Hobbes exprime brutalement un des thèmes fondamentaux de la modernité : « Penser, c’est calculer ». Nous disposons tous de la raison et donc de la capacité de raisonner, qui n’est rien d’autre qu’une sorte de calcul. En effet :
L’usage et la fin de la raison ne sont pas de trouver la somme ou la vérité de l’une ou de plusieurs conséquences éloignées des premières définitions et des significations établies des dénominations, mais de commencer à celles-ci, et de continuer [en allant] d’une conséquence à une autre. (Léviathan. V)
La raison n’est rien d’autre que la logique et celle-ci est
un calcul des conséquences à partir des antécédents :
Les logiciens enseignent la même chose pour les consécutions de mots, additionnant
ensemble deux dénominations pour
faire une affirmation, et deux affirmations pour construire un syllogisme, et plusieurs syllogismes pour construire une démonstration ; et de la somme, ou
de la conclusion d’un syllogisme, ils soustraient une proposition pour en trouver une autre.
Les auteurs politiques additionnent ensemble des pactes pour découvrir les devoirs
des hommes, et les jurisconsultes des lois
et des faits, pour découvrir ce qui
est juste et injuste dans les actions des particuliers. En somme, quel que soit
le domaine, il y a place pour l’addition
et la soustraction, et il y a aussi
place pour la raison ; et là où
elles n’ont aucune place, la raison n’a
rien à y faire du tout. (ibid.)
Un raisonnement est une addition ou une soustraction de
pensées, et c’est exactement ce que font les ordinateurs.
Leibniz se met en quête d’une langue rigoureuse de la
pensée, un système de caractères dans lequel on pourrait code toutes les
propositions du droit, de la morale ou de la philosophie, et ainsi résoudre
tous les dilemmes par le seul mot d’ordre : « Calculons » (Calculemus).
… dans les occasions où les sens n’agissent guère, la plupart
de nos pensées sont sourdes pour ainsi dire (je les appelle cogitationes
caecas en latin), c’est-à-dire vides de perception et de sentiment, et
consistant dans l’emploi tout nu des caractères comme il arrive à ceux qui
calculent en algèbre sans envisager que de temps en temps les figures
géométriques et les mots font ordinairement le même effet en cela que les
caractères d’arithmétique ou d’algèbre. On raisonne souvent en paroles, sans
avoir presque l’objet même dans l’esprit. (Leibniz, Nouveaux Essais sur l’Entendement
Humain II)
Notons que Leibniz
dit « pensées aveugles » en latin et « pensées sourdes » en français. Ces deux
expressions désignent aussi le psittacisme, le fait de parler comme un
perroquet.
La notion d’automate intellectuel et celle de
l’homme-machine (La Mettrie) émergent à peu près à la même époque. C’est de ces
germes qu’est née l’idée d’une intelligence artificielle qui pendra ses premières
expressions avec les ordinateurs que l’on nommait des « cerveaux électroniques ».
Je propose de soutenir la thèse inverse : calculer
n’est pas penser.
Tout d’abord, le calcul porte sur des signes et obéit à des
règles strictes de combinaison. Par construction, le calcul est procédural et, si
on suit la procédure, on obtient un résultat ou on constate que le problème n’a
pas de solution. Le calcul est typiquement ce que Leibniz appelle « pensée
sourde », c’est-à-dire une pensée où n’interviennent ni perception ni
sentiment. Quand nous pensons, nous avons le sentiment ou la perception de
notre pensée et c’est précisément ce qui s’appelle conscience. Si nous pensons
sans perception ni sentiment, nous ne pensons pas, nous pouvons dire
éventuellement qu’il y a de la pensée en nous ou encore que « ça pense ». Où
cela pense-t-il ? Mystère ! Qu’est-ce que cela pense ? Autre mystère. La seule
voie qui s’ouvre ici consiste à admettre un inconscient, au sens freudien, mais
cet inconscient ne pense pas rationnellement, il n’enchaîne pas les syllogismes
et ne calcule rien !
Je peux effectivement faire des opérations sans y penser,
c’est-à-dire sans penser ce que je fais, en appliquant des consignes, apprises
par cœur quand on a appris à compter. Je peux dire « 5 + 7 = 12 » sans y
penser, sans me demander si effectivement « 5 + 7 = 12 » en sachant seulement
si les signes « 5 », « + » et « 7 » se suivent, les deux prochains « = » et « 12 ».
Une machine peut faire ça, sans doute un chimpanzé pourrait apprendre la même
chose. Mais pour cela, il n’y a nul besoin de penser, ni de savoir que
l’opération « + » est une application de NxN dans N. On retrouve ici une autre
version de la « chambre chinoise » de John R. Searle : si je dispose d’une
table d’utilisation des caractères chinois, je peux écrire des textes en
chinois sans comprendre cette langue. La « chambre chinoise » est la réponse à
au critère de Turing permettant soi-disant de pouvoir déterminer quand une
machine pense.
Bref, je peux calculer sans penser, et le fait de calculer
n’est pas une preuve de pensée. Que les machines puissent calculer ne prouve
nullement qu’elles pensent. Or, la prétendue « intelligence artificielle »
n’est qu’une méga-machine à calculer, à additionner et soustraire des
propositions, pour parler comme Hobbes.
Si on peut calculer sans penser, peut-on penser sans
calculer ? On peut dire que nos pensées sont toutes des jugements – quand nous
pensons, au sens propre du terme, c’est-à-dire dans une pensée que s’énonce
dans une phrase, nous émettons un jugement implicite ou explicite. On sait que
penser renvoie à un verbe latin qui signifie peser. C’est aussi pourquoi
penser, c’est peser le pour et le contre. Mais nous ne pesons pas par un calcul,
lire la balance suffit. Encore faut-il avoir des yeux pour lire !
Nous ne pouvons penser et éventuellement raisonner
logiquement (calculer !) que s’il y a du donné, c’est-à-dire si nous avons des
perceptions soit externes, par les organes des sens, soit internes. Autrement
dit, il y a pensée seulement si s’établit un couplage sujet-objet, couplage qui
s’appelle précisément conscience. Que je n’aime pas les épinards ou que je
croie en Dieu sont des pensées, mais évidemment non calculables, sauf à tomber
dans le délire leibnizien qui suppose que le plus petit évènement, l’être le
plus microscopique, découle d’un calcul du « grand horloger » divin. Mais même
dans ce cas, me voilà obligé de reconnaître que non seulement cela m’est
inaccessible (je ne suis pas Dieu) et également inaccessible à quelque machine
à calculer que je puisse concevoir.
On identifie trop vite la raison à la logique (calculable),
mais la folie peut être parfaitement logique et parfaitement déraisonnable. La
raison n’appartient qu’à un être raisonnable (un être que l’on peut aussi
raisonner) et donc à un sujet. Prétendre que des machines à calculer peuvent
penser, c’est se donner l’objectif d’éradiquer le sujet. C’est un projet
totalitaire, mais aussi inatteignable que tous les projets totalitaires qui
s’abîment dans des catastrophes.
Le 11 juillet 2026

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