mercredi 26 février 2025

Devenir des machines: interview dans *Marianne*


 Dans « Devenir des machines » (Max Milo), le philosophe marxiste Denis Collin explore les effets sociaux du développement technologique, de la machine à vapeur à l'intelligence artificielle.

Il y a environ 400 ans, des philosophes comme Francis Bacon ou René Descartes avançaient que le développement des sciences – issu notamment de la révolution copernicienne – et des techniques profiterait au plus grand nombre et guiderait l'humanité vers le meilleur des mondes possible. Pour le penseur français, nous devrions même nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ».

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Quatre siècles plus tard, si les évolutions de l'intelligence artificielle (IA), de ChatGPT à DeepSeek, ont de quoi fasciner, nous sommes moins nombreux à croire que la technologie soit vectrice de progrès social. Peu osent pour autant dresser un vrai bilan des effets de la technique sur nos sociétés. Ce que tente, avec succès, Denis Collin, dans son dernier ouvrage, Devenir machine (Max Milo). Selon le philosophe marxiste, le développement technologique est indissociable de l'avènement du mode de production capitaliste et de l'exploitation des travailleurs qui l'accompagne.

Marianne : En quoi machinisme et capitalisme sont-ils liés ?

Denis Collin : Machinisme et capitalisme se développent ensemble. Si le capitalisme était seulement le fait de tenir de nombreux travailleurs sous le commandement et le profit d’un seul, cela n’aurait jamais vraiment marché ou alors ne se distinguerait pas vraiment de l’esclavage. La domination formelle du capital sur le travail devient une domination réelle quand les travailleurs sont assujettis à la « machinerie », commandée par une seule source d’énergie.

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La machinerie distribue la division du travail, principale force productive. Sans machine à vapeur et sans machine-outil, pas de capitalisme ! La réalité humaine est, selon Descartes, l’union de l’âme et du corps. Le capital a pour corps la machine et pour âme l’argent. Je n’ai rien inventé : Marx dit tout ça… Il suffit de le lire. La course au machinisme est sans mesure et sans fin. C’est le moyen privilégié pour empêcher la chute du taux de profit, mais à plus ou moins long terme, cela l’accélère.

Pourtant, à lire les marxistes, le problème n’est pas la machine mais son utilisation par les bourgeois…

Nouvelle preuve que les marxistes ne lisent pas Marx ! La machine est d’abord un instrument à extraire la plus-value du travail vivant. Elle permet de mettre au travail même les individus plus faibles physiquement puisqu’elle « libère » le processus de travail des contraintes et des limites de la puissance physique humaine. C’est d’abord le machinisme qui permet d’intégrer à la fabrique femmes et enfants. Marx écrit des pages terribles là-dessus. La machine est du travail mort qui domine le travail vivant. L’aliénation telle que la définit Marx est justement la soumission de l’individu à la machine et aux cadences infernales qui lui interdisent de se reconnaître dans son travail et le rendent ainsi étranger à lui-même.

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Il ne suffit pas de remplacer les capitalistes par des fonctionnaires de « l’État socialiste » pour que cela change. La Chine dite communiste est aujourd’hui l’État capitaliste le plus avancé. Il est celui qui produit massivement les composants de la machinerie mondiale, et que le Parti communiste dirige l’ensemble ne rend pas cette machinerie meilleure. Au contraire peut-être : le système bureaucratique autoritaire est le plus adéquat à la domination de la machine sur l’homme. On n’a pas assez remarqué que l’enthousiasme stalinien pour les machines et l’industrie moderne faisait écho à l’enthousiasme des futuristes italiens, une des composantes du fascisme.

Selon vous, le machinisme nous déshumanise… En quoi ?

La machinerie capitaliste accomplit la réification de l’homme. Le travailleur devient un appendice de la machine, mais c’est vrai aussi de l’individu dans tous les aspects de sa vie. Nous communiquons avec des machines, nous leur servons nos « données personnelles », nous sommes connectés comme des nœuds du méga-réseau qui gère la grande machinerie universelle. Chaque jour, on fait de nouveaux « progrès » pour aller vers la fabrication technoscientifique des enfants.

La mort elle-même se mécanise. Les produits de l’intelligence humaine se dressent devant les humains comme leur ennemi. Le machinisme nous déshumanise parce qu’il est global, systémique. Il n’intervient pas seulement pendant les heures de travail et ne se limite pas au travail manuel. Il englobe la vie entière. Nous avons commencé à apprendre à vivre avec notre « QR Code » sous le Covid. Nous « parlons » (si on peut encore employer ce mot) à des « agents conversationnels ». C’est un robot qui verbalise nos excès de vitesse. Rien n’échappe à la machine et nous avons de plus en plus de rapports avec des machines.

Vous reprenez le concept de « honte prométhéenne » de Günther Anders. Pouvez-vous l’expliquer ?

Anders raconte l’histoire de la honte qu’éprouve le visiteur d’une usine : les machines sont tellement plus parfaites, tellement mieux ajustées et plus précises, et tellement plus robustes que nous. L’intelligence technique – ce que nous a donné Prométhée selon la mythologie – nous surpasse et de loin. Par exemple, les êtres vivants sont des machines à très bas rendement. Entre l’énergie consommée et l’énergie restituée dans tel ou tel travail, on a une perte énorme. Il ne faut pas seulement fournir l’énergie correspondant au travail et à l’énergie restituée – on estime le rendement à 20 ou 30 % –, mais en plus, il faut assurer la survie de l’être vivant et c’est le plus coûteux. Vous laissez le tracteur sous le hangar quand il fait mauvais, mais le cheval doit être nourri toute l’année. Le cri du productivisme, c’est « Vive la mort ! »

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L’insertion, de gré ou de force, de tous les individus dans la machinerie globale suppose la soumission aux procédures de connexion, aux interfaces informatiques, à un monde où on cherche, souvent en vain, un humain à qui parler et nombreux sont ceux qui pensent qu’à ne pas « maîtriser » ces outils informatiques qui les maîtrisent, ils doivent se tenir pour des handicapés. À chaque connexion qui ne marche pas, à chaque mot de passe perdu, vous entendez la même rengaine : ayez honte d’être des humains, adaptez-vous à la machine.

L’IA n’est-elle qu’une étape dans la domination des machines sur l’homme ? Marque-t-elle une rupture ?

On est passé de la mécanisation du travail manuel à celle du travail intellectuel. L’affaire est ancienne. Le père de l’IA s’appelle Leibniz, mort en 1716 ! Il a l’idée de ramener tous les processus mentaux à des calculs et propose un langage « parfait » qui permettrait de trancher tous nos dilemmes en droit et morale par un seul ordre : « Calculons ». C’est aussi lui qui montre la supériorité de la représentation binaire des nombres… Et bien d’autres choses encore.

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La dernière grande vague de robotisation avait touché massivement le travail manuel et réduit les ouvriers à des « opérateurs » avec, à la clé, des licenciements massifs. Désormais, ce sont les cols blancs qui vont passer à la casserole capitaliste. Si une machine IA est supérieure à un oncologue dans la détection des cancers, à quoi bon tous ces médecins spécialistes très bien payés ? Ils peuvent être avantageusement remplacés par les opérateurs d’imagerie médicale. Même chose dans le domaine du droit : l’IA fonctionne parfaitement pour retrouver des textes, des jurisprudences et des argumentaires. La rupture sera une rupture sociale : prolétarisation et précarisation massive des classes moyennes supérieures qui sont la base des régimes politiques que nous connaissons…

La machine n’a-t-elle pas apporté aussi de vrais progrès : amélioration des conditions de travail, allongement de l’espérance de vie, confort, etc. Voulons-nous vraiment y renoncer ?

Tout dépend ce que l’on entend par progrès. Si on visite le musée de la mine à Lewarde (Nord), on y apprend comment la mécanisation a dégradé les conditions de travail des mineurs. Il y a aussi beaucoup de progrès qui appartiennent à ce que Jacques Ellul nomme le « bluff technologique ». Il faudrait faire un inventaire de tous ces pseudo-progrès. Il y a certes des machines utiles, celles que nous pouvons diriger à notre gré et évitent qu’on se brise le dos, les bras et les poumons au travail. La médecine, car « la santé est le plus grand de tous les biens » (Descartes), profite de vrais progrès. Je ne propose pas qu’on renonce au confort, mais qu’on cherche une vie confortable plus « low tech » pour parler comme Philippe Bihouix.

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Mais on pourrait, avec le plus grand profit, chasser tablettes et ordinateurs des écoles. Un tel tri de ce qui est bon et de ce dont on pourrait se débarrasser suppose que collectivement nous décidions de notre manière de produire et de régler nos échanges avec la nature. Marx appelait cela « communisme » et je suis volontiers le chemin de Kohei Saito [philosophe japonais] pour qui le communisme, c’est « moins », selon le titre de son dernier livre à succès.

Comment réinventer une technologie plus démocratique ou « conviviale », comme dirait Ivan Illich ?

Il faut retrouver le sens de la mesure. L’hubris capitaliste est dans sa nature – Marx a montré cela de manière convaincante. Mais dans son déploiement, l’humanité doit savoir où sont ses limites. Nous n’aurons jamais une planète de rechange – quoi qu’en dise Elon Musk. Si on ne part pas de là, on peut inventer toutes les utopies possibles, on ne fera que reproduire ce qui mène nos sociétés à la catastrophe. Je ne sais pas s’il existe des technologies démocratiques, mais il me semble qu’une société vraiment démocratique, basée sur l’association des producteurs, orienterait la production vers la valeur d’usage. Aujourd’hui, on cherche comment produire de la valeur, c’est-à-dire de l’argent !

Mais personne ne vit d’argent. Ce dont nous avons besoin, ce sont des moyens d’assurer notre métabolisme avec la nature, c’est-à-dire de valeurs d’usage. Produire des objets d’usage qui durent longtemps et sont aisés à réparer : voilà de quoi occuper l’imagination des ingénieurs. De même, l’agriculture biologique est indispensable si on veut en finir avec les empoisonneurs publics de la chimie, mais ça demande beaucoup de connaissances et des techniques, des techniques qui nous sont utiles, qui ne nous asservissent pas.

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Aujourd’hui, nous sommes dominés par nos échanges et nous n’avons aucune prise sur l’orientation de la technique et de la production. Il y a des choses intéressantes chez Ivan Illich ou chez Jacques Ellul. Mais la convivialité suppose un changement social radical. On n’a pas besoin de jeux en ligne : la belote ou le tarot, c’est nettement plus convivial. Mais faire triompher cette convivialité suppose que l’on tourne le dos à la société de consommation.

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