Une lettre à Alain de Benoist à propos de son livre.
Cher Alain de Benoist,
Je viens de terminer votre livre, Souveraineté nationale
et souveraineté populaire, que vous avez eu l’obligeance de me faire
parvenir. J’ai beaucoup apprécié le travail conceptuel que vous menez sur la
souveraineté et ses variations. Nous avons des accords et des désaccords. Comme
j’ai tendance à confondre le peuple et la nation, évidemment j’ai aussi
tendance à confondre souveraineté populaire et souveraineté nationale. Pour moi
il n’y a de souveraineté nationale effective que si elle est la souveraineté
populaire et il n’y a pas de souveraineté populaire sans souveraineté
nationale. Des citoyens libres dans une république libre, pour reprendre ici la
position défendue par Machiavel. Si on veut être maître chez soi, il faut
évidemment ne pas être soumis à une puissance extérieure.
Je crois que vous critiquez trop sévèrement les
souverainistes : personne ne rêve d’un État absolument souverain. Je suis
« souverain » dans ma maison, mais ma souveraineté est limitée par
celle des autres qui se plaindront si je fais du tapage nocturne ou si je passa
la tondeuse à gazon de bonne heure le dimanche matin… Il est vrai qu’on ne doit
pas confondre la souveraineté de l’État avec celle de la nation : l’État
souverain a pour complément la servitude la nation et donc l’abaissement
du peuple. Je crois que vous êtes au moins partiellement d’accord avec tout
cela, mais je ne partage pas votre nostalgie pour l’empire austro-hongrois. Il
a disparu parce qu’il était considéré comme une prison des peuples, en dépit de
l’accord avec l’aristocratie hongroise. N’oublions pas que la souveraineté des
nations a été la grande revendication du printemps des peuples européens de
1848. L’explosion des vieux empires est une conséquence de la dynamique du mode
de production capitaliste. Comme vous, j’ai lu Otto Bauer avec le plus grand
intérêt – la social-démocratie, c’est comme le reste, c’était mieux avant… Mais
je crains que l’autonomie culturelle ne marche pas très bien.
Une fois ces
questions éclaircies, nous aurons de nombreux points de convergence. J’en note
deux : la critique de la centralisation de l’État en France, une
centralisation qui n’a fait que s’aggraver au moment où on s’est mis à parler
de décentralisation. En vieux « clemenciste » je suis favorable à la
suppression de cette institution napoléonienne qu’est la préfectorale. On
devrait aussi développer toutes les formes de démocratie directe, qu’il
s’agisse du référendum d’initiative populaire ou de la démocratie à
l’athénienne que l’on pourrait pratiquer sans mal dans la plupart des communes
françaises. Je suis aussi pour les « corps intermédiaires » et la
Sécu devrait être gérée par les syndicats et « dénationalisée ». Et
ansi de suite. Je m’étais expliqué sur toutes ces questions dans mon livre Revive
la République (2005).
Je suis également favorable à une autre construction
européenne et non au retour au bon vieux « concert des nations »
(comme ont l’air de la souhaiter les souverainistes). Une confédération de nations libres serait
une bonne solution, avec des rapprochements plus ou moins serrés entre
certaines nations. L’Europe des Six me semblait une perspective jouable, mais
l’Europe fédérative à 36 est une aberration. Une telle Europe pourrait faire
jouer le principe de subsidiarité, nonobstant ses origines papales… Une monnaie
commune et des monnaies nationales, un libre-échange limité par le droit de
véto de chaque membre… Michel Debré faisait remarquer qu’il y a plusieurs
Europe en Europe et cela me semble juste. Bref l’inverse de ce qu’on fait
aujourd’hui.
Pour le reste du monde, je n’en sais rien. Notre unité
européenne a été construite par le christianisme et la vieille
social-démocratie. Il n’y a rien de semblable en Asie, au Moyen-Orient ou en
Amérique.
Je vois avec beaucoup de tristesse que la civilisation
européenne se défait sous les coups de boutoir conjugué des États-Unis et de
l’islam – Costanzo Preve a souligné la parenté profonde entre le protestantisme
américain et l’islam. Peut-être notre civilisation va-t-elle mourir avant la
fin du siècle. Mais je ne suis pas sûr que les remplaçants nous vaudront.
Bien amicalement,
Denis Collin
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire