mercredi 16 septembre 2026

Savoir et savoir-faire

« On n’a pas de pétrole, mais on a des idées ! » Ce slogan de l’ère giscardienne inaugure une nouvelle période tant idéologique que dans l’organisation des rapports sociaux. Nous sommes, dit-on, entrés dans l’économie de la connaissance ou de l’économie du savoir. On parle de la connaissance comme force de production directe. On avance des chiffres faramineux quant à la place de cette économie dans les PIB. Ce que l’on regroupe sous ce terme, ce sont toutes les activités qui manipulent de l’information, des data, faut-il dire pour être à la mode. Par la même occasion les savoir-faire, la technique dans son sens le plus ancien et le plus vénérable se trouvent, définitivement peut-être, renvoyés au rayon bricolage des supermarchés…

Cette configuration semble donner le pouvoir aux « sachants », aux experts en tous genres. Mais elle n’est pas nouvelle : depuis l’instauration des sociétés de classes, c’est-à-dire des sociétés soumises à l’œil de l’État, ceux qui dirigent sont ceux qui détiennent le savoir : prêtres et scribes forment l’armature des États antiques. La première grande division du travail oppose le travail manuel et le travail intellectuel, l’intellectuel commande ce que le manuel doit faire. L’industrie est le triomphe de l’ingénieur – et d’ailleurs les ingénieurs, pour les ouvriers, sont des membres de la classe dominante. Dans les villes jadis minières, on reconnaît aisément les maisons des ingénieurs qu’il est tout à fait impossible de confondre avec les corons.

Cette division semble donc éternelle et l’économie du savoir n’est que la dernière version d’une idéologie qui confie la direction des affaires à ceux qui « savent », c’est-à-dire qui possèdent un savoir intellectuel et sont voués à une position supérieure à ceux qui savent faire, comme si savoir faire n’était pas savoir. Rien de nouveau sous le soleil.

Cependant, les philosophes grecs nous aident à mettre dans tout cela quelque lumière. Tout d’abord, on va commencer par distinguer les gens de savoir. Le grand prêtre détenait la vérité, c’est-à-dire ce qu’on devrait révérer (vérité et révérence ont la même racine), mais les philosophes grecs commencent par porter des coups sérieux au grand prêtre et font valoir les droits de l’examen (skepsis) des choses qui tombent dans l’entendement. L’examen suppose la discussion, l’argumentation, autrement dit la dialectique. Le savoir ne vient plus d’en haut – du prêtre qui parle au nom des dieux – mais du bas, de l’homme usant de son instruction et de sa raison. La philosophie est la promotion du savoir rationnel ou encore de la science (en un sens beaucoup plus large qu’aujourd’hui). Ce savoir rationnel est supposé conduire à la vérité, mais les philosophes savent la difficulté d’atteindre la vérité et certains poussent la skepsis jusqu’à la suspension du jugement (les sceptiques). En même temps, est posée la distinction entre la croyance (doxa) et le savoir rationnel (épistémè). Le savoir-faire pratique, la technè, relève d’une autre catégorie. Le savoir est un savoir pur, théorique, et la technè est un savoir lié à l’activité. Le charpentier, le médecin, le pilote du navire et plus généralement les métiers sont des technè. Mais ces technè ne se comparent pas aux savoirs théoriques, elles sont d’un tout autre ordre. Elles ont leurs experts, ceux qui possèdent la sophia de leur domaine. Le charpentier a la sophia du bois et le pilote du navire la sophia des étoiles. Il est remarquable que le Socrate des dialogues de Platon donne toujours ces savoir-faire comme exemples d’un savoir sérieux, qu’il oppose au faux savoir des beaux parleurs, ces politiciens spécialistes de rhétorique qui tiennent le haut du pavé sur l’agora. Pourtant le rhéteur pense toujours détenir le savoir suprême, comme ce Gorgias qui, n’y connaissant rien en médecine, pensait détenir un savoir supérieur à son frère médecin, car le rhéteur peut persuader le malade de prendre un pharmakon (qu’il s’agisse d’un poison ou d’un médicament).

L’époque moderne, qui commence avec Galilée est celle où se crée un nouveau type de savoir, la science de la nature qui unit inextricablement savoir et technique. Galilée est un mathématicien et un bricoleur génial. Huygens n’invente pas que des théorèmes, mais aussi des horloges. La science et la technique fusionnent en quelque sorte en une technoscience. À la différence des techniques anciennes qui ne dépendaient pas d’une science théorique, désormais les techniques vont apparaître comme de la physique mathématique appliquée. Toute la marche de la machinerie (capitaliste) va consister à exproprier le savoir-faire ancien pour en faire une branche de la technoscience, à dépouiller donc l’artisan de sa richesse première, l’œuvre de ses mains. Tout cela n’est pas allé sans résistance (par exemple, la « perruque » dans les usines).

Au-dessus de ce processus va se développer un édifice de pseudo-savoirs qui reposent sur l’idée que l’homme est prédictible comme l’est le comportement d’une machine. Ce seront les « sciences sociales » dont la première est l’économie dont Marx fera la critique. Ces sciences (sic) ne sont pas des savoirs rationnels, mais des techniques de gouvernement des hommes par les nombres et des usines à fabriquer des procédures. Du point de vue de la production de choses utiles à la vie, toute cette couche qui emprunte son discours aux rhéteurs anciens, est purement parasitaire. Les tableaux Excel et Powerpoint sont les maquillages du vide. Mais cette classe d’inutiles forme l’armée des garde-chiourmes du capital.

Nous sommes les produits d’une très longue histoire. Cette histoire est à la fois celle des progrès de la maîtrise de la nature, mais aussi celle de l’expropriation de la nature et en premier lieu de la nature humaine en tant qu’elle se vit dans une prise à-bras-le-corps avec la nature extérieure, ce métabolisme fondamental entre l’homme et la nature dont il est une partie. L’aliénation, c’est cela : perte de la nature et perte de sa nature et aboutit à soumettre entièrement les hommes au système machinique et à l’échange marchand. Matthew Crawford, mécanicien et philosophe, dans Éloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail, plaide pour une reprise de contact avec le monde. Il est plus que temps de tenter de sortir du monde halluciné de la communication et du numérique pour remettre les pieds sur terre, en sachant que cela va exactement en sens inverse de la marche du mode de production capitaliste.

Marx plaidait pour une éducation polytechnique, unissant théorie et pratique, science et production. On devrait s’en inspirer. À la place des cours pipo d’ouverture à je ne sais quoi (les queers, les trans, la vie affective, etc.), on pourrait penser à faire une véritable initiation aux travaux manuels (menuiserie, travail du fer, mécanique, électronique, jardinage, etc.) au moins pendant les années de collège. On aiderait ainsi à réconcilier le savoir et le savoir-faire et le sachant pourrait se rendre compte combien la nature peut être rétive à nos injonctions.

Le 16 septembre 2026.

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