« Nihil » en latin veut dire « rien ». Le nihiliste est donc un partisan du rien ?
De ce terme, il y a plusieurs acceptions. Philosophiquement, le nihilisme est
une sorte de scepticisme radical tant du point de vue de la connaissance que
du point de vue moral. Il s’exprime dans un relativisme assumé. L’existence n’a
aucun sens.
En Russie, on a appelé « nihilistes » les révolutionnaires
radicaux, contestant l’ordre établi aussi bien dans le domaine littéraire que
religieux ou politique. Ivan Karamazov est qualifié de « nihiliste ».
dans le célèbre roman de Dostoïevski : Ivan nie la justice divine et nie
donc Dieu. Son frère Aliocha est effrayé « — Mais c’est de la révolte,
prononça doucement Aliocha, les yeux baissés. » Le nihiliste conséquent
veut la destruction du monde. On retrouve cette inspiration chez les héros des Démons de Dostoïevski. Toutes les formes de
terrorisme ont quelque chose du nihilisme. Anéantir la vie !
Du nihilisme russe sortiront des courants anarchistes ou
populistes. Il s’agit de détruire le vieux monde pour en construire un nouveau
sans dogme, sans hiérarchie. Le bourgeois conservateur voit volontiers un
nihiliste dans toute personne qui veut anéantir son monde bourgeois…
En tout cas, rien de ce que nous pouvons observer aujourd’hui,
dans nos sociétés dites « avancées ». Peut-être, pourrait-on voir quelque chose ressemblant
au nihilisme russe dans les courants soixante-huitards ou post-soixante-huitards,
mais comme toujours, la deuxième fois, c’est une farce !
On peut trouver une deuxième acception du terme « nihilisme » chez Nietzsche. Pour lui, c’est l’ensemble de la civilisation occidentale, depuis Socrate et le christianisme, qui est sur une trajectoire nihiliste. Le « socrato-christianisme », si on ose employer ce mot, est égalitariste, condamne les forts et valorise les faibles, il est fondé sur le ressentiment, et conduit à l’annihilation des « valeurs de la vie ». Pour Nietzsche, le christianisme est une abomination (« La pitié, c’est la pratique du nihilisme », dit-il dans L’Antéchrist), et donc, le socialisme et la démocratie, aboutissements de cette tendance mortelle de notre civilisation, sont évidemment à rejeter sans la moindre concession.
Prenez tous les extraits qui vous intéressent et vous
obtiendrez un « Nietzsche à destination des imbéciles », un
nietzschéisme de bazar qui se porte assez bien dans les milieux qui se veulent
des élites.
Cette espèce de nietzschéisme est partagé par des gens comme
Ayn Rand (qui est le seul auteur que Trump ait lu, selon ses propres paroles) et
par les « lumières sombres » qui ne cessent de dénoncer l’assistanat,
l’aide aux pauvres et veulent libérer les forts de toutes les entraves qu’ont
mis les faibles. La sécu, les salaires garantis et la retraite, voilà du pur « nihilisme »
chez tous ces zigotos qui, pour le coup, sont des rois du ressentiment.
Pour Nietzsche, l’homme nihiliste par excellence est le « dernier
homme », celui qui ne veut pas entendre le discours de Zarathoustra
appelant à surmonter l’humain et réclame, au contraire, qu’on le laisse avec
son bonheur. Bref, le dernier homme, c’est vous et moi.
Bizarrement, aujourd’hui, le nietzschéisme anti-nihiliste
recoupe une certaine critique religieuse, tentée par le « tradi ».
Les gens ne pensent qu’à jouir, l’hédonisme a renversé toutes les valeurs. Ce n’est
vraiment pas bien. Les « Occidentaux » n’ont plus de « valeurs »
et, ici et là, on cite la tolérance à l’homosexualité comme la marque de cet
effondrement des valeurs…
Curieusement, je vois des gens théoriquement défenseurs des
travailleurs, reprenant à leur compte les critiques contre le nihilisme de l’Occident,
un peu comme hier Mme Vermeersch dénonçait comme dépravation bourgeoise les
revendications ouvrières pour le contrôle des naissances et plus généralement
tout ce qui a rapport à la liberté sexuelle.
Que le mode de production capitaliste bafoue toutes les valeurs
humaines et transforme tout en objet de trafic, c’est absolument évident. Mais, n’en
déplaise aux contempteurs du prétendu nihilisme, la civilisation européenne et
le règne du capital sont devenus antinomiques. Ce qui sont en charge de la « culture »
ne manquent pas de détruire les valeurs que la civilisation europénne a
élaborées et qui doivent être défendues, même, ô horreur, contre les rhéteurs
du « Sud global ». Du christianisme, nous gardons la valeur sacrée de
l’individu qui est toujours plus que le groupe dont il est membre, plus que sa
famille ou sa nation. Du christianisme, nous gardons l’idée d’égalité : il
n’y a plus ni homme ni femme, ni Juif ni Gentil, dit l’apôtre Paul. Du
christianisme, nous gardons aussi et peut-être avant tout l’idée que l’homme
est libre, dispose d’un pouvoir de vouloir et de juger parce qu’il a été créé « à
l’image et à la ressemblance » de Dieu. Même si vous ne croyez pas en Dieu
(ce qui est mon cas), voilà qui met l’homme au plus haut et se situe à l’opposé
de ceux qui veulent la soumission (islam). De l’humanisme et des Lumières,
nous gardons la liberté de conscience, la liberté d’exprimer nos pensées, la
liberté de critique et de débat et la confiance dans la capacité de l’instruction
de tous pour faire progresser l’humanité (relisons sur ce dernier point la lettre
de Gargantua à son fils Pantagruel, de notre grand Rabelais).
Donc, au lieu d’accabler le prétendu « nihilisme des Occidentaux »,
nous ferions mieux de reprendre et défendre pied à pied notre héritage humaniste,
en n’oubliant pas de rappeler à M. le Sud global que l’abolition de l’esclavage
vient « de chez nous », que la première société des amis des Noirs
fut fondée à Paris et que la dénonciation du colonialisme et de la soumission
des autres peuples se trouve déjà chez
Diderot ! L’accusation capitale que nous devons adresser aux classes
dirigeantes, c’est précisément qu’elles piétinent et détruisent avec acharnement
cet héritage que nous devons défendre.
Denis COLLIN – le 13 avril 2026
