mardi 24 mars 2026

Le problème du relativisme moral (cours)

 1         Position du problème


Y a-t-il des règles morales qui peuvent valoir universellement ? Voilà une question qui ne se posaient guère dans les siècles antérieurs au nôtre. À la fois

Ø  parce que chacun était persuadé de détenir la seule vraie conception de la morale humaine – découlant essentiellement de la religion –

Ø  et parce que, en même temps, la diversité des sociétés humaines semblait irréductible.

Notre position est en quelque sorte rigoureusement inverse.

Ø  D’une part, le scepticisme croissant en matière religieuse (le « désenchantement du monde » de Weber »), l’adhésion générale aux valeurs pluralistes démocratiques, la fin du colonialisme et la repentance de « l’homme blanc » nous interdisent de prétendre ouvertement que nous détenons la vérité en matière morale.

Ø  D’autre part, l’évolution sociale et historique a fait que l’histoire universelle et la communauté du genre humain ne sont plus des idées abstraites, généreuses mais sans effectivité, mais bien des réalités politiques et juridiques, auxquelles nous sommes directement confrontés.

Ø  Enfin, le développement de l’individualisme, c'est-à-dire d’une éthique fondée sur le caractère absolu de la revendication d’une liberté individuelle, semble rendre difficile l’imposition de normes générales. Autrement dit, pour des raisons tant historiques que juridiques ou culturelles, l’idée d’une loi morale universelle et indiscutable, catégorique, dirait un kantien, semble aujourd’hui pratiquement impossible à soutenir.

Le contexte historique ne permet cependant jamais de rendre raison d’une thèse philosophique. L’historicisme en matière de morale est lui-même une forme de relativisme et par conséquent justifier le relativisme moral par l’évolution historique, c’est justifier le relativisme moral par lui-même ! Nous essaierons donc

(I)               de montrer que les bonnes raisons du relativisme moral traditionnel ne sauraient emporter la conviction et qu’elles reconduisent les apories traditionnelles du scepticisme.

(II)             Nous verrons ensuite que les tentatives naturalistes, visant à fonder écarter le point de vue moral en le rabattant sur la nature (biologique ou anthropologique) sont de purs et simples sophismes reposant une confusion des catégories.

(III)           De là nous nous demanderons si l’universalisme kantien peut offrir une alternative acceptable au relativisme moral.

(IV)           Nous conclurons en montrant que, si le transcendantalisme kantien est à son tour coûteux en termes de présuppositions métaphysiques fortes, l’éthique de la discussion, telle que la définissent Apel et Habermas, présente une direction de recherche assez conforme à notre « cahier des charges ».

2         Le relativisme classique

2.1         L’adjectif bon

Savoir ce que bon (ou son contraire mauvais) veut dire, c’est là la question fondamentale de l’éthique dit GE Moore (Principia Ethica).

Le problème est que le mot bon peut s’utiliser de plusieurs façons.

Dire que tel comportement est « bon » semble presque toujours impliquer « bon à quoi ? » Si le médecin dit « Il est bon que vous restiez un jour au lit », c’est bon pour vous et à condition que vous fassiez du rétablissement de votre santé un objectif prioritaire.

Toutes les maximes qui se fixent des buts particuliers sous condition, sont des maximes pragmatiques, qui visent uniquement les moyens de la réussite d’une certaine action sans se demander si les finalités de l’action elle-même sont bonnes. On dira encore qu’il s’agit d’impératifs hypothétiques.

On remarque immédiatement que

Ø  ces maximes ne permettent pas de déterminer conduite morale générale.

Ø  Ce qui est bon pour l’un est peut-être mauvais pour l’autre ; ce qui est bon pour une certaine fin peut se révéler en même temps mauvais pour une autre fin tout aussi importante : ainsi le rétablissement de la santé peut entrer en conflit avec le fait que j’ai un travail urgent à terminer ou un rendez-vous décisif.

Ø  Enfin quelque chose peut être bon pour moi mais simultanément, dès que j’ai cette chose bonne mauvais pour quelqu’un d’autre. Par exemple, il est bon de réussir à ce concours où il n’y a qu’une seule place, mais du même coup ma réussite implique l’échec de mon meilleur ami qui se présente au même concours que moi.

On voit qu’il faut alors

(1)    déterminer une hiérarchie de ce qui est bon pour moi et

(2)    déterminer une hiérarchie des intérêts.

Donc il faut déterminer ce qui est finalement un bien absolu. Par exemple faut-il donner priorité à l’amitié sur la réussite sociale ? Si on peut donner facilement des réponses raisonnables aux questions simples du type « bon à quoi », il semble que dès qu’on arrive à une définition du bien absolu, plus aucune réponse ne puisse s’imposer.

Un scepticisme général quant aux valeurs morales ultimes semblent ainsi s’opposer insidieusement dès lors que nous voulons juger par nous-mêmes des normes morales et non nous en remettre à l’autorité de la religion, de la coutume ou de l’autorité politique, sources traditionnelles de légitimité normative.

2.2         Le relativisme culturel

De nombreux exemples de cette incapacité à déterminer un bien absolu peuvent être donnés par l’anthropologie et l’histoire. Les sacrifices humains furent longtemps considérés non seulement comme acceptables mais même comme éminemment souhaitable pour se concilier les bonnes grâces des dieux. L’abandon des enfants ou le massacre des gladiateurs étaient tenus pour des comportements normaux dans la Rome antique. Le racisme, aujourd’hui presque unanimement condamné, était pour les savants du xixe siècle un simple point de vue scientifique.

« Chacun appelle barbare ce qui n’est pas dans son usage », disait Montaigne (Essais, I, xxxi, Des cannibales). Montaigne est amené par le relativisme pyrrhonien à souligner l’arbitraire et la contingence des lois et des coutumes, dont il établit ironiquement des listes hétéroclites, pour conclure que seul compte le consensus de la communauté dans laquelle elles sont reçues : à chacun d’observer celles du lieu où il se trouve.

Ce relativisme ne manque pas de vertu. Critique impitoyable de l’ethnocentrisme, de la bonne conscience du colonisateur qui colonisent les peuples des cinq continents pour « leur bien », parce que sont des « barbares » qu’il faut éduquer, des grands enfants qu’il faut conduire à l’âge adulte…

C’est dans la veine de Montaigne qu’on pourra lire les travaux d’anthropologie d’un Claude Lévi-Strauss.

En partant de ce point de vue relativiste, nous n’avons plus à porter de juger moral sur ceux qui n’appartiennent pas à notre propre groupe. Si, d’aventure, on est transplanté dans un groupe différent, il ne reste alors qu’à l’adopter. La conséquence en est l’adoption d’une position « communautariste » comme seule adaptée à la réalité des démocraties pluralistes modernes. Il est absurde de vouloir faire vivre tous les individus sous une loi commune, nécessairement abstraite. Les lois ne sont vivantes que si elles sont reliées à des normes morales qui se forment toujours dans des communautés singulières. Ces communautés sont la réalité effective de la vie morale et il n’y en a pas d’autre.

Mais cette thèse semble se heurter à des intuitions morales particulièrement fortes dans certains cas extrêmes. Ainsi, analysant certaines conséquences du relativisme moral, B. Williams écrit :

« Mais ce serait un point de vue moral particulier, et peu crédible, tant au plan psychologique que moral. que de prétendre que ces réactions d'adaptation soient les seules correctes, et que, par exemple, si on se trouve en présence de pratiques ,jugées et ressenties comme inhumaines, il y ait une exigence a priori d'acceptation. Dans le livre passionnant de Bernard de Piaz, qui accompagna Cortez à Mexico, il y a une description de ce que tous les Espagnols ressentirent lorsqu'ils tombèrent sur les temples consacrés aux sacrifices. Ce ramassis de mercenaires sans prétention à la morale fut sincèrement horrifié par les pratiques aztèques. Ce serait certainement absurde de considérer cette réaction comme une simple manifestation d'esprit de clocher ou de chauvinisme moral. Cela trahissait plutôt quelque chose que leur conduite ne trahissait guère d'ordinaire, à savoir qu'ils considéraient les Indiens comme des hommes plutôt que comme des animaux. » (Bernard Williams, La fortune morale et autres essais, PUF, 1994, trad. J. Lelaidier)

D’autres exemples plus proches de nous pourraient aller dans le même sens. L’interdit légal et moral que nous jetons sur des pratiques comme l’excision, les mariages forcés, etc., ne peut pas être considéré comme une expression de notre « esprit de clocher » moral, mais au contraire, il s’agit d’un refus clair de l’espèce de condescendance colonialiste qui « laisse aux sauvages leurs coutumes de sauvages ».

2.3         Critique du relativisme moral

Les conséquences du relativisme culturel se heurtent à nos intuitions morales les plus solides. Mais cela ne serait pas en soi un motif suffisant pour invalider cette thèse. Les intuitions, comme nous le savons peuvent facilement nous tromper.

Le relativisme moral est une forme de scepticisme. Il y a de bonnes chances qu’il tombe sous le coup des mêmes critiques de la scepticisme. Rappelons les trois types de critiques traditionnelles du scepticisme :

-        Critique logique : la phrase « il n’y a pas de vérité » est une vérité auto-contradictoire. C’est le fameux paradoxe d’Épiménide le Crétois.

-        Critique philosophique : en dépit de « toutes les extravagantes suppositions des sceptiques » nous avons quelques vérités absolument indubitables.

-        Critique scientifique : la science montre comment se construit la vérité (Einstein ne réfute pas Newton !).

On peut trouver des critiques du même type dans le domaine moral.

-        Inconsistance du relativisme moral : une des formes contemporaines du relativisme moral consiste à dire « chacun fait ce qui lui plaît ». Cette phrase est absolument vide. Car il est toujours évident que chacun fait ce qui lui plaît. Lorsqu’un kantien défend la morale du devoir, c’est parce qu’il lui plaît d’être kantien et de défendre une morale du devoir !

-        Critique logique : le relativisme moral se contredit lui-même. Il implique en effet qu’il y a une valeur morale à prétention universelle, la tolérance à l’égard des morales des autres groupes que le sien. Par exemple, un relativiste moral se refusera à condamner l’excision ou le mariage forcé au motif qu’il s’agit là de pratiques sociales intégratrices pour le groupe qui les pratique, mais il n’acceptera jamais que ce groupe lui impose, à lui relativiste moral, des mœurs qu’il réprouve. Or parmi les valeurs de ce groupe, il peut y avoir l’intolérance, la guerre sainte, etc.. Il est donc contrainte d’admettre que le relativisme moral pose une limite absolue à la relativité des mœurs.

-        Critique philosophique : nous découvrons la loi morale en nous. On y revient plus loin, c’est la thèse kantienne.

-        Critique anthropologique : il existe un noyau commun à toutes les sociétés qui les rendent moralement compatibles. Prenons les grandes religions ou les grandes sagesses des sociétés civilisées : elles défendent un noyau commun de valeurs que même un athée pour reprendre à son compte (interdit du meurtre, nécessité de tenir ses engagements, etc.)

-        Critique historique : l’universalité de la loi morale est un fait qui découle du processus civilisateur. L’idée d’un progrès moral, contrairement à ce qu’on pourrait croire, n’est pas dénuée de sens.

3         La morale et le sophisme naturaliste

3.1         La généalogie nietzchéenne

Une autre manière de réfuter l’idée d’une morale universelle consiste à renvoyer la morale à un soubassement naturel. La morale, ce n’est rien d’autre que les besoins de la vie.

On en trouve une version brillante chez Nietzsche. La Généalogie de la morale se présente comme une réflexion sur l’origine des préjugés moraux. Nietzsche commence, naturellement, par s’interroger sur l’origine des termes « bon » et « mauvais ». À partir de considérations philologiques assez discutables, il en vient à conclure que « bon » et « mauvais » font l’objet au cours de toute histoire d’évaluation antithétiques.

Ø  D’un côté le « bon » est le glorieux, aimé des dieux ; c’est la morale aristocratique.

Ø  D’un autre côté, le bon est le pauvre, l’impuissant : c’est la morale de l’homme du ressentiment.

La critique des valeurs chrétiennes est radicale. Toute l’histoire de la morale est conçue comme un renversement des valeurs aristocratiques. La bonté n’est que de la bassesse, l’humilité, un avilissement, etc.. Nietzsche considère donc que la morale « chrétienne démocratique » correspond à un véritable nihilisme des valeurs.

Cette morale, née de la haine et du ressentiment est par essence cruelle (la sacrifice de soi est une cruauté au même titre que le sacrifice de l’autre). Nietzsche ne propose pas un retour à une morale aristocratique, mais la liquidation radicale de tout point de vue moral, au profit psychophysiologique. Le relativisme qui renvoie les règles morales à « la vie » va jusqu’au bout de sa propre logique paradoxale en se niant en tant que théorie morale.

Mais Nietzsche ne peut abolir toute évaluation morale. En dépit de ses critiques de l’ascétisme des stoïciens, le consentement au destin, le « oui à la vie », dessinent les traits d’une éthique qu’on pourrait rapprocher très souvent de l’éthique spinoziste.

3.2         L’éthique évolutionniste

On peut aussi essayer d’analyser la morale comme un produit élaboré de la sélection naturelle et un résultat de l’évolution de l’espèce humaine. Si on parvenait à un tel résultat, on y gagnerait une plus grande objectivité dans les questions morales (soumises trop souvent à des présuppositions métaphysiques non démontrables par définition) et une simplification des questions philosophiques.

Ø  Dès Galton, les prémisses de la sociobiologie étaient posées, conduisant à postuler l’application de la « lutte pour la vie » au fonctionnement des rapports sociaux. Ce n’était d’ailleurs qu’un « retour à l’envoyeur » puisque Darwin avait emprunté quelques-uns de ses concepts fondamentaux au principe de population de Malthus.

Ø  La sociobiologie pouvait ainsi être utilisée comme fondement « scientifique » des versions les plus frustres de la théorie libérale : le marché est le lieu où la lutte pour la vie et la sélection naturelle s’effectuent le plus librement et où, par conséquent, les plus aptes pourront le plus facilement être sélectionnés pour le plus grand bien de l’humanité.

Ø  Accessoirement, la sociobiologie permettait aussi toutes sortes de dérives racistes : les hiérarchies sociales sont fondées héréditairement : majoritairement les enfants de pauvres sont eux-mêmes pauvres et par conséquent si les Noirs sont si souvent au bas de l’échelle sociale de la « libre » société américaine, la raison en est manifestement dans les gènes défectueux qu’ils ont hérités de leurs parents.

Cette version « amorale » de la sociobiologie a été mise en pièces et il n’est pas utile de s’étendre plus cette question. Il est, cependant, une version plus intéressante de l’application du darwinisme à la morale. Elle consiste à supposer – en s’inspirant de considérations qu’on trouve chez Darwin lui-même – que les comportements altruistes et plus généralement tous les comportements conformes à la morale commune ont été sélectionnés, eux aussi, au cours de l’évolution de l’espèce humaine pour la raison qu’ils présentent des avantages sélectifs évidents.

Les comportements « coopératifs » (par exemple dans les processus de symbiose) et les phénomènes « d’altruisme » sont d’ailleurs suffisamment fréquents dans le règne animal et végétal pour que l’apparition de traits de ce type chez l’homme ne soit pas conçue comme un miracle requérant l’intervention divine. L’homme est naturellement le moins bien armé des mammifères mais que le développement de ses capacités cérébrales lui a permis de compenser ses faiblesses par la ruse, la fabrication d’outils et l’aptitude à coordonner son action avec celle de ses semblables.

Il est donc assez raisonnable d’admettre que la morale n’est pas autre chose que la formalisation ramassée, aux fins de transmission facile aux générations futures, de ces comportements qui se révèlent si nécessaires à la survie de l’espèce.

Le premier grand défenseur de ce type théorie est certainement Herbert Spencer qui veut appliquer une théorie de l’évolution cosmique et biologique aux questions éthiques. T.H. Huxley, bien que dans une voie opposée à Spencer, essaya également de donner des prolongements éthiques à la théorie de l’évolution. Les tentatives de naturalisation de la morale sur ce modèle ont été depuis lors assez nombreuses.

On peut éliminer de ces théories les versions trop simplistes qui prêteraient aux hommes une sorte de gène de la moralité. Il suffit d’admettre que nos capacités cérébrales en général ont permis l’apparition, le développement et la transmission culturelle de ces comportements moraux, tout comme elles nous ont permis de maîtriser le feu et d’inventer le téléphone portable sans qu’on ait besoin de supposer l’existence d’un gène de l’invention du téléphone portable !

Ces théories présentent des avantages certains. En premier lieu, elles sont suffisamment proches de la manière scientifique de raisonner et suffisamment compatibles avec les théories dominantes dans les sciences de la nature pour que nous trouvions naturel d’y adhérer. En second lieu, elles sont clairement matérialistes et ne font appel ni à Dieu ni à des entités spirituelles mais uniquement à la complexité du cerveau. En troisième lieu, elles permettent d’unifier la morale et l’anthropologie, alors que des conceptions kantiennes les séparent radicalement.

Cependant, cette manière de voir présente de gros défauts.

Ø  Le premier, qui entre en contradiction avec ses prétentions à la science, est qu’elle est une simple affirmation gratuite, incapable de soumettre au moindre de test de vérification. Au moyen de quelques complications, elle peut rendre compte assez bien de nos connaissances en anthropologie, mais personne ne sait comment on pourrait tester cette hypothèse et nous avons de bonnes raisons de penser que sa force et sa plausibilité sont plutôt les caractéristiques d’une théorie infalsifiable au sens de Popper.

Ø  Une deuxième critique reprend celle que G.E. Moore adresse à Spencer en l’appliquant, mutatis mutandis, à ses héritiers. Pour Moore, la thèse de Spencer n’est que l’une des multiples versions du « sophisme naturaliste ». Ce sophisme repose sur la confusion entre la description des choses naturelles et l’énonciation des choix de valeurs que nous devons faire. Ainsi « l’éthique évolutionniste » se résume-t-elle à l’idée « qu’il nous suffit de prendre en compte la tendance à l’évolution pour découvrir le sens dans lequel nous avons le devoir d’aller. »[1] Quand on veut fonder la morale sur l’évolution, c’est parce que, au moins implicitement, on considère que l’évolution est la marque d’un progrès vers un mieux. Mais ce dernier jugement est lui-même un jugement moral. Autrement dit, bien que prétendant se fonder sur la théorie de l’évolution, « l’éthique évolutionniste » n’est qu’un genre de morale qui accorde une certaine valeur à l'évolution et qui, par conséquent, détermine d’abord la théorie de l’évolution comme problème pour ensuite faire comme si la morale était tirée de cette théorie.

Ø  On est pris dans un cercle vicieux dont il est impossible de sortir. Moore montre bien où se situe la confusion de Spencer et ce qu’il dit s’applique à toutes les formes de l’éthique évolutionniste.

La théorie darwinienne de la sélection naturelle énonce bien une loi naturelle : elle énonce que, étant donné certaines conditions, certains résultats se produiront toujours. Mais l’évolution comme la comprend Spencer et comme elle est communément comprise, désigne quelque chose de très différent. Elle désigne seulement un processus qui s’est produit à une époque donnée parce que les conditions au début de cette époque se trouvaient être d’une certaine nature. Mais on ne peut faire l’hypothèse que ces conditions seront toujours données ou qu’elles ont toujours été données ; et c’est seulement le processus qui, selon la loi naturelle, doit découler de ces conditions-là et d’aucune autre, qui apparaît aussi dans  l’ensemble un progrès.[2]

Spencer prétend s’appuyer sur une théorie scientifique de la nature, mais il s’appuie sur tout autre chose qu’une théorie scientifique de la nature, puisque c’est une théorie scientifique qu’on a préalablement transformée en téléologie, opération indispensable si on veut trouver des valeurs morales dans la nature. Et la conclusion de Moore est sans appel : « l’évolution n’a en vérité pas grand-chose à apporter à l’éthique. »[3]

4         Universalisme transcendantal

L’opposition la plus radicale au relativisme moral et à la naturalisation de l’éthique se trouve chez Kant dont la formule de l’impératif catégorique constitue le paradigme d’une morale universaliste.

Ø  Kant établit l’autonomie de la réflexion morale (la « raison pratique ») par rapport à la connaissance scientifique (« raison théorique »).

Ø  Kant établit le caractère a priori de la loi morale et par conséquent son indépendance à l’égard des considérations empiriques (anthropologiques ou historiques).

La philosophie morale de Kant constitue une innovation majeure dans la pensée morale, non parce qu’elle conduirait à des propositions morales inédites mais parce qu’elle déplace le point de vue à partir duquel les principes moraux peuvent être fondés.

Pour aller vite, on peut dire que les morales traditionnelles étaient fondées soit sur l’obéissance à l’autorité divine – obéissance liée à un système de menaces (l’enfer) et de promesses de la béatitude éternelle – soit sur des principes ontologiques (par exemple dans l’idée de loi naturelle).

Ces morales sont des morales téléologiques : les actes moraux visent une certaine fin, individuelle ou collective, censée être l’accomplissement de la destinée humaine.

Agir moralement, c’est ainsi agir en vue d’un bien, sachant qu’un bien est quelque chose que l’on peut désirer posséder. Or ce genre de morale se perd dans de nombreuses difficultés. La loi divine n’est pas facile à connaître et ses commandements sont souvent obscurs. Les fins qu’il est bon de poursuivre sont l’enjeu de désaccords sérieux. Tel fait résider le bien dans le plaisir, tel autre dans la vertu, tel autre encore dans la vie harmonieuse de la cité ou dans la contemplation du vrai.

En outre, si les sociétés traditionnelles étaient toujours plus ou moins soumises à une morale dominante, issue de la tradition, dans la société moderne, pluraliste, doivent pouvoir coexister de nombreuses conceptions du bien raisonnables, mais néanmoins contradictoires les unes avec les autres. La démarche initiée par Kant promet précisément de résoudre ces contradictions en redéfinissant les fondements et le champ de la morale.

4.1         La liberté transcendantale

De la même manière que Descartes échappe au scepticisme par le cogito, de même Kant échappe au scepticisme moral par la découverte du pouvoir législateur pratique de la raison.

Le concept de liberté constitue la clé de voûte du système kantien. La loi morale est une loi de liberté – Kant commence par là : il n’y a pas de liberté sans loi, puisque la liberté ne peut résider que dans la capacité du sujet de déterminer lui-même la loi de sa propre action. Ainsi la volonté est soumise à la loi pour cette raison que la loi est instituée par la volonté ! Ne pas obéir à la loi qu’on s’est soi-même fixée, c’est ainsi ne pas être libre puisque c’est ne pas faire ce qu’on veut. Si pour des raisons « pathologiques » – liées aux passions – je renonce au devoir, si je fais ce que me dicte mon désir immédiat, je ne fais pas ce que je veux mais seulement ce que veut mon désir, ce que veut l’autre en moi. De l’autonomie qu’est la soumission à la loi morale, je passe à l’hétéronomie (loi de l’autre).

Comme la volonté peut-elle être législatrice ? La réponse à cette question n’est pas encore possible ; c’est seulement la 3e section qui ouvre vers la critique de la raison pratique qui le permettra. Pour l’instant on se contente de noter que seule une volonté souveraineté législatrice ne dépend pas d’un intérêt extérieur, car si elle dépendait d’un intérêt elle serait soumise à une loi extérieure et donc ne serait pas souveraine.

Quoiqu’il en soit, le principe qui vient d’être découvert est le seul apte à garantir l’autonomie de la volonté, alors que toutes les autres théories morales l’enfoncent dans l’hétéronomie.

4.2         L’universalité de la loi

Or la loi de la raison est une loi de non contradiction ou encore une loi d’universalité. Une volonté absolument bonne ne peut pas être mauvaise ! Elle ne peut pas se contredire elle-même : je ne peux pas vouloir « x » ici et maintenant et « non x » demain ou ailleurs. C’est ainsi que « le caractère qu’a la volonté de valoir comme une loi universelle pour des actions possibles a de l’analogie avec la connexion universelle de l’existence des choses selon des lois universelles, qui est l’élément formel de la nature en général. » D’où se déduit la formule de la volonté absolument bonne : « Agis selon des maximes qui puissent se prendre en même temps elles-mêmes pur objet comme lois universelles de la nature. » L’impératif moral est un impératif catégorique, parce qu’il ne souffre aucune exception, parce que ses commandements sont nécessaires et ne sont soumis à aucune condition, ni à aucune hypothèse supplémentaire.

4.3         La morale formelle

Nous sommes ainsi parvenus à ce principe d’universalisation qui constitue le noyau de la morale kantienne mais dont on n’aperçoit pas tout de suite la portée. Une action n’est une action morale que si la maxime qui la commande peut valoir comme loi universelle, répète Kant sous diverses formes. C’est là quelque chose de remarquable car la morale n’est plus définie par son contenu – sa « matière » dit Kant – mais uniquement par sa forme. C’est la conséquence du fait que la loi morale est un produit de la raison pure dans son usage pratique – donc indépendamment de tout mobile matériel – et c’est la condition de la moralité, car si la morale était définie par sa matière, s’y mêleraient nécessairement des mobiles empiriques et des considérations de prudence (pragmatiques).

L’application de ce principe est en apparence fort simple. Par exemple, on peut se demander s’il est permis, dans certains cas, de mentir. La réponse kantienne est catégorique : ne mentir jamais ! En effet, si je m’accorde le droit de mentir pour certaines raisons pragmatiques déterminées, du même coup, je dois l’accorder à tout autre, qui lui aussi trouvera toujours des raisons spécifiques de mentir. Dès ce moment, c’est l’existence de la vie sociale et de la vie humaine tout court qui devient impossible puisque plus personne ne peut avoir confiance en la parole de l’autre, plus aucun contrat ne pourrait être souscrit.

Ainsi, on voit apparaître chez Kant quelque chose qui trouvera son développement dans la philosophie morale du XXe siècle. Les principes de la moralité ne sont pas définis par un contenu dont on pourrait éventuellement discuter, mais par une procédure. L’impératif catégorique kantien ne nous dit rien de déterminé ; il nous indique seulement – mais c’est considérable – la marche à suivre si nous voulons savoir comme agir et quelles maximes sont des maximes légitimes pour déterminer notre décision. Autrement, dit le formalisme kantien, loin de condamner l’impératif catégorique à l’impuissance – selon la célèbre formule qui dit que Kant a les mains pures mais n’a pas de main – se révèle, au contraire, un principe moral dont les applications « concrètes » sont les plus larges.

4.4         Se mettre à la place de l’autre

L’impératif catégorique, en effet, n’est pas le principe d’une universalité abstraite qui laisserait la voie ouverte à toutes les mises en œuvres concrètes possibles, y compris les plus tyranniques. On pourrait, par exemple, imaginer que l’égoïsme soit un principe universalisable. Kant, lui-même, envisage cette solution, dans le texte cité plus haut. Une société d’égoïstes indifférents aux autres, donc non envieux, est ainsi théoriquement possible. C’est même l’hypothèse de base tant de l’économie politique classique de Smith que des théories modernes du choix rationnel. Néanmoins, Kant refuse cette hypothèse de l’égoïste indifférent, car si elle est possible universellement sans contradiction, nous ne pouvons pas la vouloir : en effet, « il peut survenir malgré tout bien des cas où cet homme ait besoin de l’amour et de la sympathie des autres, et où il serait privé lui-même de tout espoir d’obtenir l’assistance qu’il désire par cette loi de la nature issue de sa propre volonté. »

Il ne suffit pas seulement, comme semblent le croire des critiques un peu superficiels de Kant, que la maxime de l’action puisse être généralisée, il faut se demander si chaque homme – et même chaque être raisonnable – pourrait la vouloir. Il faut donc en quelque sorte se mettre à la place des autres, et en premier lieu à la place de tous ceux qui pourraient être injustement défavorisés par la mise en œuvre d’une règle, par ailleurs non contradictoire et acceptée par le plus grand nombre.

4.5         Le respect de l’humanité en chaque homme

Le principe d’universalisation kantien ainsi entendu conduit donc à une nouvelle formulation de l’impératif : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. » Ce n’est pas l’humanité en général qu’il faut respecter mais l’humanité dans chaque individu. Ainsi l’autre est un autre moi-même non parce qu’il me ressemble, parce que nous appartenons à la même tribu ou à la même nation, mais parce que nous sommes également doués de cette dignité suprême qu’est l’appartenance à l’humanité, comme fin suprême.

C’est ainsi la raison pratique qui constitue la communauté humaine comme une totalité. L’humanité n’est pas une qualité biologique, mais cette reconnaissance mutuelle des individus comme sujets moraux. Et cela vaut pour tout homme, même le plus égoïste, même le plus méchant, car celui-là reconnaît encore une loi morale universelle même si, dans ses propres actions il ne la suit jamais, incapable qu’il est de résister à ses inclinations au mal.

4.6         Conséquences de la morale de Kant

Ainsi, la philosophie morale de Kant s’oppose radicalement à toutes les morales utilitaristes. La maxime de l’utilitariste est : Agis en vue d’augmenter la quantité de bonheur du plus grand nombre.

Il existe plusieurs formes de cet utilitarisme ; un utilitarisme hédonisme qui fait résider le bonheur dans le plaisir et dans l’absence de douleur chez Bentham, un utilitarisme plus élaboré chez John Stuart Mill ou Henry Sidgwick ; mais dans toutes ces doctrines, c’est la fin, le bonheur collectif, qui rend justice des moyens.

Kant ne s’oppose pas à l’utilitarisme seulement parce que c’est une morale du bonheur - un eudémonisme – et donc une morale aux principes indéterminés puisque chacun a sa propre conception du bonheur, alors que, pour lui, seule l’intention est morale et seule la bonne volonté est vraiment bonne. Il s’oppose encore à l’utilitarisme parce cette doctrine viole la formule du respect de l’humanité dans chaque homme. En effet, l’utilitariste calculant la somme de bonheur collectif peut parfaitement admettre que quelques-uns soient défavorisés, si cela profite à la majorité.

Pour Kant, cela est impossible, puisque alors je serais amené à considérer certains membres de la communauté humaine uniquement comme des moyens et non comme des fins en soi. Les droits de chaque individu sont inviolables, même si ce respect aboutit à ce que l’humanité prise dans son ensemble soit moins heureuse.

On a souvent reproché à Kant son approbation de la terrible formule : fiat justitia, pereat mundus (que la justice soit faite et que périsse le monde). On a vu dans cette formule l’expression du fanatisme moral kantien. Kant précise pourtant l’interprétation qu’il en donne : « que la justice règne, dussent périr les scélérats de tout l’univers ; cette sentence, qui a passé en proverbe, est un principe de droit bien énergique, et qui tranche courageusement tout le tissu de la ruse ou de la force. » (Projet de paix perpétuelle)

5         Universalisme et éthique de la discussion

5.1         Position du problème

Cette norme kantienne d’universalisation suppose-t-elle que nous acceptions préalablement des hypothèses métaphysiques fortes – par exemple l’adhésion à la philosophie transcendantale de Kant et au rôle qu’il donne à l’a priori ? Les théoriciens de l’éthique de la discussion, Jürgen Habermas et Karl Otto Apel montrent qu’il n’en est rien.

On peut fonder une morale universaliste et cognitiviste (c'est-à-dire qui admet qu’il y a quelque chose comme une vérité en morale et qu’on peut connaître cette vérité) sans recourir aux hypothèses kantiennes les plus fortes.

À partir de la pragmatique (étude du langage dans les actes de communications), Apel et Habermas établissent que les présuppositions pragmatiques de la communication définissent les fondements d’une morale.

Dans toute discussion pratique, entre individus de bonne foi qui cherchent à prendre une décision se trouvent toujours déjà inclus des principes moraux du type des principes kantiens. Ainsi, selon Habermas, « Dans les argumentations, les participants doivent partir du fait qu’en principe tous les concernés prennent part, libres et égaux, à une recherche coopérative dans laquelle seule peut valoir la force sans contrainte du meilleur argument. »

Les formes de communication sociale les plus exigeantes recèlent donc en elles-mêmes des présuppositions éthiques ou morales qui conduisent à admettre le principe d’universalisation et le principe du respect de chacun comme des principes fondamentaux auxquels on se saurait déroger.

Voici encore ce que dit Habermas.

«En tant que participant à une argumentation, chacun n'est en effet renvoyé qu'à lui-même, tout en restant, cependant, enchâssé dans un contexte universel (...) . Dans la discussion, le tissu social de la coappartenance ne se déchire pas, bien que l'accord qui est exigé de tous transcende les limites de chaque communauté concrète. L'entente réalisée discursivement dépend simultanément du « oui » ou du « non » insubstituable de tout un chacun, et du dépassement de sa perspective égocentrique. Sans la liberté illimitée de la prise de position individuelle à l'égard de prétentions à a validité criticables, un consentement effectivement obtenu ne peut pas être réellement universel sans la solidarité requise pour que chacun puisse se mettre dans la position de l'autre on ne pourra même pas s'engager dans, une solution mérite un consentement universel. La procédure de la formation discursive de la volonté prend en compte le rapport interne des deux  aspects - l'autonomie d'individus insubstituables et leur enchâssement dans des formes de vie intersubjectivement partagées. L'égalité des droits entre individus ainsi que l'égal respect de leur dignité personnelle sont portés par un tissu de relations interpersonnelles et de rapports de réciproques reconnaissances.»

De cette manière les deux auteurs pensent montrent qu’on peut sortir de l’affirmation courante aujourd’hui selon laquelle la morale est une affaire privée.

5.2         Éthique de la discussion et vie sociale

Jürgen Habermas veut maintenir le projet universaliste de la Raison, mais sans revenir aux conceptions métaphysiques et dogmatiques, idéalisme kantien compris ; il part de l’idée de Weber du « désenchantement du monde » : il prend en compte l’effondrement des anciennes garanties extérieures au social qui validaient les discours (par exemple les garanties religieuses).

Habermas montre que les droits et devoirs, tant positifs que négatifs, ne peuvent pas aspirer à une validité « absolue ». Ils doivent toujours être discutés en fonction des conséquences. Une norme sera justifiée moralement si elle est également bonne pour tous.

Or ces normes, en tant qu’elles concernent l’individu, n’existent que dans la socialisation. Et « c’est pourquoi l’intégrité de la personne singulière, qui exige le même respect pour chacun, ne peut être protégée sans qu’en même temps on protège le tissu social constitué par les rapports de reconnaissance réciproque. » Dans les sociétés complexes, les droits et devoirs individuels se transforment en droits et devoirs institutionnels.

5.3         La formation des normes

C’est le processus même de formation des normes qui rend ces normes possibles universellement. Il s’agit de normes formées par la discussion, dans un processus que Habermas nomme agir communicationnel, dont le modèle est fourni par le type de communication qu’idéalement les scientifiques cherchent à établir au sein de leur communauté. Si on entre dans une discussion en vue d’essayer de fixer une norme raisonnable, moralement fondée, on se place nécessairement dans une situation d’argumentation. Or, « personne ne peut sérieusement entamer une argumentation s’il ne suppose pas une situation de parole qui garantisse en principe la publicité d’accès, l’égalité de participation, la sincérité des participants, des prises de positions sans contrainte, etc. » Ces présuppositions pragmatiques ont un caractère universel.

L’éthique de la discussion vise, à partir de ces présuppositions, à dégager une règle d’argumentation pour les discussions visant à dégager des normes morales. L’universalité des normes morales et des normes juridiques qui en découlent n’est donc plus dépendante de principes a priori, d’une Raison pure, dégagée de tout contexte empirique. Au contraire, les normes doivent être liées au contexte, puisqu’elles ne valent qu’à partir de la prise en considération des conséquences de leur application. Mais leur universalité peut être garantie par la procédure qui préside à leur élaboration.

La position défendue par Habermas n’est pas une construction abstraite, mais une idéalisation des conditions de la démocratie, dont les progrès moraux et juridiques des pays les plus avancés constituent des exemplifications. On doit ajouter que la direction dans laquelle travaille Habermas s’inscrit dans un courant important de la philosophie contemporaine, qui inclut la « nouvelle rhétorique » de Perelman, mais dont la nouvelle herméneutique fondée sur la morale de la communauté, défendue par Ronald Dworkin (né en 1931) n’est pas très éloignée quant à ses préoccupations.

5.4         Les deux principes de Habermas

Habermas dégage deux grands principes de l’éthique de la discussion :

-        Principe D : « seules peuvent prétendre à la validité les normes qui pourraient trouver l’accord de tous les concernés en tant qu’ils participent à une discussion pratique. »

-        Principe U : « dans le cas des normes valides, les conséquences et les effets secondaires qui, d’une manière prévisible, découlent d’une observation universelle de la norme dans l’intention de satisfaire l’intérêt de tout un chacun doivent pouvoir être acceptées sans contrainte par tous. »

Ces deux principes déterminent clairement l’objectif et les limites d’une morale fondée sur l’éthique de la discussion.

(1)    C’est une morale de type kantien par son universalisme, son formalisme et son cognitivisme.

(2)    Elle se distingue de la morale de la Kant en ce sens que les normes morales ne peuvent avoir de validité absolue mais doivent pouvoir découler d’une discussion.

(3)    Elle se soucie des conséquences sans pour autant être une morale conséquentialiste.

6         Conclusion

Au total donc, bien que le relativisme moral semble avoir de bons arguments à faire valoir, bien qu’il soit dans l’air du temps, nous n’avons aucune espèce de raison de renoncer à l’idée que règles morales puissent être connues et acceptées de tous. Une morale « laïque », c'est-à-dire neutre à l’égard des croyances religieuses n’est pas impossible. Et la tolérance n’est pas nécessairement sceptique : elle peut aussi être une valeur positive.

 

 



[1] G.E.Moore : Principia Ethica, §34, page 103.

[2] op. cit. §34, page 106.

[3] op. cit. §34, page 107.

mercredi 18 mars 2026

Heurs et malheurs de Nicolas, par Rodolphe Cart


J'ai eu l'occasion de dire tout le bien que je pense du livre de Rodolphe Cart consacré à  Mélenchon. Son dernier ouvrage qui part de l'analyse du "mouvement" "C'est Nicolas qui paie" a également rencontré mon intérêt. J'ai fait parvenir à l'auteur ce petit mot:

Cher Rodolphe Cart,

Votre essai sur le mouvement « Nicolas »(« c’est Nicolas qui paie ») m’a bien intéressé et je pourrais en partager de nombreuses pages, notamment toutes celles qui font le triste bilan du bradage de la France et insistent sur la nécessité d’un sursaut populaire et identitaire. Ce que vous dites sur la crise démographique est également à entendre – sachant que l’on ne saisit pas très bien les causes de ce refus des enfants  (« no kids ») qui ne sont pas économiques ou sociales, mais, sans doute, bien plus profondes que cela : il y a quelque chose à chercher du côté de l’inconscient de l’espèce et peut-être faudrait-il se replonger dans Freud, le Freud des dernières années.

Venons-en aux désaccords. Tout dire, moi j’en ai assez de payer pour Nicolas.J’ai payé les études de Nicolas (les boomers pour l’essentiel allaient au boulot à 14 ans et ne trainaient pas dans des études « supérieures » qui forment des ignorants en masse ) et je paye chaque jour les conséquences de l’explosion des bullshit jobs qui forment une énorme couche parasitaire… laquelle fait penser immanquablement à la bureaucratie soviétique : managers (hommes de ménage ?), coaches (cochers ?), contrôleurs de gestion, contrôleurs des contrôleurs de gestion, startupers gavés d’argent public, etc. A quoi sert cette bureaucratie capitaliste ? à faire rouler le capital fictif sur lequel repose notre système quand le taux de profit réalisé dans la production réelle s’effondre. La réalisation du modèle stalinien ?  L’UE !

Car il faut regarder les choses en face : c’est de la crise « systémique » du mode de production capitaliste dont il s’agit. Le mode de production capitaliste repose sur un principe, l’accumulation du capital (accumulez, accumulez, c’est la loi et les prophètes) mais l’accumulation infinie dans un monde fini est impossible. Il leur faut une bonne guerre ! Une vraie avec destruction massive de capitaux et d’humains pour repartir sur un bon pied. On n’échappe pas à Marx ! C’est aussi le mouvement spontané du capital qui détruit les frontières et pulvérise toutes les communautés humaines. Le capital n’a pas de patrie !

Les solutions capitalistes et social-démocrates sont condamnées et donc  la droite et la gauche doivent finir dans « les poubelles de l’histoire ». Il faut prendre les choses à la racine et rouvrir l’avenir. Mais moi je suis un peu vieux pour ça et je cherche des jeunes à qui repasser le témoin.

Cordialement,

Denis Collin


Souveraineté nationale et souveraineté populaire

 

Une lettre à Alain de Benoist à propos de son livre.

Cher Alain de Benoist,

Je viens de terminer votre livre, Souveraineté nationale et souveraineté populaire, que vous avez eu l’obligeance de me faire parvenir. J’ai beaucoup apprécié le travail conceptuel que vous menez sur la souveraineté et ses variations. Nous avons des accords et des désaccords. Comme j’ai tendance à confondre le peuple et la nation, évidemment j’ai aussi tendance à confondre souveraineté populaire et souveraineté nationale. Pour moi il n’y a de souveraineté nationale effective que si elle est la souveraineté populaire et il n’y a pas de souveraineté populaire sans souveraineté nationale. Des citoyens libres dans une république libre, pour reprendre ici la position défendue par Machiavel. Si on veut être maître chez soi, il faut évidemment ne pas être soumis à une puissance extérieure.

Je crois que vous critiquez trop sévèrement les souverainistes : personne ne rêve d’un État absolument souverain. Je suis « souverain » dans ma maison, mais ma souveraineté est limitée par celle des autres qui se plaindront si je fais du tapage nocturne ou si je passa la tondeuse à gazon de bonne heure le dimanche matin… Il est vrai qu’on ne doit pas confondre la souveraineté de l’État avec celle de la nation : l’État souverain a pour complément la servitude la nation et donc l’abaissement du peuple. Je crois que vous êtes au moins partiellement d’accord avec tout cela, mais je ne partage pas votre nostalgie pour l’empire austro-hongrois. Il a disparu parce qu’il était considéré comme une prison des peuples, en dépit de l’accord avec l’aristocratie hongroise. N’oublions pas que la souveraineté des nations a été la grande revendication du printemps des peuples européens de 1848. L’explosion des vieux empires est une conséquence de la dynamique du mode de production capitaliste. Comme vous, j’ai lu Otto Bauer avec le plus grand intérêt – la social-démocratie, c’est comme le reste, c’était mieux avant… Mais je crains que l’autonomie culturelle ne marche pas très bien.

 Une fois ces questions éclaircies, nous aurons de nombreux points de convergence. J’en note deux : la critique de la centralisation de l’État en France, une centralisation qui n’a fait que s’aggraver au moment où on s’est mis à parler de décentralisation. En vieux « clemenciste » je suis favorable à la suppression de cette institution napoléonienne qu’est la préfectorale. On devrait aussi développer toutes les formes de démocratie directe, qu’il s’agisse du référendum d’initiative populaire ou de la démocratie à l’athénienne que l’on pourrait pratiquer sans mal dans la plupart des communes françaises. Je suis aussi pour les « corps intermédiaires » et la Sécu devrait être gérée par les syndicats et « dénationalisée ». Et ansi de suite. Je m’étais expliqué sur toutes ces questions dans mon livre Revive la République (2005).

Je suis également favorable à une autre construction européenne et non au retour au bon vieux « concert des nations » (comme ont l’air de la souhaiter les souverainistes).  Une confédération de nations libres serait une bonne solution, avec des rapprochements plus ou moins serrés entre certaines nations. L’Europe des Six me semblait une perspective jouable, mais l’Europe fédérative à 36 est une aberration. Une telle Europe pourrait faire jouer le principe de subsidiarité, nonobstant ses origines papales… Une monnaie commune et des monnaies nationales, un libre-échange limité par le droit de véto de chaque membre… Michel Debré faisait remarquer qu’il y a plusieurs Europe en Europe et cela me semble juste. Bref l’inverse de ce qu’on fait aujourd’hui.

Pour le reste du monde, je n’en sais rien. Notre unité européenne a été construite par le christianisme et la vieille social-démocratie. Il n’y a rien de semblable en Asie, au Moyen-Orient ou en Amérique.

Je vois avec beaucoup de tristesse que la civilisation européenne se défait sous les coups de boutoir conjugué des États-Unis et de l’islam – Costanzo Preve a souligné la parenté profonde entre le protestantisme américain et l’islam. Peut-être notre civilisation va-t-elle mourir avant la fin du siècle. Mais je ne suis pas sûr que les remplaçants nous vaudront.

Bien amicalement,

Denis Collin


samedi 14 mars 2026

Adorno: terminologie philosophique

Un collègue a traduit la Terminologie philosophique de Theodor W. Adorno et la met à disposition du public le plus large sous forme de fichier numérique Epub. Qu'il en soit chalheureusement remercié.

On peut télécharger le fichier ici:

mercredi 4 mars 2026

Entre morale, droit et politique, une justice internationale est-elle possible ?

 Conférence prononcée devant l’association « Philopop » du Havre, 24 mai 2008)

Introduction : position du problème

(Une des questions les plus importantes soulevées au cours des dernières années a été celle-ci : à l’âge de la mondialisation, peut-on proposer une alternative globale qui puisse protéger les humains contre les effets dévastateurs d’un libéralisme sans règle autre que celle de la maximisation du profit ? Plusieurs réponses sont apportées à ce défi. Mais elles peuvent se ramener à deux :

1)      La mondialisation heureuse : la mondialisation est conçue comme un processus porteur d’espoir, porteur de la promesse d’un monde sans guerre et d’une croissance économique qui mettra un terme à la misère de masse dans les pays en voie de développement. Il suffit simplement de trouver à l’âge de la mondialisation, la « bonne gouvernance ».

jeudi 5 février 2026

Le communisme comme humanisme combattant

25 avril 2020 | Par Thomas Munzner | Un article publié sur le site italien de Comunismo e comunità

« […] chez Marx, l'idée du communisme se concrétise avant tout dans l'image d'une société où l'individu, libéré de l'aliénation, devient un homme complet, universel, c'est-à-dire capable de développer pleinement sa personnalité ».
 A. Schaff


Le communiste est un penseur militant, conscient que son action est pérenne : il n'existe pas de systèmes ou de régimes qui mettent fin à l'histoire et apaisent les esprits. L'intellectuel de formation marxiste fait de l'activité critique une action totale dans l'histoire.

mardi 3 février 2026

Contre le relativisme

Lors d’une récente conférence, un de mes contradicteurs affirma que la morale est purement individuelle, que chacun a la sienne et que les idées de respect de la personne et de dignité sont des fariboles, ajoutant qu’étant lui-même de tempérament plutôt libertaire, il ne pouvait donc souscrire à mon propos. J’aurais pu lui répondre qu’on croirait entendre un mauvais élève de Terminale, mais n’enseignant plus depuis un moment, la repartie ne m’est pas venue. Je remercie cependant ce contradicteur libertaire qui m’oblige à reprendre la question du relativisme, question d’autant plus importante que ce relativisme mine non seulement la vie intellectuelle, mais aussi la vie civique et les « bonnes mœurs » (au sens hégélien de la Sittlichkeit). Je me propose de réfuter tout relativisme en deux manches, contre le relativisme dans le domaine de la connaissance (relativisme gnoséologique) et contre le relativisme moral. La « belle » mettra aux prises l’universalisme et l’inégalité des sociétés humaines.

lundi 26 janvier 2026

Quelques leçons de notre histoire… si l’histoire peut donner des leçons

Il y a beaucoup de choses à dire de l’Ukraine. Beaucoup de choses déplaisantes, comme la corruption des classes dirigeantes, les usines à bébés, l’importance des groupes qui se réclament du nazisme ou de Bandera, auxquelles il faut ajouter les manipulations et les manigances de la bureaucratie et des gouvernements européistes. À quoi il faut encore ajouter l’instrumentalisation de la « cause ukrainienne » contre les nations d’Europe.

Il y aurait aussi beaucoup de mal à dire de Poutine qui ne risque pas, lui, d’avoir une commission anticorruption sur le dos. Sans oublier le fait que Poutine n’est peut-être, à certains égards, qu’un moindre mal comparé aux cinglés panslavistes qui le poussent aux fesses.

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dimanche 25 janvier 2026

L’humanisme aujourd’hui

 Exposé à l’Université populaire de la Roya (23/01/2026)


Propos liminaire : J’ai publié en début 2025 Devenir des machines contre la déshumanisation du monde, de la réification de l’humain. La tâche centrale disait T.W. Adorno : comprendre comment l’humanité entre au pas de charge dans l’inhumanité. Avec le travail que j’ai entrepris autour de la question de l’humanisme, j’espère montrer qu’il existe une issue positive.

Le problème du relativisme moral (cours)

 1          Position du problème Y a-t-il des règles morales qui peuvent valoir universellement ? Voilà une question qui ne se posaient gu...