lundi 19 janvier 2026

J’écris ton nom : liberté !

1. On peut s’abstenir de toute préoccupation politique, chercher la sérénité à l’abri des tumultes de la vie publique. C’est une position qui peut se comprendre, surtout si on regarde sans trop de complaisance le spectacle qui nous est offert. Passé un certain âge, on peut se contenter d’essayer de passer à travers les gouttes des orages politiques, et, si le monde doit aller à sa perte, qu’il en soit ainsi. On peut aussi adopter une position en quelque sorte « sartrienne » et se tenir pour responsable du monde, c’est-à-dire se tenir pour engagé dans les affaires du monde et contraint d’exercer son jugement et sa volonté, chacun à son niveau et en partant de sa situation propre. Mais si on choisit la deuxième solution, encore faut-il le faire à partir de principes moraux solides. On sait que les politiciens professionnels et les aspirants au rôle de politicien professionnel ont des principes très élastiques et mobilisent pour justifier leurs actions des analyses qui se veulent réalistes, voire scientifiques. Ils se moquent volontiers du moraliste : ce qui vaut en théorie ne vaut rien en pratique, répètent-ils, valorisant le cynisme chic, le réalisme un peu snob des esprits qui se croient supérieurs. Il me semble, au contraire de ce réalisme prétendu, que l’on doit partir de principes fermes et les plus belles analyses ne valent que pour autant qu’elles éclairent l’action que commande ces principes.

2. L’histoire, prise en elle-même, n’a certainement pas de sens et comme Macbeth, contemplant le résultat de ses félonies, on peut dire que c’est « une histoire de bruit et de fureur, racontée par un idiot et qui ne signifie rien ». Mais celui qui veut agir en s’en tenant à des principes tente de donner un sens à l’histoire, à la fois en faisant sorte que les actions qu’il mène ne soit pas l’agitation d’un idiot, et en cherchant à avancer dans une certaine direction qui nous permette justement de sortir du bruit et de la fureur. On dira que donner un sens à l’histoire, c’est retomber dans l’histoire téléologique et donc théologique. Mais cette objection tombe assez vite : chacun cherche à donner un certain sens à sa vie, à réaliser des objectifs qu’il s’est fixé, et, généralement, chacun pense à ceux qui naîtront après, à ses enfants et même ses petits-enfants. Ce qui vaut pour un individu vaut pour chaque communauté – car l’homme est un animal communautaire – et de fil en aiguille pour l’humanité entière. Personne, ayant un minimum de conscience morale, ne peut dire : qu’importe si la planète devient invivable pour mes petits-enfants, qu’importe si l’humanité disparaît par la faute de l’oligarchie devenue folle.

3. Ce qui donne sens et valeur à l’existence humaine s’appelle liberté. Si nous ne sommes qu’un amas de neurones, comparable à un amas de ferraille électronique, notre vie n’a aucune valeur, pas plus de valeur que celle d’une amibe ou d’un ver de terre. Mais précisément nous, humains, ne sommes pas ce à quoi une certaine science sans conscience (qui n’est que ruine de l’âme) voudrait nous réduire. Dans toute l’histoire humaine, on peut lire la trace qu’y laisse la liberté humaine. D’abord au sens où les hommes font eux-mêmes leur propre histoire, même si c’est dans des conditions qu’ils n’ont pas choisies et leur sont léguées par les générations antérieures. Ensuite, parce que la conscience de la liberté émerge, difficilement, avec la civilisation. Les chasseurs-cueilleurs étaient sans doute libres. La domestication de la majorité par des castes supérieures marque le début des grandes organisations étatiques. Mais émerge tôt la conscience de ce qui distingue les hommes libres de ceux qui ne le sont pas. La proclamation de la liberté humaine, de la liberté par nature de tous les hommes est formulée par les philosophes stoïciens grecs puis romains et par le christianisme. Évidemment cette reconnaissance de principe ne coïncide par immédiatement avec les faits, mais marque profondément l’histoire européenne et aboutit à cette déclaration majeure : les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Une déclaration ahurissante, rejetée avec mépris par tant de « réalistes » comme les écrivains réactionnaires du type Bonald ou de Maistre. L’homme en lui-même est libre – même dans les fers – et, en même temps, il combat justement pour sa liberté, contre toute domination. Voilà ce dont il faut partir.

4. La liberté, par sa définition même, est la liberté égale pour tous, car la liberté qui n’est pas égale pour tous n’est pas liberté, mais seulement la liberté réduite au caprice de quelques-uns et au servage des autres. Encore une fois, si l’homme est une bête comme les autres, alors cette idée est dépourvue de sens. Mais traiter les hommes comme des bêtes, c’est légitimer le pire. On a connu un régime qui sélectionnait les humains en éliminant les sous-hommes et en faisant des élevages d’humains sélectionnés de la meilleure race… Encore une fois, on peut choisir de soutenir les bourreaux, les massacreurs et tous ceux qui veulent traiter les homme pis que des bêtes. Mais il faut l’assumer à la face des autres et pas camoufler cela derrière des arguties.

5. Le principe de l’égale liberté pour tous n’est pas seulement un principe qui peut se justifier selon la théorie procédurale de la justice de John Rawls, mais c’est aussi et surtout un principe qui s’enracine dans nos intuitions morales les plus indiscutables. Il vaut non seulement pour une communauté politique, mais il peut encore être le principe d’une « justice globale ». Si l’on condamne l’esclavage, c’est parce que l’on tient cette condition pour indigne et les esclavagistes pour des êtres immoraux et criminels. Si l’on doit condamner toute forme de colonisation ou de soumission d’un peuple à un autre, c’est en vertu d’un principe d’égale liberté entre les peuples qui n’est qu’une autre expression du principe d’égale liberté pour tous.

6. Ce principe d’égale liberté pour tous est aussi celui que nous choisissons lorsque nous nous plaçons du point de vue des plus défavorisés. Les favorisés n’ont aucun intérêt à ce que les défavorisés jouissent des mêmes libertés qu’eux. Mais les défavorisés revendiquent leur liberté comme le moyen et la fin de leur lutte contre les dominants favorisés. L’égale liberté pour tous opère la jonction entre les revendications démocratiques classiques et les intérêts de classe des travailleurs. Elle permet de réunir ceux qui se sont mis à l’école de Marx et ceux qui suivent l’école de Rousseau et de Kant. Le marxisme historique du XXe siècle a coupé le mouvement ouvrier de la lutte pour les libertés égales pour tous. C’est le bolchevisme qui a opéré cette coupure, dès ses premiers pas, dès la dispersion de l’Assemblée Constituante et l’interdiction des partis autres que le parti bolchévik. Tout le siècle passé a vu la régression de la liberté comme revendication sociale et la défense des régimes autoritaires et même totalitaires au nom du communisme et de la prétendue « dictature du prolétariat ». Le « camp socialiste », un camp à géométrie variable, a été gardé par toutes sortes de gardiens de camps idéologiques qui continuent d’exercer leur influence néfaste, maintenant que l’on a remplacé le camp socialiste (le prétendu socialisme est mort en 1989) par l’anti-impérialisme, quand ce n’est pas le « Sud global » opposé au « Nord collectif » pour prendre une terminologie particulièrement appréciée au Kremlin.

7. Il est remarquable qu’après avoir oublié la liberté, les prétendus marxistes et autres anti-impérialistes ont abandonné aussi toute référence aux intérêts de classe. L’exemple iranien est particulièrement clair. Pour les anti-impérialistes, la chute du régime des mollahs était une catastrophe qui risquait objectivement de renforcer les États-Unis et d’affaiblir le « Sud global » et ses parrains russes. Donc les classes laborieuses iraniennes, la jeunesse, les mouvements de femmes (femme, vie, liberté) doivent accepter la tyrannie des mollahs pour satisfaire aux calculs géopolitiques des anti-impérialistes. Ceci montre que les anti-impérialistes ne valent pas mieux que les impérialistes.

8. Notre site « La Sociale » se définit ainsi : « Analyses et débats pour le renouveau d’une pensée de l’émancipation. » Le mot « émancipation » a un sens précis : dans le droit romain, c’est l’acte qui conférait à un esclave ou à un enfant le droit d'homme libre. Par extension :  l’action de (se) libérer, de (s')affranchir d'un état de dépendance; état qui en résulte. Marx reprend ce terme dans les statuts de l’Association Internationale des Travailleurs (1864) : « l’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes. » Méprisant cet enseignement de Marx, imbus de leur absurde théorie de l’avant-garde titulaire de la vraie conscience de classe, les dirigeants bolchéviks ont jeté les bases d’une bureaucratie totalitaire surpassant de loin tout ce que l’on avait pu voir jusqu’alors. Rosa Luxemburg qui avait pourtant soutenu la révolution d’octobre perçoit clairement ce qui est en cause : « Assurément toute institution démocratique, comme toutes les institutions humaines d'ailleurs, a ses limites et ses défauts. Mais le remède inventé par Lénine et Trotsky, qui consiste à supprimer la démocratie en général, est pire que le mal qu'il est censé guérir : il obstrue en effet la seule source vivante d'où peuvent sortir les moyens de corriger les insuffisances congénitales des institutions sociales, à savoir la vie politique active, libre, énergique, de larges masses populaires. […] La liberté seulement pour les partisans du gouvernement, pour les membres d'un parti, aussi nombreux soient-ils, ce n'est pas la liberté. La liberté, c'est toujours la liberté de celui qui pense autrement. Non pas par fanatisme de la « justice », mais parce que tout ce qu'il y a d'instructif, de salutaire et de purifiant dans la liberté politique tient à cela et perd de son efficacité quand la « liberté » devient un privilège. La condition que suppose tacitement la théorie de la dictature selon Lénine et Trotsky, c'est que la transformation socialiste est une chose pour laquelle le parti de la révolution a en poche une recette toute prête, qu'il ne s'agit plus que d'appliquer avec énergie. Par malheur – ou, si l'on veut, par bonheur –, il n'en est pas ainsi. »

9. Seule la liberté permet de combattre le capitalisme. Ni la Chine, ni la Russie, ni l’Iran, ni le Venezuela, ni Cuba ne combattent le capitalisme. Leurs dirigeants défendent les intérêts d’une bourgeoisie étatique ou d’une kleptocratie opposés aux intérêts de la bourgeoisie dominante, américaine ou européenne et rien d’autre. Ils ne représentent à aucun titre les « damnés de la terre ». il faut défendre la liberté des peuples de choisir leur propre gouvernement, y compris contre les castes dirigeantes. Si on doit combattre les interventions US au Venezuela, cela ne signifie nullement apporter un soutien à la clique des gredins du prétendu « socialisme bolivarien ». L’argument selon lequel ces régimes apportent tout de même un meilleur régime social est parfaitement fallacieux. Si la redistribution suffit pour caractériser un régime, alors les régimes les meilleurs sont ceux d’Europe occidentale. On fera aussi remarquer la situation des travailleurs de Corée du Sud, de Taïwan ou d’Indonésie est bien meilleure que celle de bien des « socialismes ». L’identification du socialisme au paternalisme est, par ailleurs, très révélatrice de l’état dans lequel est tombée la critique sociale. Être libre, ce n’est pas avoir un bon maître, mais ne pas avoir de maître du tout. C’est ce que disait déjà Cicéron.

10. Pour conclure, les libertés de base (liberté d’opinion et d’expression, liberté d’association, liberté d’aller et de venir, liberté de désigner ses représentants et de contester les lois, etc.) sont non seulement désirables en elles-mêmes, mais aussi nécessaires pour combattre pour un monde meilleur. Or, nous devons constater que partout elles sont mises en cause, non seulement dans les pays de tradition autoritaire, mais aussi dans les vieux pays démocratiques sur lesquels s’étend la chape de plomb de la surveillance des « mauvaises pensées ». Défendre la liberté, voilà ce qui est l’exigence politique centrale aujourd’hui.

Le 18 janvier 2026.

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