Dans la revue Eléments, avri-mai 2025 n°213:
La technique, espoir ou danger ?
On a déjà beaucoup écrit sur ce thème, et ce n'est pas fini. La question
majeure, aujourd'hui, est celle du grand remplacement de l'homme par la
machine. Comment passe-t-on d'un monde où l'outil prolonge la main à un monde
où c'est la main qui prolonge l'outil ? La position critique de Denis Collin,
proche de celle de Bernard Charbonneau ou de Günther Anders, est indissociable
de son anticapitalisme, et c'est ce qui en fait l'intérêt. « La Machinerie,
écrit-il, est le corps du capital et son âme est le fétiche par excellence,
l'argent. » La dynamique du capital équivaut en effet au triomphe du «sujet
automate », si semblable au marché libéral conçu comme une « société
automatique » et autorégulée où les équilibres s'établissent d'eux-mêmes grâce
à des mécanismes spontanés. Bien avant L'homme-machine
de La Mettrie (1748), la science galiléenne visait déjà à réduire le vivant à
ses composants inertes. Tel est aussi l'objectif du transhumanisme, quand il
affirme que l'intelligence artificielle (qui n'est en réalité qu'une raison
calculatoire : vitesse de calcul + capacité de mémoire) constitue une promesse
d'autant plus crédible que le cerveau humain n'est lui-même qu'une machine. La
conception machinique de la conscience et de l'esprit telle que la posent les
neurosciences aboutit en dernière analyse àexpulser la nature et la vie du
monde des humains. La rédemption de l'« homme augmenté » par le métissage
neuronal apparaît ainsi comme l'annonce d'une société dominée par une caste
nouvelle gonflée d'une volonté de puissance caricaturale qui, bien entendu, se
réclame de l'élan faustien pour dénoncer les « romantiques » et les «
néo-luddites ». Rappelons que dans le second Faust
(acte V), on voit sans surprise Faust se rallier aux méthodes d'exploitation
capitaliste.
Il ne faut pas se plaindre d'avoir perdu son âme quand on l'a déjà vendue.
Alain de
Benoist.
Denis Collin, Devenir des machines : 400 ans de soumission de l'homme à la machine, Max Milo, 319 p„ 21,90€.