Réflexions sur l'universalisme

Dès que l’on énonce une proposition, on se pose comme énonciateur de vérité. Il n’est pas nécessaire de préciser. Si je dis « il fait beau », c’est que la proposition « il faut beau » est vraie. Mais que veut dire énoncer une vérité ? Ce ne peut être une vérité pour moi, à l’instant exact où je parle, c’est une vérité pour tout le monde – tous mes interlocuteurs devraient reconnaître la vérité de ce que je dis et s’ils ne le reconnaissent pas, alors soit je me suis trompé, soit mon interlocuteur s’est trompé. Ensuite, si cette proposition est vraie le 18 juillet à 9 heures 30, il sera tout aussi vrai que le 18 juillet 2020 à 9 heures 30 en France il a fait beau. On peut réinventer l’histoire, préposer à la réécriture des journaux un Winston Smith, comme dans 1984, ce qui est vrai est vrai et même ce qui n’est plus vrai (parce que maintenant il pleut, par exemple) a tout de même été vrai. En ce sens, la vérité est toujours installée dans l’universel, qu’on le veuille ou non ! Et si on refuse l’universalité on refuse la vérité, tout simplement. Position absurde qui transforme l’usage de la parole en simples bruits et cris dépourvus de sens. Cela ne veut évidemment pas dire que l’on n’ait pas à rectifier nos énoncés vrais, à les corriger et même à les invalider pour les remplacer par d’autres. Mais c’est précisément la volonté de vérité, si l’on peut dire, qui est à l’origine de ces rectifications et corrections. C’est encore cette volonté de vérité qui est le moteur même de l’esprit critique. Je critique pour m’assurer de la vérité. Je dis « non » pour arriver à un « oui » incontestable, un « oui » qui sera le point de départ d’autres « oui ».

L’universalité de la vérité implique que la vérité n’a pas de lieu d’énonciation qui en déterminerait la valeur. La question « d’où parles-tu ? » n’a pas beaucoup de sens. S’il fait beau aujourd’hui et que deux et deux sont quatre, cela n’a rien à voir avec le fait que l’énonciateur soit un mâle blanc de plus de cinquante ans ! Disqualifier une proposition en alléguant des « qualités » de l’énonciateur, c’est évidemment se placer en dehors de tout dialogue possible et affirmer implicitement que seule la force et l’usage de la violence comptent et non les raisons, c’est-à-dire la raison. Lorsque Pascal ironise, « Vérité en‑deçà des Pyrénées, erreur au‑delà » il ne prend pas la défense d’un relativisme sceptique, mais s’interroge au contraire sur la raison qui pourrait valoir pour tout pays. La pièce de Pirandello À chacun sa vérité ne démontre pas que la vérité est relative à chacun, mais bien que la vérité ne réside justement pas dans le point de vue, dans la perspective que chacun peut avoir sur le monde. Comment concilier le point de vue singulier et « le point de vue de nulle part » ? Cette difficulté est inéliminable, mais on ne peut éviter de l’affronter et de tenter d’y répondre.

Il est nécessaire de refuser ce nietzschéisme de pacotille qui sert de vade mecum aux « déconstructionnistes » post-modernes, spécialistes en sophismes. S’il n’y a pas une vérité, mais des « régimes de vérité », il va de soi que la théorie foucaldienne des régimes de vérité appartient elle-même à un régime de vérité particulier, qu’elle s’énonce d’un certain lieu, à moins d’une lieue du centre du Quartier latin et d’un certain temps, celui de l’offensive libérale-libertaire post-soixante-huitarde visant à en finir avec le mouvement ouvrier et le communisme… La réfutation du relativisme sceptique est toujours la même et elle est toujours aussi simple que le sorite d’Épiménide le Crétois affirmant que « tous les Crétois sont des menteurs. » On ne réfutera pas Foucault en exhibant le lieu d’où il parle ou le « régime de vérité » de ses œuvres, mais seulement en montrant que ce qu’il dit est faux ou partiel et que sa manière de faire de l’histoire est tout à fait spécieuse.

L’universalité de la vérité repose sur une base morale et politique, que l’on pourrait éventuellement discuter, à condition de le faire franchement et à visage découvert : l’homme est, comme le disait Marx dans les Manuscrits de 1844, un « être générique », un Gattungswesen, c’est-à-dire un être qui se rapporte à l’autre comme au genre humain tout entier. Cette position caractérise justement cet « humanisme du jeune Marx » qui fut la cible des althussériens. Ce qui veut encore dire que dans chaque homme, je reconnais l’humanité, c’est-à-dire ce qui nous est commun, ce qui fait que nous appartenons à la même souche. Il n’est pas nécessaire de mener une enquête, de lister les propriétés de cet être qui est en face de nous pour reconnaître un humain après une opération de synthèse ! Si un individu manque de certaines propriétés humaines (par exemple, il est complètement idiot ou il lui manque un œil ou un bras), nous savons bien que c’est pourtant un humain, défaillant, mutilé, mais un humain. La position que je défends est une des expressions de ce à quoi aboutit toute la tradition de la philosophie occidentale qui postule l’universalité du genre humain et du même coup l’égalité de tous les humains, l’égalité précisément parce que la raison (ou le logos pour parler un peu grec est très exactement ce qui définit l’homme et non le taux de mélanine ou tel ou tel gène). Quand Descartes commence le Discours de la méthode par « le bon sens est la chose au monde la mieux partagée », c’est pour cette raison que son entreprise n’est pas vaine : tout homme de bon sens peut comprendre, pour peu qu’il prenne le temps de la réflexion, ce dont Descartes va lui parler.

Il n’y a donc pas de vérité pour « les hommes blancs » qui serait une erreur pour « les hommes noirs » ou une vérité pour les hommes qui serait une erreur pour les femmes. La vérité est la vérité, et c’est tout ! Elle est la vérité non seulement pour tous les humains, mais même on pourrait imaginer que des non-humains doués de raison accepteraient également cette vérité. Ce dernier point pourrait être discuté. Mais on ne peut guère concevoir qu’un E.T. qui comprendrait quelque chose à la langue grecque n’accepterait pas les principaux théorèmes d’Euclide, moyennant l’accord avec ses axiomes et postulats. Laissons en suspens la discussion sur ce point qui nous emmènerait très loin et notamment à reprendre les discussions sur le réalisme, brillamment relancées ces dernières années par Markus Gabriel en Allemagne et par Maurizio Ferraris en Italie.

Si on admet ce qui vient d’être dit, on voit que toutes les billevesées sur la « déconstruction du savoir blanc » sont au mieux des inepties ou des folies à soigner d’urgence, à moins qu’il ne s’agisse d’une entreprise de décervelage et de destruction de la culture menée par des forces politiques désireuses de s’assurer des positions de pouvoir à l’intérieur du système capitaliste dont elles réclament une partie des profits. Leur insigne ignorance et leur paresse intellectuelle leur donnent une assurance et des ambitions conformes à l’esprit du temps. Faut-il le rappeler ? La théorie de la relativité n’est pas un savoir blanc, mâle et cisgenré… C’est un savoir tout court, comme la théorie de l’évolution, la mécanique quantique ou la biologie moléculaire. Du reste, les billevesées de tous ces gens sont répandues grâce à des techniques qui sont toutes des « inventions blanches » et des applications du « savoir blanc ».

On se prend parfois à baisser les bras, convaincu de ne pas pouvoir lutter contre le flot impétueux de la bêtise et de l’obscurantisme. Car le fond de la question n’est évidemment pas philosophique, et les indigénistes et autres troublés du genre ne sont pas engagés dans une guerre philosophique contre la vérité – ce qui serait encore faire de la philosophie – mais s’inscrivent comme les agents plus ou moins inconscients d’un mouvement général de pulvérisation de la société en tant qu’elle est une expression de l’universel au profit des affirmations particulières, des micro-identités de groupes qui refusent la morale commune – la Sittlichkeit hégélienne – parce qu’en vérité le seul universel qui doit demeurer est l’argent, l’équivalent général de toutes les marchandises dans un monde où toute la vie sociale doit devenir marchandise, un monde où toute la richesse s’annonce comme une immense accumulation de marchandises, ainsi que le disait Marx. Le capital dissout toute forme de communauté humaine, disait encore Marx. Et c’est très exactement ce à quoi nous assistons. Le progrès réalisé à l’époque moderne, au moment même où s’affirmait le mode de production capitaliste, a consisté à produire effectivement l’humanité comme une totalité, comme une communauté humaine universelle. Comme l’histoire avance toujours par le mauvais côté, cela s’est fait dans les affres de la colonisation et de la domination des puissances européennes qui étaient les plus avancées techniquement et militairement parce qu’elles étaient aussi celles où le niveau de connaissance et la liberté de l’esprit étaient au plus haut point de développement. Mais cette « puissance du négatif » a produit une situation historique où nous sommes devenus effectivement responsables pour l’humanité entière, où la proclamation des droits universels de l’homme (« les hommes naissent libres et égaux ») a dissout les vieilles sociétés patriarcales et esclavagistes qui partout sur la surface de la planète tenaient les humains dans la servitude. Le communisme de Marx part de cette idée que les sociétés dominées par le mode de production capitaliste sont arrivées à un point où un nouveau saut historique doit se faire, rendant effective les proclamations encore abstraites de l’universalisme « bourgeois » des révolutions du XVIIIe siècle. Faute d’avoir réussi ce saut historique, l’humanité est confrontée maintenant à un mode de production capitaliste devenu « réactionnaire sur toute la ligne » (Lénine) et qui produit une barbarie d’un genre nouveau, une barbarie hautement technologique, qui suppose la destruction de l’humain comme tel pour le remplacer par des individus privés de société, des individus interchangeables et aussi abstraits que l’est le travail abstrait coagulé dans les marchandises. Cette barbarie s’exprime dans la volonté de production de l’humain à volonté, selon les méthodes de la technologie : du transgenrisme au transhumanisme, c’est un mouvement encouragé et financé par les grandes multinationales (voir l’ouvrage collectif, sous la direction de Fabien Ollier, La transmutation posthumaniste). Cette nouvelle barbarie s’exprime aussi dans la rupture de l’homme avec la nature et le projet d’artificialisation du monde humain porté par le véganisme et les « startups » de la nourriture technologique (voir Steak barbare de Gilles Luneau). Elle s’exprime aussi par la destruction des nations qui, de cadres de développement du mode de production capitaliste qu’elles étaient, sont devenues des obstacles au règne du « capitalisme absolu », ce qui explique les encouragements à tous les communautarismes, le retour en force des idées racistes et racialistes et le soutien appuyé des classes dominantes à l’islam politique et à toutes les formes d’expansion islamiste. Tous ces mouvements reçoivent de la part des grands médias un appui remarquable qui se transforme souvent en un véritable matraquage propagandiste. On sait aussi que le milliardaire Soros et le département d’État ont travaillé pour aider à l’affirmation des revendications « identitaires » contre l’universalisme républicain.

C’est ainsi que l’universel abstrait qu’est l’argent (le sang et l’esprit du capital) détruit l’universalité du genre humain. La morale commune ne peut plus exister et pas plus les « droits de l’homme ». Burke, un bon libéral, auteur du premier grand texte contre la Révolution (Réflexions sur la révolution de France, 1790), opposait les droits des Anglais aux droits de l’homme, qu’il considérait comme une abstraction typique de l’esprit cartésien français ! Les nouveaux Burke, les nouveaux contre-révolutionnaires, opposent les droits des « personnes gay » ou les droits des « vies noires » aux droits de l’homme. Les droits des « personnes musulmanes », en butte à une prétendue islamophobie, soit les droits des femmes voilées à être voilées, des filles à être mariées par leur famille, et finalement à instaurer une apartheid sexuelle devenue le nec plus ultra de la liberté. Les « vies noires comptent » parce que maintenant il y a, non pas une vie humaine qui compte, qui est même sacrée, mais des « vies noires » et sans doute des « vies blanches » qui comptent maintenant un peu moins – les vies de la rédaction de Charlie Hebdo ou des spectateurs du Bataclan, tout le monde semble avoir oublié qu’elles aussi comptent… L’inversion du discours du racisme blanc fait naître un nouveau racisme qui, n’en doutons pas, encouragera le retour de l’ancien. Plus de lutte des classes en vue d’un universel commun, mais une lutte des races qui sera une lutte à mort.

Ainsi, le grand rêve universaliste, né des Lumières et fondé sur le progrès de la connaissance et de la raison, s’est transformé en règne universel de l’argent et en pulvérisation de la communauté humaine, c’est-à-dire en sa négation. La réalisation des promesses universalistes, la réalisation effective, concrète, d’une communauté humaine, nécessite la négation de cette négation, c’est-à-dire la renaissance du communisme comme mouvement qui abolit l’ordre existant.

Denis Collin, le 19 juillet 2020   

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