25 avril 2020 | Par Thomas Munzner | Un article publié sur le site italien de Comunismo e comunità
« […] chez Marx, l'idée du
communisme se concrétise avant tout dans l'image d'une société où l'individu,
libéré de l'aliénation, devient un homme complet, universel, c'est-à-dire
capable de développer pleinement sa personnalité ».
A. Schaff
Le communiste est un penseur militant, conscient que son action est pérenne : il n'existe pas de systèmes ou de régimes qui mettent fin à l'histoire et apaisent les esprits. L'intellectuel de formation marxiste fait de l'activité critique une action totale dans l'histoire.
Adam Schaff, dans son ouvrage Le marxisme et la personne
humaine, saisit l'essence de la pensée de Marx. Loin de tout réductionnisme
économiste, il ramène la pensée marxiste à son fondement authentique, à savoir
l'émancipation de la personne dans la communauté de toute forme d'aliénation.
Le but de la pensée marxienne est la libération d'une humanité tombée – et pas
seulement au sens métaphorique – dans les pièges de l'homme partiel, atomisé,
afin d'être utilisée avec le moins de résistance possible par le système.
L'œuvre de Marx indique le but de toute politique qui se respecte : la
libération des chaînes qui enchaînent et rendent l'homme abstrait. A. Schaff
souligne que chaque système a ses propres processus d'aliénation, de sorte que
le processus de libération vit avec l'homme et son histoire. La pensée marxiste
enseigne que les conquêtes ne sont pas définitives, que les métamorphoses des
aliénations doivent nous inciter à une participation combative et réfléchie
contre les formes d'aliénation qui se présentent sans cesse sous des formes
nouvelles. La pensée communiste est une pensée qui éduque à un sens critique
capable de saisir, dans les replis insoupçonnés des systèmes politiques, la
violence dans ses innombrables manifestations évidentes et surtout occultes : «
L'aliénation, en somme, est également présente dans la société socialiste et se
manifeste comme un vestige qui n'a pas encore été surmonté, mais elle apparaît
également sous d'autres formes plus organiques et durables, liées aux
conditions du nouveau système. Quoi qu'il en soit, le problème existe et doit
être médité de manière réaliste »[1].
Le communiste est un penseur militant, conscient que son
action est pérenne : il n'existe pas de systèmes ou de régimes qui mettent fin
à l'histoire et apaisent les esprits. L'intellectuel de formation marxiste fait
de l'activité critique une action totale dans l'histoire.
Cette action est motivée par l'humanisme combatif marxiste.
Dès ses premières œuvres, Marx a placé l'homme au centre de sa réflexion. En
effet, selon Schaff, le lien entre les œuvres de jeunesse et celles de maturité
est l'humanisme combatif intemporel de Marx. Dans les œuvres de maturité, la
dérive économiste et mécaniste dont Marx a été accusé est inexacte, car
l'économie du Capital est la réponse au problème de l'aliénation. Toute
interprétation économiste est une interprétation sinistre, car elle ne veut pas
voir que Marx cherche des solutions pour affirmer l'homme total plutôt que
l'homme unidimensionnel du capitalisme. Seule une vision holistique et
dialectique peut soustraire Marx aux formes de réductionnisme qui en invalident
les fondements. L'analyse doit donc être holistique et génétique : « Dans cette
perspective se profile le contenu humaniste du marxisme et il est possible
d'interpréter, à travers le prisme humaniste des écrits de jeunesse de Marx,
toutes les œuvres ultérieures de l'auteur du Capital. Cette analyse génétique
revêt une immense importance heuristique. Au lieu de la thèse absurde qui
affirme l'existence de deux marxismes, au lieu de la thèse tout aussi erronée
qui postule l'existence d'un seul marxisme immuable, on soutient une thèse plus
modérée et en même temps beaucoup plus féconde, selon laquelle Marx, en
développant sa pensée, a modifié l'approche des recherches et des problèmes à
résoudre. Cependant, ayant maintenu à toutes les étapes de son évolution
intellectuelle l'objectif de la libération de l'homme comme fin ultime de la
recherche et de l'action, la pensée de Marx à l'âge mûr peut et doit être
comprise dans le cadre des présupposés et des principes de l'anthropologie
philosophique qu'il a consciemment formulés dans sa jeunesse ». [2]
Pour Schaff, il n'existe qu'un seul Marx, qui a transformé
l'émancipation de l'homme en une œuvre certes ouverte, mais dont la finalité et
les objectifs à atteindre sont clairs.
Contre tout réductionnisme, Marx a vérifié que la condition
humaine est douloureuse et aliénée ; aucun appel, aucune critique ne pourra
jamais transformer l'homme enchaîné. Avec Marx, la philosophie se donne pour la
première fois pour tâche de comprendre afin de transformer le monde. Le
philosophe et la philosophie doivent répondre à l'histoire, aux hommes, pour
devenir partie intégrante de l'histoire et en être le moteur conscient.
L'objectif est l'homme total, capable d'exprimer son essence multiforme dans
les relations sociales. Il n'existe pas d'homme sans communauté, l'homme se
forme dans le réseau social de production, de sorte que l'homme libéré des
relations de division et de soumission sera un homme qui pourra vivre son
identité dans la communauté dans une dialectique positive : « Il s'ensuit que
chez Marx, l'idée du communisme se concrétise avant tout dans l'image d'une
société où l'individu, libéré de l'aliénation, devient un homme total,
universel, c'est-à-dire capable de développer pleinement sa personnalité. Marx,
depuis sa jeunesse jusqu'à l'âge mûr, alors qu'il est déjà connu comme l'auteur
du Capital, subordonne tout le reste à la réalisation de cet objectif. Marx
arrive rapidement à la conclusion que les termes « humain » et « inhumain » ont
une signification historique. Et dans L'Idéologie allemande, nous trouvons une
glose importante à la thèse de la protestation contre la « déshumanisation » de
la vie. Il convient de partir de cette hypothèse pour passer ensuite à la
représentation positive du communisme marxiste ».[3]
La philosophie doit humaniser le monde, en faire un monde
des hommes et pour les hommes. L'humanité ne doit pas accepter sa condition
comme un destin. L'histoire est le lieu où la conscience devenue politique,
projet, transforme l'histoire et les consciences. L'espoir marxiste n'est pas
une simple attente mais une participation historique, dans l'histoire : chacun
est appelé à partager pour ne pas être complice des souffrances et des
innombrables chaînes qui empêchent la naissance de la personne au monde. L'humanisme
combatif de Marx n'attend pas que les événements se produisent et transforment
l'histoire, son humanisme vit de la responsabilité de l'action. L'histoire
offre ses possibilités. À l'humanité de les saisir, de les lire, pour les
transformer en altérité militante.
L'humanisme marxiste va jusqu'à affirmer que le communisme
n'instaurera pas le bonheur, mais qu'il créera simplement les conditions pour
que chacun puisse rechercher son bonheur dans la communauté : « Le socialisme
est loin d'être contraire à l'individualité humaine. Donnons donc libre cours à
l'individu et laissons à chacun le droit d'être heureux à sa manière, peut-être
en cultivant quelques loisirs. Si l'on veut vraiment se différencier des autres
et si, pour être heureux, on a besoin d'être un peu excentrique. En
reconnaissant que cette liberté ne nuit en rien au socialisme, nous aurons
satisfait à l'une des conditions indispensables pour que les hommes puissent se
sentir effectivement et authentiquement heureux ».[4]
Chaque individu a le droit d'être heureux à sa manière,
c'est pourquoi on ne peut pas établir comment être heureux. Il faut créer les
conditions du bonheur dans la communauté, en supprimant les relations qui
limitent sa concrétisation.
La pensée marxiste est donc à des années-lumière de l'abîme
du capitalisme absolu qui a imposé une seule façon de rechercher le bonheur :
la lutte darwinienne pour les marchandises. L'homme réduit à un simple flux de
pulsions est un homme aliéné, étranger à lui-même et à la communauté. L'étude
de la pensée marxiste, sa réintroduction avec des mots riches de sens et
d'espoir, est un moment indispensable pour comprendre et redessiner un projet
humain dans un monde inhumain et désespéré.
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