interprétée
pour être entendue. De ce point de vue, Aristote avait déjà dit l’essentiel
dans le Peri hermeneia (« De l’interprétation ») : « Les sons émis
par la voix sont les symboles [συµβολον] des états de l’âme, et les mots
écrits les symboles des mots émis par la voix. Et de même que l’écriture n’est
pas la même chez tous les hommes, les mots parlés ne sont pas non plus les
mêmes, bien que les états de l’âme dont ces expressions sont les signes
immédiats soient identiques chez tous, comme sont identiques aussi les choses
dont ces états sont les images. »
Un symbole ne vaut que par l’interprétation. Dès qu’on parle
de symbolisation, on est donc entré de plain-pied dans le monde humain, dans le
monde de l’intelligence : il faut faire sens. Les machines ne symbolisent
pas, elles n’interprètent pas, elles ne font qu’exécuter des opérations en
fonction des signaux reçus et, de ce point de vue, parler d’intelligence
artificielle est une simple escroquerie intellectuelle. Si l’homme est l’animal
qui symbolise comme il respire, son entrée dans l’ordre symbolique ne se fait
pas toute seule. La relation fondamentale est celle qui confronte le sujet
humain en formation, le tout petit enfant, à sa mère et, généralement, à son
père. Mais ce rapport prend immédiatement une forme spécifique, si on suit
Jacques Lacan : le sujet (imaginaire) se joue dans la confrontation avec
le symbolique (le père) et le réel (la mère). Pourquoi le père est-il
symbolique ? Parce que sa fonction biologique a été accomplie neuf mois avant
la naissance du sujet et que le père n’est père que parce qu’il y a un ordre
institutionnel qui le fait être tel. Parce qu’elle n’est pas une chose vivante,
parce qu’elle n’a ni père ni mère, une machine ne peut donc avoir aucun rapport
avec cette chose que nous appelons intelligence. Voilà une proposition qui
paraît évidente, mais qu’il faut surtout ne pas divulguer parce qu’elle
ruinerait immédiatement laboratoires et chercheurs spécialisés dans la
construction de théories fumeuses là il n’y a que la dextérité technique du
programmeur.
Les humains doivent devenir des êtres parlants. Aristote
l’avait dit : l’homme est le vivant qui possède le logos. Et c’est
parce qu’il possède le logos, que l’homme est aussi un « vivant
politique ». Qu’est-ce qu’accéder au monde de la parole ? Je
reprends ici une définition de Pierre Legendre : « la capacité de décoller
du plan de la chose pour en faire un objet humain. » (in La 901e conclusion.
Étude sur le théâtre de la Raison, Fayard, 1998) Il s’agit avec la parole
d’un « espace d’humanisation » que vient habiter l’humain. Or, pour faire
exister cet espace, il est nécessaire d’opérer une séparation, celle de
l’enfant d’avec la mère tout d’abord, séparation qui est double : d’une
part, la mère à l’enfant et l’enfant doit parler pour que ses besoins soient
satisfaits ; d’autre part, le père sépare la mère de l’enfant et cette
séparation institue l’interdit majeur, celui de l’inceste.
Comprendre le mécanisme de la symbolisation, c’est aller au
plus profond de l’âme humaine et pénétrer les processus par lequel
l’inconscient nous gouverne. Mais cette nécessaire séparation, cette coupure,
est aussi ce qui fait lien, car pour qu’il y ait lien il faut deux êtres à lier !
Tout cela nous rappelle que l’être humain pour grandir doit être étayé. Les montages
du droit sont précisément ce qui permet d’étayer le petit d’homme pour qu’il
puisse devenir homme. La manière dont nous traitons les morts fait aussi partie
de ces montages symboliques qui font l’humain. Nous sommes entrés dans une ère
de gestion technique de l’être humain, il faut que chacun devienne le manager
de lui-même. À la gestion technique de la naissance (planification du
déclenchement en fonction du planning de la maternité), répond l’exigence de l’euthanasie
médicalement assistée qui permettra la planification de la mort. Voilà comment
se met en place, progressivement, une « désymbolisation » qui est l’autre face
de la désinstitutionnalisation propre à l’ère des managers. Ce qui n’est rien d’autre
que la barbarie techniquement assistée.
Le 21 juin 2022
lundi 20 juin 2022
Des bêtes
Nous assistons à une inquiétante tentative de modeler la langue sur les usages des fous. Ainsi l’expression « animaux non humains » tend à s’imposer sous la pression des militants de la « cause animaliste ». Nous devrions nous habituer, par la répétition de ce genre d’expression figée à considérer les humains comme des animaux comme les autres, n’ayant aucune dignité particulière. Les paroles de La Jeune Garde, « nous sommes des hommes et non des chiens » ne résonnent plus depuis bien longtemps. C’est heureux : en quoi les hommes vaudraient-ils mieux que des chiens ? Animaux humains et animaux non humains, même combat ? Même pas. Les animaux humains sont considérés par les amis des bêtes comme les pires des bêtes. En effet, à part quelques plus fous que tous les autres fous, personne ne songe à rééduquer les lions pour qu’ils renoncent à manger les antilopes, qui, en tant qu’animaux non humains, ont bien le droit de n’être pas tuées et encore moins dévorées par cet affreux carnivore qu’est le lion. Quelques végans essaient de transformer leurs animaux de compagnie, chats et chiens, en végétariens. Mais ils n’y parviennent pas souvent : l’éducation est un art difficile. En revanche, les animaux humains, vieux omnivores opportunistes, sont priés de se rééduquer au plus vite. Si on laissait le pouvoir à nos chers animalistes, gageons qu’ils ouvriraient promptement des camps de rééducation pour nous dégoûter à tout jamais du bifteck frites et de la blanquette de veau. Nous n’en sommes pas là, me rétorqueront les éternels optimistes, mais les optimistes sont des pessimistes mal informés, car nous en serons bientôt là, au train où vont les choses — il suffit de souvenir qu’il n’y a pas si longtemps on n’aurait pas imaginé qu’il soit interdit de fumer dans un bar-tabac, mais l’hygiénisme est une des idéologies liberticides parmi les plus efficaces (voir épisode Covid).
Commençons par le vocabulaire : s’il y a des animaux
non humains et animaux humains, nous avons donc affaire à deux grandes classes.
Il est assez curieux de mettre dans la même classe nos cousins proches, animaux
non humains presque humains comme les « grands singes » et des animaux aussi peu
sympathiques que les cafards, les moustiques, les punaises de lit — dont les
écolos strasbourgeois ont entrepris la défense — ainsi que tous les vers et
vermisseaux qui infectent notre nourriture. Si on y réfléchit un peu, le mot « animal »
est d’extension si vaste qu’il rend possible tous les sophismes. Nous pourrions
prendre une classification à la Borges qui parle d’une certaine encyclopédie
chinoise dans laquelle il est dit : « les animaux se divisent en a)
appartenant à l’empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e)
sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente
classification, i) qui s’agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés
avec un très fin pinceau de poils de chameau, l) et cetera, m) qui viennent de
casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches. »
Les animalistes limitent leur compassion aux « animaux
sensibles ». Mais comment distinguent-ils les animaux sensibles des animaux non
sensibles ? Est-ce au nombre de neurones ? Ce serait faire preuve d’une
discrimination insupportable en faveur des « neuronés » ! On fera remarquer que
la sensibilité est, avec la mobilité, le trait caractéristique des animaux,
selon Aristote. Les salades que l’on sache, n’éprouvent pas de sensation. La
notion d’animal sensible est soit un pléonasme soit une expression dénuée de
sens. À moins qu’on ne délimite ainsi les animaux sensibles, seulement
sensibles, des animaux doués, de surcroit, d’intelligence, pour reprendre
encore la classification aristotélicienne des « vivants » en fonction des
âmes qui les animent (végétative, sensitive, intellective).
Reste que, de quelque façon que l’on tourne la question, il
y a une coupure assez claire entre les humains et les autres animaux. Une coupure
qui n’est pas seulement une affaire de degré dans la lignée évolutive, mais
bien un saut qualitatif. Les homo habilis, erectus, sapiens sont des primates hominidés
comme leurs proches cousins dont ils se sont séparés voilà quelques millions d’années.
Mais ils possèdent des caractères phénotypiques et génétiques qui leur sont
propres : nudité, station verticale, capacité de construire un langage
articulé, habileté manuelle et capacité de transmettre découvertes et
inventions aux générations suivantes. Il faut avoir les yeux bouchés et la
comprenoire en fort mauvais état pour ne pas voir ces différences essentielles
et surtout leur conséquence : la « coévolution » entre l’adaptation
biologique et les performances techniques et intellectuelles. Hominisation (biologique),
anthropisation (technique) et symbolisation sont les trois dimensions de l’évolution
humaine qui mettent les humains à des distances abyssales des « grands singes ».
Il suffit de regarder les outils, les statuettes, les peintures des hommes de Neandertal
ou des sapiens pour percevoir cela dans une lumière éclatante.
Alors oui, si on pense, à raison, que la théorie de Darwin
est vraie, on trouvera chez les bêtes les plus proches de nous des éléments de
conscience (perceptive), une certaine intelligence (capacité à faire des liens),
des capacités d’empathie, et tous ces mille et un traits qui émerveillent les
amis des bêtes. Mais pas une seule de ces bêtes ne sait ce qu’elle fait, car si
elle le savait elle aurait trouvé les moyens de nous le communiquer — comme le
faisait justement remarquer Descartes.
Aucun échange réel n’est possible entre les hommes et les
bêtes, car l’échange suppose la parole. Laissons de côté les interprétations
anthropomorphes des comportements animaux, que reste-t-il ? Avec n’importe quel
humain, il est possible d’échanger sur les sujets qui se présentent, dire du
mal du voisin ou réfléchir sur le « carpe diem » d’Horace ! Les échanges entre
humains manifestent la liberté, parce que le langage permet de désigner ce qui
n’est pas, ce qui n’est plus, ce qui sera, ce qui pourrait être, etc. Les
animaux ne possèdent que des systèmes de signaux, liés toujours au « hic et
nunc ». C’est ainsi que les hommes sont essentiellement libres et les animaux
non ! Les hommes peuvent établir des lois pour protéger les lions, mais les
lions n’ont pas de lois pour protéger les antilopes. Et c’est parce qu’ils ne
sont pas libres que les animaux n’ont pas de droits. Seuls les hommes ont des
droits et des devoirs, y compris des devoirs envers les animaux — protection des
espèces menacées, interdiction de toute cruauté inutile — mais aussi des droits
sur les animaux — nous avons le droit de nous débarrasser des rats des villes
et des punaises de lit.
Mettre sur un pied d’égalité les hommes (animaux humains !) et
les bêtes (animaux non humains) est donc une pure folie, bien caractéristique
de notre époque et de certaines tendances qui ont colonisé l’université et les
médias, mais folie tout de même. La tolérance à la folie et l’intolérance à la
vérité s’imposent par un véritable terrorisme intellectuel auquel il est devenu
difficile de résister. Mais auquel nous devons résister.
Le 20 Juin 2022
jeudi 16 juin 2022
De la vérité
« Chacun sa vérité » : c’est le titre d’une pièce de Luigi Pirandello, dont on peut résumer ainsi l’argument. Dans une petite ville d’Italie, au début du XXe siècle, toute la bonne société en vient à se passionner pour trois nouveaux arrivants : madame Frola, sa fille et son gendre, monsieur Ponza. Mais pourquoi monsieur Ponza interdit-il à madame Frola, pourtant sa belle-mère, de visiter sa femme ? Et pourquoi veut-il aussi que personne ne fréquente madame Frola ? Chez monsieur Agazzi, conseiller de préfecture, commères et curieux se rassemblent pour échanger suppositions, ragots et opinions. Le mystère s’épaissit lorsque Ponza et sa belle-mère donnent des explications totalement contradictoires de ces étranges comportements. Qui dit la vérité ? Tout ce petit monde de notables de province s’agite pour faire la lumière sur la situation. Mais, comme le pense l’ironique monsieur Laudisi, se pourrait-il que la vérité claire et indiscutable n’existe pas ?
mardi 14 juin 2022
Le sens de l’histoire
Depuis le début de l’époque moderne, l’histoire a été « laïcisée ». Là où on attendait la fin des temps et le salut de l’humanité par le règne de Dieu sur Terre, là où on attendait l’apocalypse, la révélation ultime, on s’est mis à croire que les hommes, guidés par la raison, transformeraient eux-mêmes la Terre en paradis. Le progressisme apparaît comme l’accomplissement de la sotériologie chrétienne. Kant ne s’en cache pas : son « idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique » n’est que la reprise sous une nouvelle forme, conforme à l’esprit des Lumières, de l’espérance chrétienne. Hegel le prolonge et Marx achève le cycle : le communisme, c’est une nouvelle communauté des saints.
Il est facile d’ironiser sur ces philosophies de l’histoire
qui ne sont que des téléologies, c’est-à-dire des théologies de l’histoire. Les
esprits forts ne se laissent pas attraper par ce piège à gogos ! Mais c’est un
peu facile ! Sans l’espérance en des temps meilleurs, quel mobile avons-nous
pour agir contre l’injustice de ce monde ? on peut dire : « il y aura
toujours des méchants, il y aura toujours du mal dans le monde et nous n’y
pouvons rien, il sera toujours ainsi ». Mais si nous n’y pouvons rien, à quoi
bon ? Laissons les méchants être méchants, car, quoi que nous fassions, rien ne
sera changé. Le consentement au monde tel qu'il est, ce n’est rien d’autre que le consentement
au mal. Et ce consentement au mal est un renoncement à notre liberté d’hommes,
à notre responsabilité pour le monde. On peut encore être un peu sartrien.
Cependant, dans notre refus du mal, nous pouvons facilement jouer
la belle âme. Nous refusons absolument tout compromis avec le mal, nous protestons
et tempêtons et exigeons une absolue pureté de nos actions et de celle des
autres. Comme le champ des bonnes causes est, hélas, très vaste, nous en
choisissons une qui repoussera toutes les autres dans l’ombre, une cause qui
nous donnera une fière image de nous-mêmes. Le narcissisme moral est une maladie
fort répandue qui affecte de nombreux va-t-en-guerre prêts à se battre « pour
leurs valeurs » jusqu’à la dernière goutte du sang des autres. Comme le dit
Jankélévitch, le puriste est intransigeant, il est pour la liberté jusqu’au
bout, la liberté dut-elle en crever ! Et le narcissisme moral est une des
variétés du purisme. À l’inverse, le cynique qui considère que la force fait le
droit ouvre grand les bras au mal et nous invite à aimer les méchants. Que la
force fasse le droit, ce n’est, comme l’a montré Jean-Jacques Rousseau, qu’un
galimatias.
Ces deux attitudes symétriques se renforcent mutuellement et
toutes deux escamotent la profonde mixité de la nature humaine. Les bons ne
sont jamais tout à fait bons et les méchants sont le plus souvent incapables d’être
méchants jusqu’au bout, comme l’avait remarqué mon cher Machiavel. Pour faire
le bien, on est toujours plus ou moins amenés à composer avec le mal. Pour faire
la paix, qui est un bien, il faut négocier avec ses ennemis — faire la paix
avec ses amis est à la portée de tous ! Ajoutons que, si sur le plan individuel
subjectif, chacun doit s’efforcer de faire le bien, dans l’histoire, c’est-à-dire
sur l’arène politique on ne peut, le plus souvent, que rechercher un moindre mal.
Ce qui complique encore le jeu.
Les philosophies de l’histoire qui croient à une sorte de
dynamique historique inéluctable, ces philosophies qui ne sont qu’une version
plus ou moins remaniée de l’optimisme leibnizien — tout est pour le mieux dans
le meilleur des mondes possibles — nous dispensent d’avoir à assumer nos
responsabilités, puisque du mal sort toujours un bien, le mal chez Leibniz n’étant
toujours qu’un mal relatif. Les excuses du type « on ne fait pas d’omelette
sans casser les oeufs » ont couvert tant de crimes. En vérité l’histoire ne fait
rien et ne va nulle part. À chaque étape, nous pouvons toujours choisir entre
le meilleur et le pire et le plus souvent nous prenons quelque chemin
zigzaguant entre les obstacles. Mais nous devrons être confrontés aux
conséquences de nos actes. Les hommes font leur propre histoire. Le malheur est
que le sens réel de nos actes nous échappe le plus souvent. Nous croyons faire
le meilleur et nous produisons le pire. Nos actes, en effet, s’entremêlent avec
les actes de millions et de millions de sujets qui agissent eux aussi selon ce qu’ils
croient être le meilleur (au moins le meilleur pour eux) et, contrairement à ce
que pensent les philosophes un peu niais du libéralisme, quand chacun agit en ne
pensant qu’à lui, c’est généralement le chaos qui en surgit. Car si les hommes
font leur propre histoire, le plus souvent ils ne savent pas quelle histoire
ils font.
En bref, nous ne pouvons pas, ou plus, croire au sens de l’histoire.
Il n’est plus disponible pour nous servir de justification. Mais nous ne sommes
pas dispensés pour autant de nous engager, puisque, de toute façon, nous sommes
engagés, puisque l’indifférence est encore un choix, le choix pour l’ordre
existant. L’espérance en un monde meilleur est un choix moral qui s’impose à
nous.
Le 14 juin 2022
lundi 13 juin 2022
Démocratie et élites
En ce lendemain d’élections, la question du rapport entre élites et démocratie s’impose. L’élite est ce qui résulte de notre choix et donc elle est le meilleur. Un élu est un saint qui a mérité le paradis et il fait donc partie de l’élite, des meilleurs. On les appelait « ottimati » dans l’Italie médiévale et renaissante. Les « ottimati », les optimates étaient les meilleurs, comme les aristocrates si l’on préfère l’étymologie grecque à l’étymologie latine. Le suffrage est un moyen de sélectionner l’élite politique – on ne sélectionnerait pas l’élite médicale ni l’élite militaire par le suffrage.
Le problème surgit immédiatement et il est bien connu. L’élection,
incarnation du pouvoir de tous, à égalité, produit une inégalité majeure, elle
institue la division entre le peuple des égaux et la minorité des « meilleurs »
plus égaux que le reste du peuple et détenant le pouvoir politique qui est, en
son essence, selon les théories du droit naturel qui fondent la pensée moderne,
le pouvoir du peuple qui se fait peuple, du peuple constituant. Ainsi l’élection
n’est-elle pas l’expression de la démocratie, mais sa négation ! La seule
démocratie acceptable serait la démocratie directe, celle où toutes les décisions
seraient prises par l’assemblée du peuple. Le référendum est un reste de la
démocratie directe : on n’y choisit pas un homme pour gouverner les
autres, on y choisit des lois. Ainsi le 12 juin 2022, en Italie, les citoyens
étaient appelés à voter pour ou contre un certain nombre de réformes de la
justice. Signe des temps, la participation à cette consultation a été catastrophique.
Cependant, on voit mal comment une société pourrait se
passer d’élites à tous les niveaux. De Machiavel à Gramsci en passant par Mosca
et Pareto, les penseurs italiens ont fait des élites un de leurs soucis de réflexion
politique majeur. Personne ne confierait sa vie à un médecin sans qualification.
Pourquoi devrions-nous confier la direction des affaires du pays au premier
venu. Le gouvernement de la cuisinière que Lénine appelait de ses vœux ne se
réalisa que sous la forme de la dictature du parti, de la dictature des organes
dirigeants sur le parti et finalement de la dictature du secrétaire général. En
son essence, le léninisme est un élitisme assumé, depuis le célèbre Que faire ?
de 1903 : le parti sélectionne ses membres, les forme, pour qu’ils deviennent
des militants professionnels. Quiconque a fréquenté les partis qui se réclament
du léninisme, trotskistes inclus, sait bien de quoi il s’agit.
Les classes dominantes, quand elles manifestent encore une
certaine « conscience de classe », s’attachent à assurer la circulation
des élites qu’a très bien analysée Pareto (par exemple dans son Traité de
Sociologie Générale¸1917). La généralisation de l’instruction publique n’avait
pas seulement pour but de donner l’instruction nécessaire à la future main-d’œuvre.
Elle visait aussi à permettre l’ascension des éléments des classes dominées
vers les classes dominantes, l’État prenant la place qu’occupait jadis l’Église.
Il ne s’agit pas seulement des élites politiques, mais aussi des élites
intellectuelles ou des dirigeants d’entreprise. Selon Pareto, les éléments des
basses classes viennent ainsi régénérer les hautes classes ! Cette circulation
des élites contribue à la paix sociale et à l’intégration des classes dominées
au système de leur propre domination !
Machiavel voyait dans la république un système conflictuel,
opposant les grands et le peuple. Machiavel ne « croyait » pas à la
démocratie directe, tout simplement parce que le peuple a souvent autre chose à
faire qu’à s’occuper de politique ! Par contre, il louait fort le suffrage
pour choisir les dirigeants. Mais d’un autre côté, ces grands, même élus, sont
toujours tentés d’user et d’abuser du pouvoir pour opprimer le peuple. La capacité
du peuple à surveiller les gouvernements et à les combattre si nécessaire est
alors considérée comme une vertu essentielle de la république. On voit mal
comment on pourrait sortir de cette dialectique machiavélienne autrement qu’en songes.
Le problème que nous rencontrons aujourd’hui est que cette
dialectique des grands et du peuple ne fonctionne plus. Le peuple ne produit
plus ses propres élites, ces ouvriers instruits qui ont longtemps formé l’ossature
du vieux mouvement ouvrier. Une des raisons en est la disparition des « ouvriers »
au profit des « salariés », des « employés » et des « employables »
et avec eux la fin de la culture ouvrière. Mais la classe dominante de son côté
a renoncé à organiser la circulation des élites. Le blocage du fameux « ascenseur
social » ne signifie rien d’autre. On produit en masse des diplômés mais
ce n’est pas la même chose ! L’effondrement dramatique du niveau moyen des
bacheliers est un indicateur inquiétant. C’est d’ailleurs particulièrement vrai
en France. De Gaulle écrivait : « La véritable école du commandement
est donc la culture générale. Par elle, la pensée est mise à même de s’exercer
avec ordre, de discerner dans les choses l’essentiel de l’accessoire,
d’apercevoir les prolongements et les interférences, bref de s’élever à ce
degré ou les ensembles apparaissent sans préjudice des nuances. Pas un illustre
capitaine qui n’eût le goût et le sentiment du patrimoine et de l’esprit
humain. Au fond des victoires d’Alexandre, on retrouve toujours
Aristote. » (1934) Aujourd’hui, on fabrique toutes sortes de nuisibles,
des spécialistes en management, en audit, en commerce, mais la culture générale
est en voie de disparition.
Nous assistons donc à une véritable extinction progressive
des élites dans le même temps où s’éteint tout sens du bien commun et de la
simple honnêteté dans l’exercice des charges publiques. Quand on apprend que la
hiérarchie de l’Éducations nationale remonte les notes des candidats au baccalauréat
sans même en avertir les professeurs correcteurs, dans le seul but d’annoncer
que ce bac sera une « bonne cuvée » et surtout que l’on n’aura pas de
redoublants à caser à la rentrée, on a un petit aperçu de ce règne des malfrats
et tricheurs qui a remplacé l’éthique républicaine.
Le 13 juin 2022
Nihilisme, disent-ils…
Il parait que l’Occident est décadent, nihiliste et déjà défait. Du moins si j’en crois des posts qui circulent sur les « réseaux sociaux » ...
-
Ce dialogue (dont l’authenticité a été parfois contestée) passe pour être une véritable introduction à la philosophie de Platon. Il est sou...
-
Cher Rodolphe Cart, J’ai lu avec un intérêt soutenu votre livre consacré à Mélenchon, le bruit et la fureur. Portraits d’un révolutionnair...
-
1 Présentation générale 1.1 Platon : éléments biographiques et œuvres. I Les événements Platon serait...