vendredi 3 juillet 2026

Sur un prétendu droit de disposer de son corps et de sa vie


Lors d’une discussion sur la loi autorisant l’euthanasie (pardon, « l’aide à mourir »), un partisan de cette loi m’opposait le principe « supérieur » suivant : « je suis pour le droit à disposer de SON corps et de SA vie POINT ».  Dans cette proposition, il y a de nombreux points discutables. Mon contradicteur croit énonce un principe supérieur, mais, dans cet énoncé, à peu près tout est faux.

D’abord, si on parle de « droit », cela signifie que personne ne peut (n’a le droit) de m’empêcher de jouir de ce droit. Pourtant, si quelqu’un veut se suicider en se jetant du haut d’un pont ou en se pendant, tout passant a le devoir de l’empêcher de sauter ou doit le dépendre et appeler les secours. Il n’y a pas de « droit au suicide ». On peut se suicider, c’est un fait, mais on ne peut nullement invoquer un « droit ». Pour tout dire, tous les actes de notre vie ne procèdent pas d’un droit. Ce que concerne le droit, c’est la personne, c’est-à-dire un sujet de droit.

En deuxième lieu, il est absurde de réclamer un « droit de disposer de son corps », tout simplement parce que personne ne dispose de son corps. D’abord parce que le corps dispose de lui-même si j’ose dire et ne me demande nulle autorisation pour tomber malade ou pour passer de vie à trépas. Dans ces cas-là, on devrait plutôt dire que c’est mon corps qui dispose de moi… Il faut renoncer à séparer le corps du moi. Je n’ai pas un corps, je suis ce corps et le corps et la personne sont la même chose sous deux attributs différents et c’est pour cette raison que je ne dispose pas entièrement de mon corps, car le corps n’est pas quelque chose que je possède et dont je pourrais à volonté me séparer. Les mutilations que subit le corps sont des mutilations du moi.

Il existe également des limites sociales : je ne dispose de mon corps que dans la mesure où ce n’est pas un objet de scandale. Sauf dans les lieux réservés, on ne se promène pas nu et on ne va pas à l’école déguisé en Iroquois, pour parler comme Mélenchon à l’époque où il était hostile au port du voile.

Que je ne dispose pas de mon corps l’atteste juridiquement l’interdiction de vendre son corps. Vendre mon corps, c’est me faire esclave et Rousseau a bien montré ce qu’il y aurait de parfaitement absurde dans un tel contrat de vente. Ce serait une vente dans laquelle le vendeur disparaît à peine l’acte de vente est-il signé ! En me faisant esclave, je renonce à ma qualité d’homme et je renonce à moi-même. En France, l’interdiction de vendre son corps, c’est-à-dire de se faire volontairement esclave est complétée par l’interdiction de vendre des parties de son corps : on peut donner certains organes, mais non les vendre !

En troisième lieu, je ne dispose pas de ma vie ! La seule chose que je puisse faire, c’est me suicider et alors je ne dispose plus ni de ma vie, ni de rien d’autre. Si je brise un vase précieux, volontairement, j’ai disposé de ce vase et je peux toujours éprouver un soulagement (parce que ce vase rappelait un mauvais souvenir), me faire rembourser par l’assurance, racheter un autre vase. Mais si je brise ma vie, le champ de mes possibles est réduit à zéro.

De quelque manière que l’on aborde la question, il est impossible de faire du « droit à disposer de SON corps et de SA vie », un principe suprême. A fortiori quand on invoque ce droit pour le « suicide assisté » ou « l’aide à mourir ». Le « suicide assisté » est encore une aberration logique : le suicide, c’est se donner soi-même la mort ; et le suicide assisté signifierait se donner soi-même la mort par un autre… On peut aider quelqu’un à vivre, mais pas à mourir, car mourir n’est pas quelque chose de souhaitable, quelque chose qu’on puisse désirer comme utile à la poursuite de sa propre vie ! Et, de toutes les façons, on finira par mourir. Pas besoin d’aide pour cela. Ou alors on finira par dire que les assassins se sont contentés d’aider leurs victimes à mourir. Après tout, il est sûrement moins pénible de mourir d’un coup, d’un coup de revolver dans le tête que mourir d’une « longue maladie ».

Il n’y a aucune raison d’accepter la nouvelle loi sur l’aide à mourir : cette loi est un monstre juridique et une abomination morale. Que d’autres pays l’aient fait n’est pas un argument. On ne peut pas se prévaloir des turpitudes des autres pour justifier les siennes. Invoquons ici encore le principe kantien : « tu respecteras en ta propre personne l’humanité comme une fin en soi et jamais simplement comme un moyen ». Je ne dois pas me disposer de telle sorte que mon corps suscite le dégoût de l’humanité ou soit réduit à un simple moyen.

Ce que nous voyons avec ces lois pour l’euthanasie, c’est l’impasse dans laquelle nous sommes conduits par les progrès même de la médecine qui promet l’immortalité, mais est évidemment incapable de tenir sa promesse : d’un côté les délires d’un Laurent Alexandre et des maîtres de la « tech » et de l’autre les législateurs de la mort administrée. Ce monde pue.

Denis Collin – 3 juillet 2026

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