Philosophie et Politique
Blog de Denis Collin
mercredi 6 mai 2026
mardi 5 mai 2026
Sur la philosophie de Gustavo Bueno - Un article de Carlos X. Bianco
Carlos X.
Blanco
La philosophie du professeur riojan défunt, don Gustavo
Bueno Martínez (1924-2016), est extrêmement complexe. Elle est dotée d’un
langage technique propre, souvent autoréférentiel, que seul le disciple dévot
et persévérant finit par maîtriser pleinement. Quoi qu’il en soit, le lecteur
non spécialisé en philosophie — et plus encore tout lecteur non adepte de son
système prétendu — peut saisir les aspects les plus significatifs de son œuvre.
Je doute fort que l’immense et appréciable corpus bueniste
constitue un « système ». Dans un système, on trouve une collection de parties
ou d’éléments réunis non pas de n’importe quelle manière, mais selon des principes
organisateurs. Ces principes agissent dynamiquement, c’est‑à‑dire qu’ils ne
se limitent pas à cimenter ou compacter des éléments ou des parties déjà
donnés.
Un disciple très compétent de Bueno, le professeur
Alvargonzález — dont j’ai eu l’honneur d’être l’élève, comme du propre Bueno —
parle des systématiseurs. Les systématiseurs sont, pour le dire très
simplement, les principes qui habilitent les termes de chaque partie du système
à entrer en relation avec d’autres parties distinctes de ce même système. Ce
sont de telles relations horizontales et variées qui permettraient l’existence
du système, et non pas seulement la subordination massive à un seul principe hiérarchique,
un principe unique supérieur. Le prétendu système de don Gustavo Bueno inclut,
parmi ses parties principales — et les mieux développées — une théorie de la
science, la Théorie de la Clôture Catégorielle (désormais, TCC). Dans cette
théorie, l’idée de Science est définie dialectiquement face à d’autres idées
philosophiques de la science qui se sont succédé au cours de l’histoire. Ce
système gnoséologique, la TCC, devrait s’intégrer systématiquement à
d’autres parties du système du matérialisme philosophique (ontologie, éthique,
anthropologie, etc.). Le livre de David Alvargonzález, La Filosofía de
Gustavo Bueno. Comentarios Críticos, [1] a suscité des réticences
précisément parce que, dans le corpus bueniste, il n’y a pas de système
— ou, s’il y en a un, il est précaire, plein de contradictions.
Cette idée de science représente une pluralité en un
double sens : a) interne et b) externe.
a) Interne : la science
n’est pas conçue comme une connaissance, c’est‑à‑dire comme une disposition
cognitive des sujets qui « s’applique » à des objets divers. Concevoir la
science comme connaissance conduirait à penser que la science est une chose
unique, un même faisceau de lumière qui se décompose en diverses couleurs — les
sciences dans leur pluralité — en traversant le prisme de l’activité de
recherche. Au contraire, dans chaque science, il existe des théorèmes et des
principes distincts et spécifiques, qui se ferment les uns par rapport
aux autres. Rien ni personne ne trace de l’extérieur les frontières d’une
science vis‑à‑vis d’une autre ; au contraire, chaque science se ferme
gnoséologiquement de l’intérieur, parce que c’est de l’intérieur que les
théorèmes fonctionnent comme des nœuds d’identités synthétiques, eux‑mêmes
unifiés par des principes.
b) Externe : les
sciences sont nombreuses ; il faut parler d’une pluralité de clôtures
catégorielles, d’une pluralité de catégories. Mais, à leur tour, les catégories
scientifiques sont diverses et, numériquement, leur nombre demeure ouvert : de
nouvelles catégories scientifiques pourront surgir à l’avenir. Mais il y a plus
: même en additionnant une masse immense de siècles de progrès scientifique
(progrès entendu uniquement comme accroissement des clôtures gnoséologiques
obtenues par l’humanité), cette mosaïque de catégories scientifiques ne
constituera pas un système, un tout organique. Il y aura toujours des catégories
non scientifiques (artistiques, techniques, technologiques, culturelles,
politiques, économiques, etc.). Mais même l’ensemble des catégories de tout
ordre — scientifiques et non scientifiques — ne constitue pas la totalité que
nous appelons « monde ». La totalité de l’être, si nous ne voulons tomber
dans aucune forme de positivisme ou de scientisme, déborde. Elle excède la
mosaïque des catégories scientifiques : catégories et faisceaux de catégories
qui peuvent tendre des ponts et des vases communicants entre elles (et la
recherche interdisciplinaire les tend et les cherche), mais qui ne génère en
aucun cas un système.
Admettre tout ce que je viens de dire me conduit à soutenir
qu’il y a, dans la philosophie de Bueno, un réalisme. Ce réalisme apparaît plus
clairement dans l’interprétation d’Alvargonzález. Ce que certains critiques
peuvent voir comme un défaut, je l’entends comme une vertu. Le nom de «
matérialisme » ne convient absolument pas au corpus de Bueno, et il traîne des
réminiscences impertinentes. Ce n’est pas un matérialisme corporeïste,
sensualiste, feuerbachien, marxiste, etc. Tous ces matérialismes historiquement
attestés sont de nature métaphysique, au sens où Bueno (dans la lignée,
précisément, de la tradition de Hume et des positivistes) entend le mot métaphysique
: à savoir, à proprement parler, un réductionnisme ou un formalisme qui limite
le sens du mot matière à un seul des genres de matérialité (M1, M2
ou M3).
Au lieu de désigner la philosophie de Bueno comme
matérialisme philosophique, je propose d’appeler ce prétendu (mais non abouti)
système un réalisme. C’est un réalisme nullement naïf, un réalisme doté
de fortes composantes critiques (critiques au sens kantien, c’est‑à‑dire
qu’il analyse les composantes et les discrimine selon des critères rigoureux)
et, sur diverses questions, c’est une philosophie qui frôle même beaucoup
l’émergentisme. Dire de telles choses sonne comme une hérésie aux oreilles des
disciples les plus acharnés, qui se croient dépositaires incontestés d’un
héritage. Mais nous ne sommes ni face à une secte ni face à un corps de dogmes
religieux. Ici, pour être philosophes, nous devons tous devenir des hérétiques.
En prenant pour fil conducteur l’idée de Science, j’assume
dans cette courte pièce que la philosophie de Bueno est un réalisme très
sophistiqué qui dépasse les idées métaphysiques antérieures de la réalité
(données en Grèce, dans le thomisme, dans l’empirisme, etc.). C’est pourquoi je
préfère le vocable hyperréalisme, employé aussi par Bueno lui‑même et
son école, quoique insuffisamment valorisé : terme qui inclut — par son préfixe
hyper — l’idée de dépassement. Il existe une réalité que la science
actuelle n’atteint ni ne constitue, et que n’atteindra pas non plus une
hypothétique science augmentée et future. Mais la réalité connue est une
réalité constituée et formatrice.
L’idée de science se configure donc, dans l’hyperréalisme de
Gustavo Bueno, comme le noyau vivant de son matérialisme gnoséologique :
« Le “matérialisme gnoséologique” voit les sciences comme
des constructions “avec les choses elles‑mêmes” (en raison de l’intrication
entre les sciences et les techniques ou technologies). Il inclut, dans les
corps scientifiques, les composantes objectuelles (objets, appareils, livres,
laboratoires), qui ne seront pas interprétées comme de simples “instruments”,
“références” ou “supports” de la connaissance subjective : un microscope ne
jouera pas tant le rôle d’un simple “auxiliaire” de l’œil que celui d’un opérateur
objectif, puisqu’il transforme certaines configurations données dans le
champ en d’autres différentes ; une balance ne sera pas un “instrument de
comparaison au service du sujet”, mais un relateur interposé lui‑même
entre des contenus du champ. Les livres non plus ne seront pas interprétés
comme de simples “expressions” de concepts mentaux, comme des aides‑mémoire,
etc., mais comme des contenus objectifs ou conceptuels eux‑mêmes, ou, tout au
plus, davantage comme des représentations d’objets que de concepts. Le
matérialisme gnoséologique incorpore les “objets réels” eux‑mêmes dans le corps
de la science. » [2]
Certes : la science ne se laisse pas réduire à un langage
(« des énoncés portant sur la réalité »), ni à une connaissance (une «
image » ou un « concept » du monde). La science inclut des objets, des
corps, des appareils, et aussi des opérations sur ces objets, corps, appareils,
etc. La science inclut des réalités, chacune complexe : pour parler avec
Zubiri, qui semble pourtant si éloigné de Bueno, des substantivités qui
sont, à strictement parler, des systèmes de notes constitutives (et non pas
simplement remarquées ou notées).
Mais, à leur tour, les sciences sont, dans l’hyperréalisme
de Bueno, les bases ou les fondations sur lesquelles l’Ontologie « prend appui
».
L’Ontologie de Bueno n’est pas réaliste au sens scolastique,
en partant d’un Être saisi de manière première et nue. Le sujet gnoséologique se
heurte à des corps, des structures, des objets. Ils constituent
l’équivalent de l’Être de la philosophie classique : ce sont des substantivités
qui possèdent déjà des notes constitutives structurées et, en bien des cas,
dynamiques. Le réalisme de Bueno est complexe dès l’instant où il y a « saisie
de l’être ». La réalité dynamique et structurelle enveloppe le sujet opératoire,
et celui‑ci, à son tour, s’y immisce. Dans ces interactions où le sujet
opératoire devient sujet gnoséologique — et, éventuellement, se trouve
neutralisé — se forment les étants sur lesquels l’Ontologie, dit Bueno,
prend appui.
Il est important de noter que, parmi les structures et
dynamismes auxquels s’incorpore le sujet opératoire, beaucoup sont enveloppants.
Par enveloppants, nous entendons ceux dans lesquels l’opérativité se voit très
limitée. Voyez, par exemple, l’effort utopique des États et des organismes
internationaux lorsqu’il s’agit de changer le climat terrestre. Il y a des
cycles et des processus qui, en termes de David Alvargonzález, sont ananthropiques
et, en eux‑mêmes, absolument enveloppants. Mais d’autres processus sont anthropiques,
c’est‑à‑dire que les hommes y interviennent, mais à une échelle, avec une
constance et une puissance telles qu’ils deviennent enveloppants, c’est‑à‑dire non
opérables.
Le fait qu’il existe des microscopes et des télescopes sur
un marché qui satisfait les demandes des scientifiques, des universités, des
fondations, etc., est un fait enveloppant, qui concerne le développement des
forces productives, pour parler dans le langage marxiste. Précisons que ce
développement des forces n’est pas simplement une « technologie » disponible
comme fait donné et achevé, mais un processus dialectique dans lequel les
sujets opératoires sont insérés dans des classes sociales en lutte, inscrits
dans des États non moins en lutte, dans tous les sens du terme.
Dans la dialectique qui enveloppe les sujets opératoires, il
y a des moments de coopération et des moments de compétition, des obstructions
et des synergies. Tout cela se trouve fortement oblitéré et obscurci dans la
TCC, qui fait l’impossible pour ne pas traiter à fond les processus génétiques
de la science. Le matérialisme gnoséologique doit certes incorporer les objets
avec lesquels travaillent les scientifiques, et pas seulement des énoncés, des
signes, des concepts. Mais en faisant cela, au vu de ce que nous lisons dans la
citation ci‑dessus, on n’est pas encore suffisamment réaliste. Le microscope
n’est pas seulement un supplément de l’œil : c’est un objet qui, en plus «
d’augmenter » la vision, produit de la réalité. Il la produit, et pas
seulement il la met en relation, et pas seulement il opère : il est lui‑même
produit. Tout le « travail mort », pour parler encore avec Marx, le
scientifique qui le manie l’a incorporé. Lui et son microscope, et tout
l’univers d’objectualités avec lesquelles il fait science, sont le produit de
l’industrie. Les relations enveloppantes anthropiques (une sorte d’Esprit
objectif hégélien) se trouvent derrière chaque usage, derrière chaque opération
qui devient gnoséologique. Dans ses nombreuses vidéos de vulgarisation ou de
débat, le professeur Alvargonzález donne l’exemple évident d’un choc de
galaxies comme cas de processus ananthropique. Mais, dans l’espace
anthropologique, il existe des processus enveloppants anthropiques où le sujet,
en tant que tel, n’intervient pas : la langue de ton pays, les coutumes
structurellement fixées dans ta culture, le niveau technologique atteint.
Relations opérables et enveloppantes (celles qui dépendent de l’intervention ou
de la non‑intervention opératoire des sujets) et processus anthropiques et
ananthropiques sont deux distinctions susceptibles de se croiser.
La TCC s’éloigne en effet du mentalisme (la science n’est
pas un « savoir »), du subjectivisme (la science n’est pas — seulement — une
praxis), du réductionnisme linguistique et du formalisme logique, etc., mais
elle continue de manier une théorie de l’objet pauvre. La présentation scolaire
que l’on donne habituellement d’une science, selon la TCC, pour ce qui concerne
l’objectualité, rappelle beaucoup l’image d’une boîte à bric‑à‑brac. Voyez la
suite de la citation apportée plus haut :
« Comme si nous disions : ce sont les astres réels eux‑mêmes
(et non leurs noms, images ou concepts), dans leurs relations mutuelles, qui
font partie, d’une certaine manière, de l’Astronomie ; ce sont les électrons,
les protons et les neutrons (et non leurs symboles, ou leurs fonctions d’onde)
— dans la mesure où, certes, ils sont contrôlés par les physiciens dans divers
appareils (tubes à vide, cyclotrons, etc.) — qui font partie de la Physique
nucléaire. Ce n’est qu’ainsi qu’on pourra se libérer de la conception de la
science comme re‑présentation spéculative de la réalité et de la conception de
la vérité, au mieux, comme adéquation, isomorphique ou non isomorphique, de la
science à la réalité. La science chimique n’inclut‑elle pas en interne, au‑delà
des livres de chimie, les laboratoires et, en eux, les réactifs et les éléments
chimiques standardisés ? La science géométrique n’inclut‑elle pas dans son
domaine les modèles de surfaces, les règles et les compas ? La Physique ne
compte‑t‑elle pas, comme contenus internes, les balances de Cavendish, les
plans inclinés, les chambres de Wilson ou les pyromètres optiques ? »
Nous sommes d’accord : les sciences ne se contentent pas de
représenter des objets ; elles incluent des objets. Mais, de plus,
certains de ces objets sont de véritables organisateurs du champ. Les
catégories scientifiques incluent des objets qui organisent dynamiquement
d’autres objets et sujets. Ce sont les objets techniques et technologiques.
Les objets techniques et technologiques présentent une
double existence ou condition. Ils font partie de manière essentielle des catégories
du faire. En elles, le sujet opératoire ne se comporte que partiellement
comme sujet gnoséologique. Les clôtures opératoires n’ont pas à être —
ou ne sont guère — des clôtures gnoséologiques, c’est‑à‑dire des
théorèmes obtenus par des identités synthétiques dans lesquelles le sujet se
trouve neutralisé. Les clôtures opératoires sont partielles, déterminées par
des fins, des programmes, des plans. L’objet détermine les cours opératoires
des sujets, les redressant, structurant les séquences, imposant la coopération
des sujets, etc. Mais on n’obtient pas des « vérités » (des théorèmes) ; on
obtient les objets eux‑mêmes, ou même des structures de conduite non
objectuelles.
Mais, d’autre part, les objets techniques et technologiques
ne sont pas seulement transcendants aux sujets, des extériorités à atteindre.
Ils sont aussi internes à un champ et font partie des catégories scientifiques
: ce sont des « systématiseurs », comme les appelle le professeur
Alvargonzález.
Le degré de développement des forces productives
donné dans une culture déterminée, et à une époque précise, conditionne
l’existence et la présence de ces objets organisateurs du champ. Les clôtures
catégorielles des sciences naturelles, qui semblent les plus serrées et les
plus exemptes, celles qui fondent le matérialisme philosophique au travers et à
partir des catégories de l’être, se trouvent néanmoins perforées par des
processus historico‑sociaux et économiques très puissants, qui introduisent
certains objets dynamiques et causalement efficaces.
Le microscope, la balance, le télescope, l’accélérateur de
particules, l’ordinateur, etc. portent en eux du « travail mort », comme dirait
Marx, qui affecte de manière essentielle le travail vivant des scientifiques et
des technologues. La TCC est atteinte d’un biais structuraliste (statique et
clos) qu’elle n’a pas pu éliminer, malgré ses origines lointaines dans les
années 1960 du siècle dernier, lorsque Bueno voulut dépasser Althusser, d’un
côté, et le néopositivisme, de l’autre. Les catégories du faire pénètrent de
plein fouet les catégories de l’être et, ce faisant, nous rapprochent de la
question génétique : le développement des forces productives détermine
quels objets (relateurs, opérateurs, producteurs) entrent dans un champ
gnoséologique et lesquels n’y entrent pas, dans quelle mesure et de quelle
manière. Dès lors, si l’ontologie matérialiste de Bueno « prend appui » sur ces
îlots de certitude, de sécurité, de fondement, que sont les sciences naturelles
positives (catégories de l’être), nous nous trouvons face à la situation
déconcertante que ces îlots sont, à leur tour, marécageux, à la manière de
sables mouvants. Les clôtures gnoséologiques, qui se présentent dans la TCC
comme des bases rigoureuses, stabilisées, d’identités synthétiques qu’une fois
obtenues « personne ne peut déplacer », devraient en réalité être envisagées
comme des cas particuliers de clôtures opératoires génériques, moins fermées,
ouvertes à des processus sociaux, historiques, économico‑politiques. Les
catégories du faire « font irruption » dans les catégories de l’être, et ici la
thèse hyperréaliste forte devient très nécessaire pour bloquer tout
réductionnisme sociologiste, historiciste, etc.
L’ontologie du matérialisme philosophique, donc, qui
promettait de substituer au fondement dans l’Être les théorèmes et principes
des catégories scientifiques, finit par être une ontologie perforée par les
catégories du Faire, lesquelles sont elles‑mêmes doubles : praxis et
poiesis, ou, ce qui revient au même, agere et facere. De
sorte qu’une ontologie dite matérialiste (en réalité un hyperréalisme ou un
réalisme sophistiqué selon lequel l’être est l’être assuré gnoséologiquement)
finit par donner raison au versant actif de l’idéalisme : l’action humaine est
transformatrice ; elle est la base de l’installation de notre espèce sur la
planète et, de plus en plus, dans l’univers. L’action humaine est praxis auto‑transformatrice
aussi bien à l’échelle subjectuelle — chacun se modifie et modifie les autres
(relations circulaires, dans la terminologie de la théorie de l’Espace
anthropologique) — que, d’autre part, l’action humaine est poiesis,
production (artistique, technique, technologique, économique), au sein des
relations radiales et angulaires, en tenant pour acquise et
incontestable la thèse marxienne selon laquelle cette production humaine est, à
son tour, et nécessairement, un système de relations sociales (et, par
conséquent, circulaires).
Il me semble qu’il s’agit d’une grave erreur, de la part du
matérialisme gnoséologique bueniste, d’aborder cette question de la «
perforation » des catégories scientifiques par les processus productifs en ne
recourant qu’à la distinction logico‑matérielle entre parties matérielles et
parties formelles, comme on le voit dans la citation suivante [3] :
« Les sciences positives sont des entités supra‑individuelles
qui ne peuvent se réduire aux “actes de connaissance” des scientifiques qui les
cultivent, pas même à la conjonction des actes de connaissance de tous les
membres de la communauté scientifique. L’analyse des sciences comporte leur
décomposition en parties à une échelle telle qu’il devienne possible de
recomposer ces parties selon une forme qui ait à voir avec la vérité
scientifique […]. Les parties pourront être tracées selon deux échelles : l’échelle
des parties formelles et l’échelle des parties matérielles.
Ainsi, nous pourrons décomposer le corps scientifique dans l’ensemble des propositions
contenues dans ses discours, à titre de propositions grammaticales ; comme nous
pourrions aussi le décomposer dans l’ensemble de ses appareils, à titre
d’inventions ou d’engins technologiques, semblables à d’autres non
scientifiques ; ou encore dans l’ensemble des sujets opératoires (considérés en
tant que travailleurs, avec tout ce que cela comporte : relations de travail,
syndicalisation…) ; etc. Il importe de faire constater que l’analyse logique‑formelle
des sciences se maintient à l’échelle générique d’une structure de parties
matérielles ; et de même pour l’analyse sociologique, l’analyse informatique,
etc. »
La praxis et la poiesis des sujets opératoires ne
constituent pas de « simples » parties matérielles, ni non plus les résultats
de ces mêmes opérations, au moment où elles réorganisent un champ catégoriel.
L’observation triviale que je peux faire ici, pour être compris rapidement,
serait celle‑ci : une société féodale ne pourrait pas générer un accélérateur
de particules. En partant d’une telle simplicité, on peut dérouler ce qu’elle
implique : le type de sujets opératoires d’une société médiévale à économie
féodale possède une certaine puissance opératoire fortement déterminée par sa
capacité strictement chirurgicale : l’artisanat et l’agriculture médiévaux
dépendaient beaucoup de l’habileté manuelle, des habiletés visuo‑motrices à
l’échelle du corps humain, parfois multipliées par des facteurs jamais très
grands, par la traction animale, des machines simples comme le levier, le
moulin, la voile et les rames dans la navigation, etc. À son tour, le milieu
social et naturel du travailleur de l’ère féodale devrait être vu comme un
réseau de relations enveloppantes (c’est‑à‑dire peu opérables) qui déterminait
au plus haut degré la tonalité contemplative de la philosophie naturelle
(puisqu’il ne s’agissait pas encore de science) du Moyen Âge. La quantité et la
puissance du « travail mort » susceptible d’être réanimé par le sujet
opératoire de cette époque étaient très petites, en comparaison d’une société
technologique comme la nôtre, laquelle ne se limite pas à transmettre (avec une
accumulation d’inventions très faible au Moyen Âge) mais à accroître la
puissance, à élever en puissance la quantité d’objets, de savoir‑faire,
d’appareils, d’innovations.
La société technologique (qui démarre précisément à la fin
du Moyen Âge) est une société dans laquelle les sujets opératoires réaniment
le travail mort des générations antérieures et introduisent continuellement
de nouveaux termes vivants dans le champ : une invention technique ou
technologique n’est pas simplement un étant à ajouter à un inventaire du réel ;
c’est un (ré)organisateur du champ auquel elle s’incorpore. Et cette
réorganisation est possible précisément parce qu’apparaissent, comme
effectivement existants, des sujets opératoires dotés d’une plus grande
capacité opérative — sur les deux plans, celui de la praxis et celui de la
poiesis —, élargissant le domaine de l’opérable et déplaçant successivement la
limite de l’enveloppant.
En aucun cas ces inventions, appareils, et même les
procédures et savoirs techniques acquis progressivement, sur une base
croissante, ne sont des « parties matérielles » d’une science. Ce sont des
parties formelles et systématisatrices des champs. Toute la physique des
particules actuelle, par exemple, compte avec les accélérateurs et toute la
très haute technologie que cela implique, laquelle, à son tour, enveloppe et
incorpore de nombreux théorèmes scientifiques ainsi qu’un certain degré de développement
des forces productives. En réalité, la « science » est une idée obsolète : les
catégories scientifiques — au pluriel — ne subsistent de manière
gnoséologiquement et ontologiquement reconnaissable que comme des systèmes de
théorèmes plus ou moins ramifiés par des principes. La TCC est un appareil
philosophique d’analyse qui ne trouve que ce qu’il cherchait déjà (cela
rappelle beaucoup Kant) : ces théorèmes et principes. Pour tout le reste,
c’est une théorie aveugle, parce qu’elle ne peut pas bien reconnaître l’aspect
génétique, dialectique, processuel.
Lorsqu’il y a des allusions au plan génétique de l’étude
philosophique des sciences, la TCC et, en général, le matérialisme
gnoséologique, renvoient à la thèse de « l’origine technologique des sciences »
d’une manière grossière et facilement ridiculisable. La chimie aurait son
origine dans la cuisine ou la métallurgie, l’éthologie dans la fauconnerie, la
psychiatrie dans la « technologie » de l’exorcisme. Mais cela ne suffit pas. Le
marxisme — et, avant lui, le cycle idéaliste classique allemand (Fichte, et pas
seulement Hegel) — a déjà vu que la clé de l’Ontologie ne réside pas dans des
entités statiques (l’étant « qui me sort au‑devant », ou le Non‑Moi « qui
s’oppose à moi »), mais dans des entités, opératoires et opérables, qui
réorganisent et transforment les champs, autrement dit la réalité.
Ainsi donc, le degré de développement des forces
productives, le rayon de portée opératoire des sujets, est une force qui
perfore, bouleverse et altère constamment les systèmes de catégories. Des
systèmes — les catégories — toujours précaires, connectés entre eux avec un
degré de nécessité très variable. Les catégories chimiques sont, me semble‑t‑il,
beaucoup plus fortement connectées aux catégories physiques, tandis que les
catégories psychologiques et éthologiques le sont bien plus faiblement aux
catégories neurobiologiques, par exemple. Et cela est dû non seulement à la
rareté et à la plus grande précarité des théorèmes d’un des pôles d’une telle
connexion intercatégorielle, mais aussi au degré de développement technologique
atteint dans l’histoire, qui permet d’établir les « ponts » de réduction‑émergence.
Car il faut tenir compte du fait que l’émergentisme est aussi une certaine
classe de matérialisme pluraliste, comme celui de Gustavo Bueno (et, à ma
connaissance, peut‑être aussi celui de Bunge) : dans une telle philosophie,
l’émergence est l’inversion logico‑matérielle du réductionnisme. Les parties
formelles permettent de reconstruire les touts, tandis que les parties
matérielles ne le permettent pas. Mes pensées actuelles surgissent de mes
neurones en action ; mais, à partir de mes neurones actifs, je ne peux pas
reconstruire mes pensées actuelles, dont les propriétés sont nouvelles par
rapport au substrat neuronal, où l’on ne trouvera jamais de traces partielles
(parties formelles) et moins encore totales (fractales) de l’activité mentale.
Aujourd’hui, il n’est pas possible de séparer
science, technique et technologie. Les sciences n’existent pas comme des
entités séparées du gigantesque processus de production. Le terme composé technoscience
décrit beaucoup mieux la réalité historique créée à partir de la fin du XIXe
siècle. Le capitalisme est un mode de production qui a créé un monde
enveloppant superposé au domaine strictement naturel et ananthropique. Certes,
l’humanité, avec toute sa technologie, n’est pas capable d’altérer la course
des astres, de faire entrer des étoiles en collision, de modifier l’aspect des
galaxies. Le professeur Alvargonzález a raison lorsqu’il distingue, à l’aide
d’exemples limpides, les catégories ontologiques de l’anthropique et de
l’ananthropique. Mais il y a un aspect dialectique qui met au défi toute
distinction ontologique : l’humanité, dans sa phase de capitalisme
technologique, peut créer des domaines génétiquement anthropiques mais
structurellement ou essentiellement enveloppants et, pour cela, quasi‑ananthropiques.
Un monde objectif difficilement modifiable (relations enveloppantes), un monde
faustien ou prométhéen, en soi « artificiel », dans lequel l’opérativité
humaine perd ses liens avec sa base préhistorique et animale — à savoir, la
capacité « chirurgicale » — et crée des structures et des systèmes objectifs
qui la dépassent, qui s’imposent au‑dessus de sa volonté et finissent par la
dominer.
La même critique que le matérialisme gnoséologique déploie
contre le kantisme est celle qu’on peut lui appliquer à lui‑même. Bueno a mis
l’accent sur l’idéalisme et le mentalisme de la philosophie critique : le sujet
comme dator formarum, et les sciences comme « constructions » du sujet
au milieu d’un chaos non organisé par l’aprioricité. Les sciences, cependant,
au sens kantien, sont les îlots où l’on peut faire pied. Dans la Critique de
la raison pure, les mathématiques et la physique newtonienne seraient ces
îlots, que le progrès scientifique irait augmentant en nombre. Autour de
chacune d’elles se trouvent des bras de mer, c’est‑à‑dire des fissures et des
incommensurabilités. Et ce n’est pas tout : autour de l’archipel des catégories
scientifiques existe la mer elle‑même comme immensité non formalisée, à savoir
la Métaphysique. Or, c’est le même modèle (non seulement la métaphore, mais la
réalité même que la métaphore veut viser) que le matérialisme gnoséologique
assume. Il se proclame matérialiste tout en reposant, comme il repose, sur une
évidente base kantienne et, par conséquent, constructiviste. Le
matérialisme ontologique « fait pied » sur les îlots constatables par le
matérialisme gnoséologique (théorèmes et principes des sciences naturelles et
ananthropiques) et, pourtant, ces îlots sont, en eux‑mêmes, des noyaux de
vérité qui, certes, sont irrenonçables, mais ne forment pas le tout d’une
science. Et de moins en moins, car ce qui est en marche, au cours de l’histoire
de l’homme sur cette planète depuis deux siècles, c’est une technoscience,
c’est‑à‑dire un processus complexe de production qui noue de façon très
intriquée les aspects strictement objectuels et matériels aux processus
cognitifs, la valeur de vérité à la valeur d’utilité, le pouvoir sur la nature
au pouvoir sur les hommes. La TCC est une théorie qui retombe dans le même
formalisme que celui qu’elle critique chez Kant et dans d’autres théories
prédécesseures : elle ne retient que certains moments de la science,
strictement gnoséologiques, au détriment de ce qu’impliquent les sciences
modernes en tant que systèmes de contrôle, d’assujettissement et de domination.
Avec Kant, en le paraphrasant, nous dirions au matérialisme de Gustavo Bueno ce
qui arrive à la Raison elle‑même : elle trouve au dehors et autour d’elle ce
qu’elle portait déjà en elle.
La Raison philosophique du matérialisme veut trouver sa
sœur, la raison scientifique, au sein des savoirs de premier degré tout en lui
accordant un statut spécial, comme fondement de l’Ontologie. Mais la relation
dialectique entre les savoirs de premier degré et les savoirs de second degré
n’est pas une relation causale, ni non plus une relation de simple
correspondance. C’est aussi une relation de critique, de correction, de lutte ;
c’est pourquoi nous l’appelons dialectique au sens le plus hégélien. La Raison
philosophique cherche des vérités et les défend sur son propre plan, en se
nourrissant, pour ainsi dire, des vérités scientifiques, mais aussi d’autres
vérités qui se meuvent au premier degré, sur un même plan que les
scientifiques. Les vérités artistiques qui nous font préférer, aimer et
proclamer comme vérité de l’Art un tableau de Velázquez plutôt qu’une image
d’une boîte de soupe Campbell, comme celles de Warhol, entrent aussi dans l’humus
complexe à partir duquel la Philosophie élève et accroît sa vérité. Les
vérités politiques et éthiques selon lesquelles le contrôle populaire du
pouvoir et le respect de l’intégrité corporelle et personnelle des individus
sont préférables au principe de Thrasymaque — principe qui nous brutalise —
sont des vérités de premier degré, qui nourrissent nos savoirs philosophico‑politiques
et éthiques. Et ainsi de suite. La science n’est pas l’unique terrain à partir
duquel le projet de vérité de la Philosophie — né en Grèce et inextinguible —
peut partir. L’idée même de savoir catégorial scientifique, qui a pu naître
intégrée à celle de la Philosophie, chez les présocratiques dès le VIe
siècle av. J.‑C. jusqu’à Newton au XVIIIe, peut être une idée
périssable, nullement éternelle.
Les idées ne sont pas éternelles, comme dans la métaphysique
de Platon. Leurs référents et leurs sens s’étirent jusqu’à la déformation
lorsque les conditions historico‑sociales et productives se transforment, et
c’est ce qui est en train d’arriver avec notre idée (philosophique) de
Science(s). Nous connaissons désormais principalement des technosciences, c’est‑à‑dire
des processus productifs destinés à transformer la réalité — une réalité qui
inclut l’homme lui‑même. Les technosciences sont, à leur racine, des catégories
du faire plus que des catégories de l’être. L’analyse de leur structure et de
leur dynamique relève davantage de la Raison pratique que de la Raison
théorique. Le travail d’un véritable matérialiste philosophique consiste à
imaginer des méthodes pour cesser d’être matérialiste philosophique et éviter
sa réification, la réduction de sa personne à un objet parmi d’autres objets
dans le processus de production de valeur — qui n’est pas le processus de
production de connaissance. La philosophie des sciences, au‑delà des
prétentions de la TCC caressées par Bueno il y a un demi‑siècle, devrait finir
par devenir Éthique : l’Éthique comme savoir rigoureux de second degré qui met
un frein aux prétentions destructrices à l’égard des sujets corporels, et des
êtres personnels, culturels et naturels que broie la féroce déchiqueteuse de la
Technoscience. Le capitalisme avancé (avancé technoscientifiquement) est un
mode de production auquel la « production » de théorèmes (vérités) est
complètement indifférente et ces derniers, dans une civilisation orientée vers
le contrôle et la production — non vers la vérité — pourraient bien être en
train de cesser de se produire. Les théorèmes déjà connus sont puissants ; ils
s’étirent, s’exploitent dans le règne du faire (domination, contrôle,
exploitation), mais il se peut que l’obtention de nouveaux théorèmes se
stérilise.
Les parties formelles et véritablement constitutives des
sciences se donnent dans une totalité. Les totalités sont de nature diverse.
Les totalités qui correspondent aux sciences sont des totalités attributives.
L’ensemble des catégories scientifiques est une totalité attributive : la
Physique, la Chimie, la Biologie… Nous pourrions dire que ces sciences
coexistent « les unes à côté des autres », mais, sur leurs flancs, il y a en
outre des discontinuités, des fissures : il n’y a pas de passage rectiligne d’une
parcelle à l’autre. À l’intérieur, de plus, chacun de ces savoirs catégoriaux
est aussi une totalité attributive : en Physique, il y a Mécanique,
Thermodynamique, Optique, Électromagnétisme… Et ainsi, dans chacune des grandes
totalités appelées catégories de l’Être. À l’intérieur, le phénomène se répète
: il y a des discontinuités, et pas seulement des ponts et des voies royales
entre une micro‑parcelle et la voisine.
La référence aux totalités attributives est un autre des
grands acquis durables du professeur Bueno, que l’on doit aux Grecs : avoir
élaboré un système de logique matérielle à partir duquel, et au moyen duquel,
développer une philosophie propre, avec prétention systématique, et qui rende
toujours compte de la réalité. Chaque fois que Bueno utilise ses puissants
outils de logique matérielle (parties formelles/parties matérielles,
diamérique/métamérique, tous attributifs/tous distributifs, etc.), le réalisme renforcé,
l’hyperréalisme de ce grand philosophe devient évident. C’est un hyperréalisme,
comme nous le disions plus haut, parce qu’il n’y a pas de « rencontre » de
l’être devant le sujet, pas de comparution immédiate et simpliste de l’objet
devant le sujet, ou quelque chose de ce genre : c’est le Sujet qui amplifie
la réalité, l’étend par ses opérations, dont celles d’ordre logico‑matériel
excèdent celles d’ordre formel et s’ajustent à la réalité matérielle,
réalité croissante. Chez Bueno, il n’y a pas de théorie « monolithique » de
l’identité planant au‑dessus des relations entre sujets gnoséologiques et
objectualités (médiées par des signes). L’identité s’établit dans le « grain
fin » des constructions opératoires. Les constructions opératoires atteignent
un statut gnoséologique si elles ne sont pas des inventions arbitraires, etc.,
mais des identités synthétiques entre les termes mêmes opérés. Des relations
essentielles s’établissent entre des termes qui n’habitent pas exclusivement
l’esprit des sujets, mais engagent les termes mêmes de ce qu’on appelle la
réalité.
« Pour le matérialisme gnoséologique, l’échelle des parties
formelles minimales d’une science est celle des théorèmes, entendus
comme les unités minimales d’une théorie scientifique (ce qui ne signifie pas
qu’ils puissent se donner isolément, comme une substance). Le corps d’une
science, comme tout corps effectif, est une totalité attributive
de parties matérielles et de parties formelles.
L’hétérogénéité de ces parties impose leur classification. Les contenus du
corps d’une science se classent en : contenus subjectuels (les multiples sujets
opératoires, les scientifiques, les communautés scientifiques), contenus
objectuels (eux aussi multiples, puisque la science n’a pas un objet, mais un
champ) et contenus significatifs ou symboliques. » [4]
Certes, il y a une hétérogénéité de parties. Au sein des
catégories scientifiques existent des théorèmes groupés par des principes, mais
il y a bien d’autres parties qui ne ferment pas formellement les catégories ;
elles les ouvrent, les perforent. La science comme systèmes de théorèmes et de
principes, de noble origine grecque, et décrite structurellement avec soin et
détail dans la TCC, est, depuis un siècle ou un siècle et demi, un produit en
train de mourir. Elle meurt de succès : la technologie et la technique qui sont
à la base et au germe de chacune de nos catégories scientifiques canoniques se
sont emparées, pour ainsi dire, des théorèmes découverts, et les ont mis à
profit pour leur propre potentialisation technique et technologique.
C’est évident. La distinction entre catégories de l’être et
catégories du faire s’estompe complètement à cause de l’évolution même de notre
système économique : le mode de production capitaliste. Un mode de production
qui développe les forces productives de telle sorte qu’il « capture » tous les
systèmes de contrôle de la nature en vue de l’accumulation du capital. Les
cours opératoires qui ne sont pas capturables pour cette accumulation sont tout
simplement relégués socialement comme « non scientifiques », alors qu’il
faudrait en réalité dire : non techniques et non technologiques. Dans nos
sociétés développées, celles que l’on appelle l’Occident, si la Philosophie —
comme savoir corporatif administré par un corps particulier de fonctionnaires
enseignants — se conserve, c’est seulement pour des motivations d’ordre
idéologique et propagandiste, comme voile dissimulant : « enseigner à penser de
façon critique », « éduquer aux valeurs ». Même, dans les sciences naturelles
les plus théoriques et abstraites (cosmologie, histoire naturelle), leur
financement et leur maintien dans l’enseignement répondent aussi à des fins
propagandistes et « motivantes » : éveiller des « vocations », découvrir «
notre place dans la nature », et des discours de ce genre, qui exigent toujours
des fonds publics et privés.
Les techniques et les technologies sont des forces (non les
seules) qui modifient les modes de production de manière immanente (au
sein du capitalisme, le capitalisme de l’ère de la vapeur n’est pas celui de la
cybernétique) et transcendante (le passage d’un mode de production à un
autre radicalement différent). Les techniques et les technologies sont, à leur
tour, des forces qui perforent les catégories, et ne se contentent pas
de les constituer et de les originer, comme nous l’avons vu dans les pages précédentes.
Mais, en plus de cela, les techniques et les technologies sont la clé — du
moins du point de vue du matérialisme philosophique — qui explique la
systématisation ontologique de chaque phase historique. Comme l’écrit
Alvargonzález :
« Effectivement, la doctrine des genres implique l’existence
d’un sujet humain qui réalise des transformations dans le contexte
d’institutions anthropologiques et historiques, et qui contrôle certaines
parties du monde au moyen de sa technique et de sa technologie. À nouveau, cela
suggère l’interprétation des genres comme dimensions épistémologiques de tout
ce qui existe dans le monde, puisque l’existant se définit par la coexistence
qui, en dernier ressort, d’un mode immédiat ou médiat, renvoie à la coexistence
avec le sujet épistémique. » [5]
Les sciences, que la TCC continue de concevoir à la manière
classique, c’est‑à‑dire en marge de la fusion en bloc appelée Technoscience,
sont les bases, les îlots de terre ferme, l’appui de l’(hyper)réalisme inhérent
au matérialisme philosophique. Mais, d’autre part, ce sont les techniques et
les technologies qui produisent et contrôlent le monde : le sujet (un sujet épistémologique
selon le professeur Alvargonzález) fait ainsi changer et évoluer ce monde. Les
genres de matérialité M1, M2 et M3 sont des
dimensions dissociables (où résonne l’« abstraction » scolastique) mais
jamais séparables.
Les genres se donnent conjointement en tout « ce qui est ». Mais
la saturation des différentes coordinations de genres, leur ampleur et leur
densité, dépendent de manière variable du degré de développement des forces
productives atteint à chaque moment et dans chaque société.
Ainsi donc, pour exposer la question d’une manière
didactique et dogmatique, nous dirions qu’il y a :
a) Techniques : cours
opératoires orientés vers des fins, appris et appliqués dans des contextes pré‑scientifiques
et para‑scientifiques. Ils transforment le monde. Ils requièrent un véritable
sujet opératoire, et non un simple animal capable de conduite instrumentale.
Ces cours opératoires ne « ferment pas catégoriellement », ne donnent pas lieu
à des théorèmes. Ils ne se ferment qu’en étant orientés vers l’obtention de la
fin, qui fait office de verrou.
b) Technologies. Elles
sont analogues, quant à tout ce qui précède, aux sciences, mais elles s’en
distinguent sur un point : l’opérativité y devient possible par l’application
des sciences déjà constituées. Les technologies sont post‑catégorielles, tandis
que les techniques sont précatégorielles et paracatégorielles. Mais, de
plus, les technologies peuvent posséder la capacité de générer de nouveaux
savoirs catégoriaux, d’une part, et de fusionner avec eux — faisant ainsi
entrer en scène la Technoscience. Alors que les techniques existent partout
où il y a des humains — et même des hominidés à faible capacité linguistique —,
les technologies se développent comme dans une explosion ou une floraison dans
le mode de production capitaliste.
c) Savoirs catégoriaux.
Le matérialisme philosophique se concentre sur les sciences « classiques »
(mécanique, géométrie, biologie évolutive) et tout particulièrement sur les
formelles et les naturelles, étant donnée la puissance de leurs clôtures et
l’universalité de leurs principes ; à mon sens, il ignore qu’aujourd’hui elles
existent largement fondues dans ce qu’on appelle la Technoscience. Le
matérialisme philosophique, dans son travail ontologique, « fait pied » et
cherche un fondement réaliste dans des savoirs catégoriaux qui sont en train de
se dissoudre dans le bloc de la Technoscience. Mais, dans l’architecture
ontologique, les dimensions M1, M2 et M3 se
réajustent entre elles, se saturent, s’élargissent de manière variable, à
mesure que le sujet épistémologique dispose de technologies nouvelles et
puissantes, grâce auxquelles les relations opérables arrachent de l’espace
aux relations enveloppantes. En synthèse, les catégories de l’être fondent
l’Ontologie, et les catégories du faire la transforment.
d) Les dimensions — que
Bueno appelait, de façon équivoque, des genres — ontologiques ne sont donc pas,
d’une part, des tiroirs rigides ni des sacs à remplir d’objectualités ou de
termes divers. Cela ressort clairement de l’étude de l’œuvre de Bueno. Mais ces
mêmes dimensions se déplacent à mesure que le degré de développement des forces
productives se modifie. Le genre ou la dimension M1, qui inclut la
matière physique, les corpuscules, les systèmes de transformation de l’énergie,
etc., s’est accrue depuis les temps newtoniens, par exemple. La densité des
termes ou entités qu’elle recueille est énorme, et les enchaînements, très
complexes, avec M2 et M3 le sont tout autant. Car cette
matière entendue de façon primo‑générique n’est depuis longtemps plus une
simple somme de qualités primaires et secondaires : elle se présente au Sujet
épistémologique en exigeant l’intervention du sujet et l’application de
structures et d’essences du troisième genre d’une manière toujours plus subtile
et alambiquée. Le Sujet épistémologique n’est pas un simple coordonnateur des
trois genres de matérialité ; il est, bien davantage, un homo faber, un
agent transformateur de la réalité. Le Sujet épistémologique n’est jamais une
entité subjectuelle formelle : il est agent causal des changements et des
déplacements ontologiques.
Ces précisions étant posées, l’Ontologie au sens le plus
général et l’Ontologie au sens spécial ou régional est, nécessairement, une
Ontologie de l’Être social, au sens marxiste affiné au XXe siècle
par Lukács, Preve ou Fusaro. Et ce sens affiné s’écarte totalement de tout «
sociologisme », qui n’est, lui‑même, qu’une sorte de formalisme
secondogénérique et, de plus, relativiste, réduisant la théorie de l’être à une
construction sociale relative aux conditions sociales qui la rendent possible —
et qui ont été rendues possibles, à leur tour, par les conditions
technologiques.
Mais l’Ontologie de l’Être social est autre chose.
Elle coïncide avec le matérialisme philosophique dans sa thèse (hyper)réaliste
selon laquelle le Sujet épistémologique défriche des bandes de réalité
croissante, sous forme de savoirs catégoriaux qui constituent la plateforme où
il « fait pied », et depuis lesquelles il se lance dans la construction de
nouvelles plateformes ou îlots, qui n’émergent pas d’eux‑mêmes mais doivent
être gagnés sur la mer de l’incertitude et du « pur penser », comme, par
analogie, les Hollandais ont gagné des terres sur la mer et augmenté l’étendue
de leur pays. Mais la différence, à mon sens très kantienne, avec le
matérialisme ontologique, tient à ceci : le Sujet épistémologique est un être
social poly‑classiste, organisé et déterminé par un mode de production
capitaliste qui capture les théorèmes et les principes des sciences déjà donnés
pour en engendrer de nouveaux (désormais subordonnés aux besoins de la
production) ; et, fondamentalement, cet être social se sert de cours opératoires
technologiques (principalement, quoique aussi techniques) pour transformer le «
monde ».
Les dimensions ou genres de matérialité sont élastiques,
pour ainsi dire, selon le développement des forces productives. Ce ne sont pas
des dimensions « euclidiennes », « absolues », « newtoniennes ». Elles
rappellent plutôt l’espace‑temps d’Einstein. La logique de classes employée par
Bueno dans ses Essais matérialistes, qu’il reconnaissait d’emblée comme
un instrument grossier pour représenter ce schéma ontologique, n’aide guère à
comprendre cette ontologie dite matérialiste. D’où viennent ces trois genres ?
Il existe une syntaxe ontologique. Comme l’explique Alvargonzález [6]
:
« Dans son livre Materia, Bueno affirmait que les
sources des trois idées de matérialité spéciale sont les idées syntaxiques de
termes (premier genre), d’opérations (second genre) et de relations (troisième
genre), présentes dans toute matière conformée, en tant que transformée par le
sujet humain opératoire (Bueno, 1990a : 29‑37). Cela revient à
reconnaître que le fondement de la distinction des trois genres est la
structure syntaxique présente dans l’interaction du sujet épistémologique avec
le monde. »
La matière est déjà matière conformée. Et sa conformation
exige un sujet épistémologique. Ce sujet épistémologique ne peut pas être
identifié à un seul des genres ou dimensions de la matérialité, le M2.
Pourquoi ? Parce que, si l’on faisait cela, on tomberait dans le réductionnisme
psychologiste, sociologiste, culturel, etc., selon lequel l’un des genres
réduit les deux autres (M1 et M3). Autrement dit, on
tomberait dans le formalisme. Or le sujet épistémologique est extérieur
aux genres spéciaux en ce sens qu’il est l’agence qui rend possible de
distinguer les genres et de classer les entités dans les différents aspects de
chacun. Il n’y a pas de ligne d’horizon sans un œil qui l’aperçoive et qui
distingue la terre ou la mer par rapport au ciel. Il n’y a pas de perspective
sans percepteur, aussi essentiellement carrées et identiques soient les faces
des cubes : c’est le percepteur qui distingue une face frontale d’autres faces
cachées, et d’autres « en fuite ». Et ainsi de suite. Le sujet épistémologique
de l’Ontologie ne doit pas être vu comme un étant de plus, à côté des autres,
mais comme la condition de possibilité pour que les étants puissent être
distingués les uns des autres, ainsi que la condition de possibilité pour que
certains aspects de chaque étant puissent être distingués d’autres aspects.
Inévitablement, on recourt à un langage kantien, parce que
c’est Kant qui a éclairci comme nul autre avant lui cette inclusion nécessaire
d’un sujet épistémologique comme agence rendant possible l’objet, en tant
qu’objet connu dans ses aspects ou notes constitutives propres, qui le ferment
comme étant sien et, à la fois, comme étant distinct d’autres étants, et face à
ce qui reste hors de l’expérience.
Le fond extra‑empirique de l’être, non régionalisé, est ce
que Bueno appelle la matière ontologico‑générale. Ce fond — « le métaphysique
», l’« inconnaissable », le « noumène » — est inutilisable pour entreprendre
quelque opération que ce soit, y compris les plus élémentaires, qui supposent
une régionalisation de l’être. Comme
l’expose le professeur Alvargonzález [7] :
« Selon Bueno, le sujet opératoire n’est pas celui qui donne
les formes au monde ; il est seulement celui qui construit la carte de ce
monde, selon un “filtrage” de la matière ontologico‑générale spécifique de ce
sujet opératoire. Si nous admettons cette thèse à des fins polémiques, alors on
peut affirmer que ce sujet est un sujet épistémologique et que les genres de
matérialité sont les dimensions épistémologiques qu’emploie ce sujet pour
affronter la matière conformée. »
L’idée de la carte, selon cet expositeur, renvoie à
une orientation. Ce n’est pas une représentation spéculaire, photographique,
etc. du monde, dans laquelle il y aurait une correspondance biunivoque, point
par point, avec l’objet représenté, mais un instrument analogique (en partie
fidèle, en partie complètement différent de l’objet représenté) qui permet au
sujet épistémologique d’opérer avec des termes, d’établir des relations, etc.
Cette carte est la surface où les opérations peuvent se déployer non pas sur
des cours quelconques, mais sur des cours déjà tracés par la configuration même
de la réalité. À mon sens, la carte doit être comprise comme la pré‑ordination
et la pré‑opération de base pour les régionalisations de l’être. En effet, on
ne peut admettre que le sujet épistémologique soit un Donneur de Formes : les
formes de la carte (celles‑ci, oui, sont données) servent à trouver et à
construire les formes des êtres. La théorie des genres de matérialité, entendue
comme dimensions de la matière, est donc très différente de la métaphysique
médiévale et s’éloigne du super‑formalisme qui, à la limite, identifie le sujet
épistémologique à Dieu. De même, c’est une théorie qui s’éloigne de l’idéalisme
kantien, parce que le sujet épistémologique n’y est pas un « ordonnateur » de
l’expérience grâce à une machinerie a priori, etc. La « carte du monde » dont
parle Alvargonzález vient être l’équivalent de l’a priori du kantisme, avec
l’énorme différence qu’il s’agirait d’un a priori paradoxal, construit et en
construction.
En suivant l’analogie avec les instruments cartographiques,
on peut dire que les cartes peuvent se perfectionner, que leur fidélité et leur
exactitude admettent des degrés ; cela n’empêche pas que toute carte soit
disponible a priori pour une exploration physique d’un territoire réel. Le
sujet épistémologique qui emploie — avec fondement syntaxique — cet instrument
a priori, c’est‑à‑dire une représentation construite et perfectible du monde,
n’est aucun créateur du monde, mais un explorateur. Comme les explorateurs qui
parcourent la surface terrestre, le sujet qui dresse les cartes de l’Ontologie
ne jouit pas d’une liberté absolue : il doit se conformer aux accidents du
terrain. S’il rencontre une montagne, ou bien il la contourne, ou bien il
l’escalade, ou peut‑être cherche‑t‑il un passage pour continuer. De même qu’un
bon boucher sait découper l’animal selon ses jointures naturelles. Dans
l’opérativité humaine, il y a des « marges de liberté », des fins ou des
prospectives, mais il y a aussi un respect obligé d’une réalité qui, comme la
montagne, « s’impose à nous » et conditionne les opérations possibles, limite
l’éventail.
Cette manière d’entendre la carte du monde est, au fond, un réalisme.
Par respect — frôlant parfois la vénération fanatique — pour leur maître, les
suiveurs de Gustavo Bueno insistent pour appeler cette philosophie «
matérialisme », alors qu’il est évident que : a) le mot matière est multivoque
; b) les étants matériels doivent être conçus et énoncés à l’aide de trois
dimensions co‑présentes, de manière nécessaire et irrenonçable, de «
matérialité » ; c) il n’y a pas d’ontologie possible sans une carte construite
(mais non « créée » arbitrairement) qui oriente le sujet épistémologique qui
l’emploie et qui se conforme aux « accidents » réels du territoire ; d) les
bases ou îlots où les sujets font pied, les catégories scientifiques, ont
dépassé leur phase classique et sont constitutives de la Technoscience, c’est‑à‑dire
la praxis et la poiesis organisées par un monde capitaliste
hautement technologisé, qui oriente les sujets opératoires pertinents dans la
science non vers de nouvelles clôtures catégorielles, mais vers l’exploitation
de celles qui sont connues et acquises ; de sorte que l’Ontologie qui se dit
matérialiste court le risque de devenir scientiste et de rompre les amarres
avec les entités qui doivent (que nous devons) inclure dans la carte.
La Philosophie, comme savoir de second degré, critique et
rationnel, doit inclure un sujet épistémologique qui trace la carte du monde ;
et, dans cette carte, elle doit inclure les parallèles et les méridiens, c’est‑à‑dire
les coordonnées syntaxiques nécessaires pour localiser les étants réels du
monde, les différencier entre eux, voir leurs connexions, et aussi les aspects
réels ou notes constitutives qui ferment chaque étant face aux autres. L’idée
d’un sujet qui se fait la carte du monde est épistémologique. Elle doit se
situer sur un autre plan ou degré que le plan réel où le territoire se présente
avec tous ses accidents. Beaucoup de formes d’idéalisme sont des idéalismes
métaphysiques précisément parce que le sujet est une chose (res, chez
Descartes : substance active, pensante) parmi les choses, quoique dotée de
pouvoirs ou de facultés spéciales pour connaître et transformer les choses.
Nous dépassons l’idéalisme, en revanche, si nous plaçons le sujet sur un plan
différent de celui des choses à cartographier, et si, en outre, nous
reconnaissons aux choses leur propre entité, leur structure objective : a) tant
comme ensemble de notes constitutives internes, comme étant (Zubiri parlerait
de substantialité) face aux autres ; et b) en tant que structures
objectives ou relations permanentes entre les choses.
« Comme j’essaierai de l’argumenter…, l’homme est le
démiurge de la carte du monde lorsque nous nous référons aux catégories
scientifiques strictes, mais il est le dator formarum en tant qu’agent
des techniques, des technologies et des arts, en tant que protagoniste des
catégories du faire. Dans le chapitre consacré aux systèmes philosophiques, je
soutiens que ceux‑ci maintiennent la même dualité : d’une part, une
systématicité “cartographique” théorique semblable à celle des sciences et,
d’autre part, une systématicité propositionnelle, pragmatique, similaire à
celle des techniques, des arts et des technologies. » [8]
La dualité du savoir philosophique est la dualité du sujet
épistémologique lui‑même. Celui‑ci n’est pas une abstraction, un simple «
relateur » entre termes de chaque région ontologique, ni un « opérateur » entre
termes pour connecter et établir des essences, etc. Le sujet épistémologique
est un système organisé de sujets au niveau social, économique, technologique,
système qui inclut concurrence et coopération entre des groupes de sujets.
Ce sujet épistémologique est pluriel et complexe, et implique, d’un côté, la praxis,
et, de l’autre, la poiesis. Par des opérations et relations agibles ou
pratiques, les sujets épistémologiques se transforment eux‑mêmes et
transforment le milieu social, mental, axiologique, institutionnel — ce qui,
dans la théorie des Axes de l’Espace anthropologique de Bueno, sature largement
l’axe circulaire (Si‑Sj). Cependant, par des opérations et relations
poïétiques ou productives, les sujets « produisent de la nouveauté » au niveau
ontologique (axe radial de l’Espace anthropologique S‑O). Cela signifie
que l’ontologie régionale, la seule que le sujet épistémologique puisse
entreprendre positivement, est changeante, amplificatrice, progressive. L’Axe
syntaxique (épistémologique), qui est en quelque sorte le planisphère et non le
monde lui‑même, se transforme lui‑même.
De la citation apportée ci‑dessus se dégage l’idée de la
double face du sujet épistémologique de l’Ontologie : un sujet très spécial,
qui n’est ni le simple sujet opératoire (des techniques, des technologies et de
la vie ordinaire) ni le sujet opératoire spécifiquement gnoséologique (celui
des sciences ou savoirs catégoriaux). C’est le sujet qui opère pour se
représenter le monde et qui, simultanément, opère pour le transformer. Ce que
le professeur Alvargonzález présente comme une dualité bien établie, aux
frontières nettes (constater réalistement le monde, d’un côté, et transformer
le monde, de l’autre), devrait toutefois être vu comme une unité dialectique,
où il y a peut‑être des moments plus représentatifs (cartographier et
voyager avec la carte), mais jamais de purs moments « contemplatifs », et des moments
expansifs et productifs : refaire les cartes parce que l’Ontologie change à
mesure que change le rapport au monde selon le degré de développement des
forces productives et l’organisation générale de la production.
Le sujet épistémologique n’est qu’un aspect de l’ego
transcendantal. Celui‑ci est aussi un ego ontologique : un être qui fait des
choses et les transforme. [9]
La Philosophie est le seul savoir qui occupe cette position ou ce plan (de
second degré) grâce auquel on peut organiser, critiquer, contempler,
transformer, etc. les savoirs de premier degré — des savoirs de nature très
diverse en eux‑mêmes, mais aussi d’efficacité très variable dans la totalité
sociale. Ce sont des savoirs « à conséquences », du point de vue logique, et à
effets — parfois très graves — du point de vue causal. Notre civilisation, et
depuis l’Âge moderne l’Humanité entière, a régionalisé l’Ontologie de manières
diverses, non seulement parce que les îlots conquis et émergés sont plus
nombreux, et certains plus vastes, mais parce que les relations opérables
elles‑mêmes ont beaucoup augmenté. Les échelles auxquelles le sujet opératoire
a « grandi » sont immenses si on les compare à celles de l’état de la science,
de la technique et de la technologie grecques, médiévales et renaissantes. Pour
le dire brièvement, le sujet épistémologique a modifié les capacités réelles
du sujet opératoire en général.
Cela signifie que le rôle de la Philosophie dans l’ensemble
du savoir est un rôle changeant, qui ne se réduit pas à un rôle épiphénoménal
ou superstructurel, « à la remorque » des changements de la base économico‑productive.
La Philosophie, aux étapes antique (Grèce) et médiévale (christianisme et
islam), formait un bloc sans couture avec les rares sciences existantes. Vers
la fin de la Renaissance (Âge moderne), ce bloc se brise en deux, et la
rationalité positive‑catégoriale suit ses propres trajectoires, parfois
divergentes, par rapport à la rationalité philosophique. Quoi qu’il en soit,
les influences réciproques sont multiples à travers l’histoire, et le rôle de
savoir de second degré exercé par la Philosophie va devenir de plus en plus
important, au‑delà d’autres fonctions très diverses qu’elle a pu exercer à
l’ère prémoderne et que, pour des raisons didactiques, nous exprimons par des
métaphores (reine des sciences, mère des sciences, racine et tronc de toutes
les branches, etc.). La Philosophie moderne a connu un processus de « dé‑théologisation
», dont les résidus, échos et conséquences se perçoivent encore dans l’idée
d’un Ego transcendantal. La non‑existence d’un esprit ou d’une conscience de
portée totale, au‑delà du Dieu monothéiste des religions révélées, est un
postulat de base d’une philosophie matérialiste. Ce qui caractérise le
matérialisme de Bueno est l’autre postulat : ne pas comprendre le sujet ou la
conscience en marge des opérations, en marge de ce que cette agence peut faire.
Il s’agit d’un matérialisme fortement pensé à partir des opérations. De
manière analogue à celle dont Dieu (disons, thomiste) entend et pense le monde
en le créant — l’acte créateur étant l’expression maximale de connaître
ce monde, d’un seul coup, en un acte unique —, l’Ego transcendantal (cette fois
discursivement, et non en un acte unique) entend et connaît le monde par son
action sur lui. Le degré croissant de relations opérables, qui augmente sa
puissance et sa cognition, est ce qui confère un caractère dynamique à l’Ego
transcendantal. Dans sa dimension purement cognitive, c’est le sujet
épistémologique essentiellement uni à l’Axe syntaxique qui régionalise le
monde. Mais ce n’est là qu’un des aspects. Il y en a d’autres qui débordent
l’épistémique et qui ont à voir avec le pouvoir (circulaire et radial) de cet
Ego. Le savoir philosophique est donc un savoir hybride si on le compare aux
autres savoirs. Le réduire à une science, à une technique ou à un « art de
vivre », c’est le falsifier complètement. Je crois que cette réflexion se
trouve à la base de la synthèse de David Alvargonzález [10]
:
Quand la philosophie est considérée comme un système
anthropique, par analogie avec la technique, les bases du système seraient les
différents problèmes philosophiques ; les parties de ces bases seraient les
idées impliquées dans ces problèmes ; le principe jouant le rôle de
systématiseur serait la nécessité de s’orienter face à la pratique. L’activité
du philosophe ressemble alors à celle de celui qui trace un planisphère pour
l’action, se rapprochant de la pédagogie et de l’action du moraliste et du
politique. Quelques exemples de cette manière de pratiquer la philosophie
pourraient être Platon, Kant ou Marx.
Quand la philosophie est considérée comme un système
ananthropique, par analogie avec la science, les bases du système seraient les
différentes disciplines philosophiques : ontologie, gnoséologie, cosmologie,
anthropologie, etc. ; les parties de ces bases seraient les idées
caractéristiques de chacune de ces disciplines ; les principes du système
philosophique seraient, par exemple, pour le matérialisme, le principe de symploké
ou le pluralisme ontologique. L’activité du philosophe ressemble alors à
celle du géomètre, du scientifique ou du naturaliste. Aristote et Spinoza
pourraient servir d’exemples de cette manière de pratiquer la philosophie.
Quand la philosophie est considérée comme un système dans
son moment procédural, les bases du système seraient les différentes doctrines
philosophiques et les différents savoirs ; les parties de ces bases seraient
les idées et concepts homologues et analogues des différentes doctrines et
savoirs ; le principe jouant le rôle de systématiseur serait le principe
d’exhaustivité, qui exige de considérer de manière critique toutes les
doctrines et tous les savoirs. L’activité du philosophe ressemble alors à celle
de l’explorateur, de l’amoureux de la sagesse, ou du périégète, et l’exemple le
plus marquant serait Socrate.
L’exposé est très clair ; c’est pourquoi nous l’avons cité
dans toute son ampleur. Dans chacun des trois paragraphes, on trouve
respectivement trois considérations sur la Philosophie. La philosophie, comme
savoir, peut être :
a) une sorte de technique,
un savoir anthropique, très lié à la praxis. C’est lui‑même une praxis, mais
une praxis très spéciale, qui n’en est pas moins de second degré. Il ne
fabrique rien : il « sculpte des hommes » et les oriente. Il inclut la prudence
du savoir gouverner les autres et se gouverner soi‑même, orienter la conduite
humaine et une discipline d’auto‑perfectionnement.
b) une sorte de science,
une épistémè, un savoir ananthropique. Elle recherche la contemplation (theoria).
C’est une science très spéciale, déjà dans la ligne d’Aristote, qui reprend
l’aristocratisme de la majorité des présocratiques. Ce n’est pas un savoir
servile, comme celui du mécanicien qui prépare ou dispose des machines faites
manuellement, par exemple, ou comme la géométrie tracée, qui est, pour cette
raison même, un savoir pratique‑manuel. C’est un savoir fier de son « inutilité
», une science royale.
c) un exercice, une
procédure. Plutôt que des statues sculptées avec de solides théories, c’est
un « regard de feu » qui fait fondre les savoirs hypostasiés, toujours prêts à
devenir idéologie, mythologie ou mauvaise métaphysique.
En reliant ces considérations sur la Philosophie aux Axes de
l’Espace anthropologique, il semble évident que : a) la Philosophie comme
entreprise anthropique sature spécialement l’Axe circulaire, puisque toutes les
dimensions du savoir philosophique qui ont à voir avec la morale, l’éthique, la
pédagogie, la politique impliquent des relations entre Sujets (Si‑Sj) ; même
dans les autologismes, le sujet entre en relation avec lui‑même par
l’intermédiaire d’autres sujets. Dans le cas de la considération b), la Philosophie
comme entreprise ananthropique a été la voie privilégiée par le bloc sans
couture science‑philosophie formé dans l’Antiquité, de racine présocratique‑aristotélicienne,
poursuivie avec ténacité par la Scolastique et le Rationalisme (l’arbre des
sciences cartésien) et qui arrive jusqu’à Hegel, rien de moins. La Philosophie
entendue comme savoir sur la substance, l’être, l’étant — une réalité qui,
comprise depuis l’angle anthropologique, est radiale et angulaire (la nature et
Dieu). Les aspects circulaires (morale, éthique, politique, éducation) sont ici
contemplés comme des « chapitres » et des appendices englobés par un grand
traité de l’Être.
À mon sens, le matérialisme philosophique de Bueno est né
avec une forte orientation du type b), avec des prétentions de système, comme
le promettait la TCC (très développée, mais non achevée quant à la publication,
malheureusement), une Ontologie très schématique (les Essais matérialistes
de 1972) et une philosophie de la religion extrêmement originale, enracinée
dans une anthropologie philosophique puissante, comme en témoigne un livre
devenu un classique en ces matières : L’Animal divin (orig. 1985). Toutefois,
la nécessité de combler des vides pour ériger un système a donné lieu à des
œuvres du type a) et c) dans cette typologie. Les trois « considérations » sont
de la Philosophie à l’état pur, et les urgences sociales, la personnalité et
l’inquiétude du philosophe, sa formation de départ ou l’ambiance politique et
culturelle peuvent influer ; mais, dans la citation, nous constatons déjà la
nature hybride du savoir philosophique.
Le matérialisme philosophique « au‑delà de Bueno » n’aurait
aucune raison de privilégier la philosophie comme praxis, comme theoria
ou comme savoir dialectique‑aporétique, parce qu’elle est tout cela à la
fois. Bueno s’est peu à peu incliné vers le socratisme, vers un type de savoir
aporétique, une dialectique exercée sur des « Questions », qui a réapparu avec
force dans la Scolastique médiévale. Cette dialectique philosophique n’est pas
incompatible avec le systématisme (voyez saint Thomas) ; mais, dans le contexte
du XXe siècle, elle est devenue difficile à croire et à appliquer.
Les questions « polémiques » à traiter sont si nombreuses que le Système se
trouve partiellement abandonné, avec des fissures et des lacunes mal comblées.
Les remplissages réalisés par certains disciples liés à la « Fondation » ne
méritent souvent pas d’être pris en compte.
Mais ce matérialisme autoproclamé se heurtera toujours au
marxisme entendu comme une Ontologie de l’Être social (le Marx « non marxiste
», sauvé par Lukács, Preve et Fusaro).
Selon cette vision de la Philosophie — nullement adjectivée
(sur ce point, Bueno coïnciderait) mais pas non plus hybride —, la Philosophie
est en elle‑même un savoir émancipateur et transformateur. C’est un savoir qui
« défatalise » l’existence, qui comprend la réalité comme un processus
s’ouvrant au moyen d’opérations des sujets, en concurrence et en coopération
les uns avec les autres. Les catégories ontologiques ne sont pas un simple
reflet des catégories sociales ; bien plutôt, c’est à partir de la communauté
humaine organisée — qui inclut l’organisation des techniques, des technologies
et des sciences en tant que cette communauté est civilisée — que s’ouvre le
champ des réalités que cette communauté est pré‑disposée à inclure, dans
chacune de ses dimensions (pratiques, poïétiques, théoriques). L’Ontologie de
l’Être social n’apparaît pas comme un inventaire de choses à « contempler », ni
comme une liste d’impératifs à obéir, ni, à plus forte raison, comme des étants
absolument indépendants du sujet, etc. Les régions de l’être, comme dimensions,
s’entrecroisent par l’œuvre et la grâce du sujet épistémologique, qui est un
sujet historique et social.
[1]
Éditions de l’Université d’Oviedo, Oviedo, 2024. Jusqu’à présent, je n’ai pu
accéder qu’à la première édition, en version en ligne. L’auteur a corrigé et
modifié cette première édition et, malheureusement, je n’ai pas pu la
consulter.
[2]
https://www.filosofia.org/filomat/df189.htm
[3]
https://www.filosofia.org/filomat/df189.htm
[4] Loc. cit.
[5] Alvargonzález, p. 22.
[6]
p. 22.
[7]
p. 23.
[8]
p. 22.
[9]
p. 24.
[10]
pp. 181‑182.
mardi 14 avril 2026
Nihilisme, disent-ils…
« Nihil » en latin veut dire « rien ». Le nihiliste est donc un partisan du rien ?
De ce terme, il y a plusieurs acceptions. Philosophiquement, le nihilisme est
une sorte de scepticisme radical tant du point de vue de la connaissance que
du point de vue moral. Il s’exprime dans un relativisme assumé. L’existence n’a
aucun sens.
En Russie, on a appelé « nihilistes » les révolutionnaires
radicaux, contestant l’ordre établi aussi bien dans le domaine littéraire que
religieux ou politique. Ivan Karamazov est qualifié de « nihiliste ».
dans le célèbre roman de Dostoïevski : Ivan nie la justice divine et nie
donc Dieu. Son frère Aliocha est effrayé « — Mais c’est de la révolte,
prononça doucement Aliocha, les yeux baissés. » Le nihiliste conséquent
veut la destruction du monde. On retrouve cette inspiration chez les héros des Démons de Dostoïevski. Toutes les formes de
terrorisme ont quelque chose du nihilisme. Anéantir la vie !
Du nihilisme russe sortiront des courants anarchistes ou
populistes. Il s’agit de détruire le vieux monde pour en construire un nouveau
sans dogme, sans hiérarchie. Le bourgeois conservateur voit volontiers un
nihiliste dans toute personne qui veut anéantir son monde bourgeois…
En tout cas, rien de ce que nous pouvons observer aujourd’hui,
dans nos sociétés dites « avancées ». Peut-être, pourrait-on voir quelque chose ressemblant
au nihilisme russe dans les courants soixante-huitards ou post-soixante-huitards,
mais comme toujours, la deuxième fois, c’est une farce !
On peut trouver une deuxième acception du terme « nihilisme » chez Nietzsche. Pour lui, c’est l’ensemble de la civilisation occidentale, depuis Socrate et le christianisme, qui est sur une trajectoire nihiliste. Le « socrato-christianisme », si on ose employer ce mot, est égalitariste, condamne les forts et valorise les faibles, il est fondé sur le ressentiment, et conduit à l’annihilation des « valeurs de la vie ». Pour Nietzsche, le christianisme est une abomination (« La pitié, c’est la pratique du nihilisme », dit-il dans L’Antéchrist), et donc, le socialisme et la démocratie, aboutissements de cette tendance mortelle de notre civilisation, sont évidemment à rejeter sans la moindre concession.
Prenez tous les extraits qui vous intéressent et vous
obtiendrez un « Nietzsche à destination des imbéciles », un
nietzschéisme de bazar qui se porte assez bien dans les milieux qui se veulent
des élites.
Cette espèce de nietzschéisme est partagé par des gens comme
Ayn Rand (qui est le seul auteur que Trump ait lu, selon ses propres paroles) et
par les « lumières sombres » qui ne cessent de dénoncer l’assistanat,
l’aide aux pauvres et veulent libérer les forts de toutes les entraves qu’ont
mis les faibles. La sécu, les salaires garantis et la retraite, voilà du pur « nihilisme »
chez tous ces zigotos qui, pour le coup, sont des rois du ressentiment.
Pour Nietzsche, l’homme nihiliste par excellence est le « dernier
homme », celui qui ne veut pas entendre le discours de Zarathoustra
appelant à surmonter l’humain et réclame, au contraire, qu’on le laisse avec
son bonheur. Bref, le dernier homme, c’est vous et moi.
Bizarrement, aujourd’hui, le nietzschéisme anti-nihiliste
recoupe une certaine critique religieuse, tentée par le « tradi ».
Les gens ne pensent qu’à jouir, l’hédonisme a renversé toutes les valeurs. Ce n’est
vraiment pas bien. Les « Occidentaux » n’ont plus de « valeurs »
et, ici et là, on cite la tolérance à l’homosexualité comme la marque de cet
effondrement des valeurs…
Curieusement, je vois des gens théoriquement défenseurs des
travailleurs, reprenant à leur compte les critiques contre le nihilisme de l’Occident,
un peu comme hier Mme Vermeersch dénonçait comme dépravation bourgeoise les
revendications ouvrières pour le contrôle des naissances et plus généralement
tout ce qui a rapport à la liberté sexuelle.
Que le mode de production capitaliste bafoue toutes les valeurs
humaines et transforme tout en objet de trafic, c’est absolument évident. Mais, n’en
déplaise aux contempteurs du prétendu nihilisme, la civilisation européenne et
le règne du capital sont devenus antinomiques. Ce qui sont en charge de la « culture »
ne manquent pas de détruire les valeurs que la civilisation europénne a
élaborées et qui doivent être défendues, même, ô horreur, contre les rhéteurs
du « Sud global ». Du christianisme, nous gardons la valeur sacrée de
l’individu qui est toujours plus que le groupe dont il est membre, plus que sa
famille ou sa nation. Du christianisme, nous gardons l’idée d’égalité : il
n’y a plus ni homme ni femme, ni Juif ni Gentil, dit l’apôtre Paul. Du
christianisme, nous gardons aussi et peut-être avant tout l’idée que l’homme
est libre, dispose d’un pouvoir de vouloir et de juger parce qu’il a été créé « à
l’image et à la ressemblance » de Dieu. Même si vous ne croyez pas en Dieu
(ce qui est mon cas), voilà qui met l’homme au plus haut et se situe à l’opposé
de ceux qui veulent la soumission (islam). De l’humanisme et des Lumières,
nous gardons la liberté de conscience, la liberté d’exprimer nos pensées, la
liberté de critique et de débat et la confiance dans la capacité de l’instruction
de tous pour faire progresser l’humanité (relisons sur ce dernier point la lettre
de Gargantua à son fils Pantagruel, de notre grand Rabelais).
Donc, au lieu d’accabler le prétendu « nihilisme des Occidentaux »,
nous ferions mieux de reprendre et défendre pied à pied notre héritage humaniste,
en n’oubliant pas de rappeler à M. le Sud global que l’abolition de l’esclavage
vient « de chez nous », que la première société des amis des Noirs
fut fondée à Paris et que la dénonciation du colonialisme et de la soumission
des autres peuples se trouve déjà chez
Diderot ! L’accusation capitale que nous devons adresser aux classes
dirigeantes, c’est précisément qu’elles piétinent et détruisent avec acharnement
cet héritage que nous devons défendre.
Denis COLLIN – le 13 avril 2026
mardi 24 mars 2026
Le problème du relativisme moral (cours)
1 Position du problème
Y a-t-il des règles morales qui peuvent valoir universellement ? Voilà une question qui ne se posaient guère dans les siècles antérieurs au nôtre. À la fois
Ø
parce que chacun était persuadé de détenir la
seule vraie conception de la morale humaine – découlant essentiellement de la
religion –
Ø et parce que, en même temps, la diversité des sociétés humaines semblait irréductible.
mercredi 18 mars 2026
Heurs et malheurs de Nicolas, par Rodolphe Cart
J'ai eu l'occasion de dire tout le bien que je pense du livre de Rodolphe Cart consacré à Mélenchon. Son dernier ouvrage qui part de l'analyse du "mouvement" "C'est Nicolas qui paie" a également rencontré mon intérêt. J'ai fait parvenir à l'auteur ce petit mot:
Souveraineté nationale et souveraineté populaire
Une lettre à Alain de Benoist à propos de son livre.
Cher Alain de Benoist,
Je viens de terminer votre livre, Souveraineté nationale et souveraineté populaire, que vous avez eu l’obligeance de me faire parvenir. J’ai beaucoup apprécié le travail conceptuel que vous menez sur la souveraineté et ses variations. Nous avons des accords et des désaccords. Comme j’ai tendance à confondre le peuple et la nation, évidemment j’ai aussi tendance à confondre souveraineté populaire et souveraineté nationale. Pour moi il n’y a de souveraineté nationale effective que si elle est la souveraineté populaire et il n’y a pas de souveraineté populaire sans souveraineté nationale. Des citoyens libres dans une république libre, pour reprendre ici la position défendue par Machiavel. Si on veut être maître chez soi, il faut évidemment ne pas être soumis à une puissance extérieure.
samedi 14 mars 2026
Adorno: terminologie philosophique
mercredi 4 mars 2026
Entre morale, droit et politique, une justice internationale est-elle possible ?
Conférence prononcée devant l’association « Philopop » du Havre, 24 mai 2008)
Introduction : position du problème
(Une des questions les plus importantes soulevées au cours des dernières années a été celle-ci : à l’âge de la mondialisation, peut-on proposer une alternative globale qui puisse protéger les humains contre les effets dévastateurs d’un libéralisme sans règle autre que celle de la maximisation du profit ? Plusieurs réponses sont apportées à ce défi. Mais elles peuvent se ramener à deux :
1) La mondialisation heureuse : la mondialisation est conçue comme un processus porteur d’espoir, porteur de la promesse d’un monde sans guerre et d’une croissance économique qui mettra un terme à la misère de masse dans les pays en voie de développement. Il suffit simplement de trouver à l’âge de la mondialisation, la « bonne gouvernance ».
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Ce dialogue (dont l’authenticité a été parfois contestée) passe pour être une véritable introduction à la philosophie de Platon. Il est sou...
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Cher Rodolphe Cart, J’ai lu avec un intérêt soutenu votre livre consacré à Mélenchon, le bruit et la fureur. Portraits d’un révolutionnair...
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1 Présentation générale 1.1 Platon : éléments biographiques et œuvres. I Les événements Platon serait...





