samedi 11 juillet 2026

Calculer n'est pas penser


Hobbes exprime brutalement un des thèmes fondamentaux de la modernité : « Penser, c’est calculer ». Nous disposons tous de la raison et donc de la capacité de raisonner, qui n’est rien d’autre qu’une sorte de calcul. En effet :

L’usage et la fin de la raison ne sont pas de trouver la somme ou la vérité de l’une ou de plusieurs conséquences éloignées des premières définitions et des significations établies des dénominations, mais de commencer à celles-ci, et de continuer [en allant] d’une conséquence à une autre. (Léviathan. V)

La raison n’est rien d’autre que la logique et celle-ci est un calcul des conséquences à partir des antécédents :

Les logiciens enseignent la même chose pour les consé­cutions de mots, additionnant ensemble deux dénominations pour faire une affirma­tion, et deux affirmations pour construire un syllogisme, et plusieurs syllogismes pour construire une démonstration; et de la somme, ou de la conclusion d’un syllogisme, ils sous­traient une proposition pour en trouver une autre. Les auteurs politiques additionnent ensemble des pactes pour découvrir les devoirs des hommes, et les jurisconsultes des lois et des faits, pour découvrir ce qui est juste et injuste dans les actions des particuliers. En somme, quel que soit le domaine, il y a place pour l’addition et la soustraction, et il y a aussi place pour la raison; et là où elles n’ont aucune place, la raison n’a rien à y faire du tout. (ibid.)

Un raisonnement est une addition ou une soustraction de pensées, et c’est exactement ce que font les ordinateurs.

Leibniz se met en quête d’une langue rigoureuse de la pensée, un système de caractères dans lequel on pourrait code toutes les propositions du droit, de la morale ou de la philosophie, et ainsi résoudre tous les dilemmes par le seul mot d’ordre : « Calculons » (Calculemus).

… dans les occasions où les sens n’agissent guère, la plupart de nos pensées sont sourdes pour ainsi dire (je les appelle cogitationes caecas en latin), c’est-à-dire vides de perception et de sentiment, et consistant dans l’emploi tout nu des caractères comme il arrive à ceux qui calculent en algèbre sans envisager que de temps en temps les figures géométriques et les mots font ordinairement le même effet en cela que les caractères d’arithmétique ou d’algèbre. On raisonne souvent en paroles, sans avoir presque l’objet même dans l’esprit. (Leibniz, Nouveaux Essais sur l’Entendement Humain II)

 Notons que Leibniz dit « pensées aveugles » en latin et « pensées sourdes » en français. Ces deux expressions désignent aussi le psittacisme, le fait de parler comme un perroquet.

La notion d’automate intellectuel et celle de l’homme-machine (La Mettrie) émergent à peu près à la même époque. C’est de ces germes qu’est née l’idée d’une intelligence artificielle qui pendra ses premières expressions avec les ordinateurs que l’on nommait des « cerveaux électroniques ».

Je propose de soutenir la thèse inverse : calculer n’est pas penser.

Tout d’abord, le calcul porte sur des signes et obéit à des règles strictes de combinaison. Par construction, le calcul est procédural et, si on suit la procédure, on obtient un résultat ou on constate que le problème n’a pas de solution. Le calcul est typiquement ce que Leibniz appelle « pensée sourde », c’est-à-dire une pensée où n’interviennent ni perception ni sentiment. Quand nous pensons, nous avons le sentiment ou la perception de notre pensée et c’est précisément ce qui s’appelle conscience. Si nous pensons sans perception ni sentiment, nous ne pensons pas, nous pouvons dire éventuellement qu’il y a de la pensée en nous ou encore que « ça pense ». Où cela pense-t-il ? Mystère ! Qu’est-ce que cela pense ? Autre mystère. La seule voie qui s’ouvre ici consiste à admettre un inconscient, au sens freudien, mais cet inconscient ne pense pas rationnellement, il n’enchaîne pas les syllogismes et ne calcule rien !

Je peux effectivement faire des opérations sans y penser, c’est-à-dire sans penser ce que je fais, en appliquant des consignes, apprises par cœur quand on a appris à compter. Je peux dire « 5 + 7 = 12 » sans y penser, sans me demander si effectivement « 5 + 7 = 12 » en sachant seulement si les signes « 5 », « + » et « 7 » se suivent, les deux prochains « = » et « 12 ». Une machine peut faire ça, sans doute un chimpanzé pourrait apprendre la même chose. Mais pour cela, il n’y a nul besoin de penser, ni de savoir que l’opération « + » est une application de NxN dans N. On retrouve ici une autre version de la « chambre chinoise » de John R. Searle : si je dispose d’une table d’utilisation des caractères chinois, je peux écrire des textes en chinois sans comprendre cette langue. La « chambre chinoise » est la réponse à au critère de Turing permettant soi-disant de pouvoir déterminer quand une machine pense.

Bref, je peux calculer sans penser, et le fait de calculer n’est pas une preuve de pensée. Que les machines puissent calculer ne prouve nullement qu’elles pensent. Or, la prétendue « intelligence artificielle » n’est qu’une méga-machine à calculer, à additionner et soustraire des propositions, pour parler comme Hobbes.

Si on peut calculer sans penser, peut-on penser sans calculer ? On peut dire que nos pensées sont toutes des jugements – quand nous pensons, au sens propre du terme, c’est-à-dire dans une pensée que s’énonce dans une phrase, nous émettons un jugement implicite ou explicite. On sait que penser renvoie à un verbe latin qui signifie peser. C’est aussi pourquoi penser, c’est peser le pour et le contre. Mais nous ne pesons pas par un calcul, lire la balance suffit. Encore faut-il avoir des yeux pour lire !

Nous ne pouvons penser et éventuellement raisonner logiquement (calculer !) que s’il y a du donné, c’est-à-dire si nous avons des perceptions soit externes, par les organes des sens, soit internes. Autrement dit, il y a pensée seulement si s’établit un couplage sujet-objet, couplage qui s’appelle précisément conscience. Que je n’aime pas les épinards ou que je croie en Dieu sont des pensées, mais évidemment non calculables, sauf à tomber dans le délire leibnizien qui suppose que le plus petit évènement, l’être le plus microscopique, découle d’un calcul du « grand horloger » divin. Mais même dans ce cas, me voilà obligé de reconnaître que non seulement cela m’est inaccessible (je ne suis pas Dieu) et également inaccessible à quelque machine à calculer que je puisse concevoir.

On identifie trop vite la raison à la logique (calculable), mais la folie peut être parfaitement logique et parfaitement déraisonnable. La raison n’appartient qu’à un être raisonnable (un être que l’on peut aussi raisonner) et donc à un sujet. Prétendre que des machines à calculer peuvent penser, c’est se donner l’objectif d’éradiquer le sujet. C’est un projet totalitaire, mais aussi inatteignable que tous les projets totalitaires qui s’abîment dans des catastrophes.

Le 11 juillet 2026

 

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Calculer n'est pas penser

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