mercredi 18 mars 2026

Souveraineté nationale et souveraineté populaire

 

Une lettre à Alain de Benoist à propos de son livre.

Cher Alain de Benoist,

Je viens de terminer votre livre, Souveraineté nationale et souveraineté populaire, que vous avez eu l’obligeance de me faire parvenir. J’ai beaucoup apprécié le travail conceptuel que vous menez sur la souveraineté et ses variations. Nous avons des accords et des désaccords. Comme j’ai tendance à confondre le peuple et la nation, évidemment j’ai aussi tendance à confondre souveraineté populaire et souveraineté nationale. Pour moi il n’y a de souveraineté nationale effective que si elle est la souveraineté populaire et il n’y a pas de souveraineté populaire sans souveraineté nationale. Des citoyens libres dans une république libre, pour reprendre ici la position défendue par Machiavel. Si on veut être maître chez soi, il faut évidemment ne pas être soumis à une puissance extérieure.

Je crois que vous critiquez trop sévèrement les souverainistes : personne ne rêve d’un État absolument souverain. Je suis « souverain » dans ma maison, mais ma souveraineté est limitée par celle des autres qui se plaindront si je fais du tapage nocturne ou si je passa la tondeuse à gazon de bonne heure le dimanche matin… Il est vrai qu’on ne doit pas confondre la souveraineté de l’État avec celle de la nation : l’État souverain a pour complément la servitude la nation et donc l’abaissement du peuple. Je crois que vous êtes au moins partiellement d’accord avec tout cela, mais je ne partage pas votre nostalgie pour l’empire austro-hongrois. Il a disparu parce qu’il était considéré comme une prison des peuples, en dépit de l’accord avec l’aristocratie hongroise. N’oublions pas que la souveraineté des nations a été la grande revendication du printemps des peuples européens de 1848. L’explosion des vieux empires est une conséquence de la dynamique du mode de production capitaliste. Comme vous, j’ai lu Otto Bauer avec le plus grand intérêt – la social-démocratie, c’est comme le reste, c’était mieux avant… Mais je crains que l’autonomie culturelle ne marche pas très bien.

 Une fois ces questions éclaircies, nous aurons de nombreux points de convergence. J’en note deux : la critique de la centralisation de l’État en France, une centralisation qui n’a fait que s’aggraver au moment où on s’est mis à parler de décentralisation. En vieux « clemenciste » je suis favorable à la suppression de cette institution napoléonienne qu’est la préfectorale. On devrait aussi développer toutes les formes de démocratie directe, qu’il s’agisse du référendum d’initiative populaire ou de la démocratie à l’athénienne que l’on pourrait pratiquer sans mal dans la plupart des communes françaises. Je suis aussi pour les « corps intermédiaires » et la Sécu devrait être gérée par les syndicats et « dénationalisée ». Et ansi de suite. Je m’étais expliqué sur toutes ces questions dans mon livre Revive la République (2005).

Je suis également favorable à une autre construction européenne et non au retour au bon vieux « concert des nations » (comme ont l’air de la souhaiter les souverainistes).  Une confédération de nations libres serait une bonne solution, avec des rapprochements plus ou moins serrés entre certaines nations. L’Europe des Six me semblait une perspective jouable, mais l’Europe fédérative à 36 est une aberration. Une telle Europe pourrait faire jouer le principe de subsidiarité, nonobstant ses origines papales… Une monnaie commune et des monnaies nationales, un libre-échange limité par le droit de véto de chaque membre… Michel Debré faisait remarquer qu’il y a plusieurs Europe en Europe et cela me semble juste. Bref l’inverse de ce qu’on fait aujourd’hui.

Pour le reste du monde, je n’en sais rien. Notre unité européenne a été construite par le christianisme et la vieille social-démocratie. Il n’y a rien de semblable en Asie, au Moyen-Orient ou en Amérique.

Je vois avec beaucoup de tristesse que la civilisation européenne se défait sous les coups de boutoir conjugué des États-Unis et de l’islam – Costanzo Preve a souligné la parenté profonde entre le protestantisme américain et l’islam. Peut-être notre civilisation va-t-elle mourir avant la fin du siècle. Mais je ne suis pas sûr que les remplaçants nous vaudront.

Bien amicalement,

Denis Collin


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