vendredi 11 septembre 2026

Réflexions sur le destin des révolutions politiques

Les révolutions politiques se terminent mal. Elles commencent dans l’enthousiasme, évitent rarement les bains de sang, et sont soit battues et réprimées violemment (comme la Commune de Paris), soit se transforment en dictatures qui finissent par faire exactement le contraire de ce qu’elles étaient censées faire. Je ne connais pas d’exception.

Il y a peut-être une raison à chercher à tout cela : ces révolutions n’ont pratiquement jamais le soutien de la majorité du peuple. Des minorités actives, des rassemblements d’audacieux, des esprits moins soumis, mais la majorité, jamais. Même la Révolution française perdit très vite une partie de ses soutiens et se termina avec Bonaparte, après la loi Le Chapelier contre les ouvriers et l’écrasement des paysans rétifs, les chouans. La Commune de Paris ne fut que parisienne et périt. En 1917, l’assemblée constituante donna la majorité aux mencheviks et surtout aux socialistes révolutionnaires, les populistes qui portaient bien leur nom. Sans doute Castro avait-il raison de renverser Battista, mais il se refusa à convoquer une constituante et permettre au peuple de s’exprimer : des meetings de braillards et de gars en armes furent la seule forme de démocratie. La révolution algérienne ne fut pas une révolution, mais une insurrection armée minoritaire qui fut battue militairement par la puissance coloniale, mais avait écrasé dans le sang tous ses opposants avant même que la France n’octroie au FLN le pouvoir qui lui permit de devenir en quelques années une véritable cleptocratie. On peut faire la liste des révolutions et des insurrections nationales… partout les mêmes processus se répètent.

Les transformations profondes sont celles qui changent les rapports sociaux et les mentalités. C’est pourquoi la seule voie possible pour le changement social est la démocratie politique et donc le suffrage qui s’appuie sur les changements dans les profondeurs de la société. Les partis « révolutionnaires » sont inutiles, voire franchement nuisibles. Seuls peuvent être utiles les partis démocratiques grâce auxquel les peuples peuvent exprimer leur volonté et agir avec réflexion.

Les révolutions ne servent qu’à remplacer la minorité gouvernante par une autre minorité, les exploiteurs en place par d’autres exploiteurs. Les peuples savent bien que les révolutions sont des catastrophes et c’est pourquoi ils cherchent au maximum à les éviter. Pour qu’ils aillent « chercher le boulanger, la boulangère et le petit mitron », il faut qu’il n’y ait plus rien à manger.

Évidemment, la majorité des gens ordinaires n’est pas souvent conforme aux attentes des esprits forts qui savent ce qu’il faut faire et qui veulent construire la société selon leurs schémas. Cela peut paraître désespérant. Mais c’est simplement parce que chacun veut toujours conformer les autres selon sa propre complexion, et ce d’autant plus que l’on se croit instruit et détenteur du vrai Bien.

On connaît toutes les dérives possibles de la démocratie, combien elle peut devenir tyrannique. Mais nous avons appris que c’est « le pire des systèmes à l’exception de tous les autres ». La démocratie est un pouvoir et comme tout pouvoir, elle doit avoir un contre-pouvoir, un droit de contestabilité garantie. Cette démocratie dans laquelle chacun est protégé contre toute domination y compris la tyrannie de la majorité s’appelle « république », au sens où elle est pensée dans la tradition républicaniste.

Et ici, je n’ai parlé que des révolutions révolutionnaires, pas des guignolades nommées « révolution citoyenne », une expression dépourvue de sens qui se terminera, si d’aventure ses défenseurs prennent le pouvoir, en embrassades à Bruxelles. Je suis déjà vieux et je vais essayer de ne pas mourir gâteux, en me racontant des salades. Nous avons été la queue de comète d’un XXe siècle tourmenté, d’un siècle de guerres, de désagrégation des vieux empires, d’espérances vaines et de tyrannies et qui pourrait bien déboucher sur un autre assez semblable, mais cette fois dégagé de tout fatras idéologique. Déjà nos cadres de pensée anciens ne permettaient pas de penser vraiment le monde ancien. Autant dire qu’ils sont totalement inefficaces et sources de nostalgie mal placée si on les conserve aujourd’hui.

Peut-être l’idéal de liberté et de démocratie est-il à jamais une utopie. Les hommes luttent pour leur liberté, mais la tâche est toujours à recommencer. Probablement faut-il admettre avec Rousseau que la démocratie est un gouvernement fait pour les dieux et non pour les hommes. Dans ce dernier cas, il ne resterait que deux solutions : soit choisir la politique pour devenir un dominant, prendre le pouvoir, et pour cela accepter d’être menteur, fourbe, prêt à tout et même au pire, soit mener une vie honnête en se tenant aussi éloigné que possible de la politique. Évoquant les moyens auxquels les politiques ont recours, Machiavel écrivait : « Ce sont là des moyens très cruels et contraires à toutes les règles de vie, non seulement chrétiennes, mais humaines ; tout homme doit les fuir et préférer la condition de simple particulier à celle de roi, au prix de la destruction de tant d’hommes. Néanmoins, quiconque a écarté la voie du bien, doit suivre celle du mal pour se maintenir. Mais la plupart des hommes choisissent certaines voies moyennes qui sont les pires de toutes, parce qu’ils ne savent pas être ni tout à fait bons, ni tout à fait méchants... » (Discorsi, I)

À méditer.

Le 11 septembre 2026

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Réflexions sur le destin des révolutions politiques

Les révolutions politiques se terminent mal. Elles commencent dans l’enthousiasme, évitent rarement les bains de sang, et sont soit battues ...