jeudi 25 juin 2026

Nature et liberté

Que l’homme soit libre, par nature, n’est pas un fait démontrable « scientifiquement », ce n’en est pas moins un fait empirique. Les lapins construisent des terriers de lapin, les hommes habitent des cavernes, construisent des cabanes, construisent des maisons de pierre, des palais, des buildings gigantesques, et même, s’il le faut, des sortes de terriers de lapin dans les guerres de tranchées.

Évidemment, l’homme est biologiquement déterminé. Il ne peut voler comme les oiseaux ni nager longtemps sous l’eau comme les poissons. La station verticale, la libération des mains, le larynx libéré et le développement cérébral sont des résultats de l’évolution, mais ce résultat que personne n’a voulu a permis à l’homme dès les origines de se choisir ! Résultat que personne n’a voulu : car, si on ne croit pas en Dieu, l’apparition de l’homme est un processus contingent et, si on croit en Dieu, on aboutit nécessairement à l’idée que, puisque l’homme a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, il est lui-même, en quelque manière, Dieu ! Mais laissons là Dieu. Il nous importe d’abord de cerner ce qui fait le propre de l’homme en tant qu’il est un être vivant. La difficulté est de savoir si on doit admettre deux ordres, un ordre de l’être pensant, un ordre spirituel auquel l’homme appartient et, de l’autre, un ordre des choses physiques, matérielles c’est-à-dire sensibles. L’homme appartiendrait à ces deux ordres, serait leur union un peu mystérieuse. Mais, en appliquant le principe du rasoir d’Occam, essayons de supprimer cette dualité très encombrante pour nous contenter de l’ordre de la nature en tant qu’elle est vie, qu’elle se manifeste comme vivante.

Spontanéité et effort du vivant

Il y a là, en premier lieu, dans tout être vivant, quelque chose de spécifique et qui permet de reconnaître le vivant lui-même. Les choses obéissent au mécanisme physico-chimique. Je tape sur un clou, il s’enfonce dans le bois. Je verse de l’acide sur une base et j’obtiendrai du sel et de l’eau … et ainsi de suite. Je peux même programmer le lancement d’un vaisseau spatial qui dans trente ans m’enverra des photos de la Terre  vue de quelques dizaines de milliards de kilomètres ! Le déterminisme physico-chimique rend l’homme qui le connaît tout-puissant. Il est comme Dieu, puisque le voilà devenu comme maître et possesseur de la nature. Mais avec les êtres vivants, c’est une autre paire de manches. Ils n’en font qu’à leur tête ! Cultivez des bactéries : en général ça marche et ça donne le résultat attendu, mais, précisément, il faut attendre. Ce n’est pas l’opérateur qui fixe le rythme et de l’inattendu peut toujours arriver. Dès qu’on monte un peu dans l’échelle de la complexité du vivant, l’inattendu se multiplie. On a bien fabriqué des êtres vivants sur mesure (OGM), les effets pervers ne manquent pas et le but recherché est souvent bien plus coûteux que prévu et que prévisible. Les éleveurs savent bien que ça ne marche qu’en gros. Dans une portée de chiots, tous sont différents, chacun a son caractère. Cette manifestation spontanée et cette irréductibilité des individus sont donc les caractères propres des êtres vivants.

Leibniz l’a dit et répété : il n’y a pas deux êtres identiques : être, c’est être un, c’est-à-dire former une unité et se distinguer des autres. Les choses inertes n’ont pas d’unité : on peut les couper, les triturer, les démonter s’il s’agit de machines, ça n’a aucune espèce d’importance. La machine démontée ne peut plus remplir sa fonction pour moi, mais c’est simplement parce qu’elle n’existe comme entité que pour moi qui vais l’utiliser. Elle n’existe pas par elle-même. Mais la machine n’a pas non plus d’individualité. Je ne peux distinguer deux machines identiques que par leur numéro de série : c’est encore un être humain qui les spécifie et s’il le fait, ce n’est pas pour une raison qui concerne l’être de la machine, mais seulement pour les distinguer commercialement.

Les choses inertes que nous n’avons pas créées n’ont pas plus d’individualité ni d’unité. Les pierres, les galets, les grains de sables, les rochers ou les montagnes n’ont ni identité ni unité. Les montagnes ne sont que repères sur des cartes de géographie. Les sommets et les lacs sont de purs phénomènes physiques. Leibniz soutient que nous percevons des choses comme inertes uniquement parce que nos sens sont trop grossiers et que si nous pouvions discerner ce qui se passe dans une chose inerte, nous y verrions des êtres vivants. Ce n’est pas tout à fait faux. Par exemple, dans cette étendue de terre sombre qui semble sans vie sous le froid hivernal sommeillent des millions et des millions d’êtres vivants par mètre cube de terre.

La démarche de Leibniz a ceci d’intéressant qu’elle procède à rebours de la science physico-chimique moderne. Cette dernière tend en permanence à réduire le vivant à l’inerte, l’animal ou la plante aux cellules, les cellules à leurs composants chimiques et ces derniers aux éléments du tableau de Mendeleïev. La démarche de Leibniz est inverse : elle vise à montrer qu’il y a partout du vivant, même quand nous ne le voyons pas. La préoccupation de Leibniz n’est pas scientifique, il ne cherche pas une méthode générale pour connaître la réalité, mais son objet est métaphysique et théologique. Cependant, il souligne quelque chose de très important : la spécificité du vivant qui a en lui-même son propre principe – on y verra sans doute un héritage de son aristotélicisme, puisqu’il est un des rares philosophes rationalistes classiques à ne pas rejeter l’héritage du Stagirite, précisément sur cette question, celle des entéléchies, et c’est  pour cette raison qu’il garde l’idée de cause finale indispensable à toute téléologie conséquente.

Étrangement, Spinoza n’est pas si loin de Leibniz – on ferait mieux de dire que Leibniz n’est pas si loin de Spinoza, car toute la pensée de Spinoza s’articule sur une proposition clé : tout être tend à persévérer dans son être. Cette tendance, ce mouvement propre à chaque être se nomme « conatus », que l’on traduit en français pas « effort », et tout être persévère d’autant plus que son « conatus » est puissant. Spinoza a beau critiquer les « causes finales », l’effort est bien dirigé vers un but, en l’occurrence le maintien de l’être lui-même. Au plus bas niveau de « conatus », l’être se contente de rester dans l’état dans lequel il se trouve : en repos s’il est en repos, en mouvement inertiel s’il est en mouvement. L’inerte est cette pure passivité. Si je lance la pierre, elle ne fait rien pour revenir au repos. Si je la casse avec un marteau, elle ne fera rien pour échapper au coup de marteau. Donc l’effort des êtres inertes, leur « conatus » est à peine un effort, c’est un conatus qui tend vers zéro. Alors que les êtres vivants s’efforcent de se maintenir en vie, la    mouche s’efforce d’échapper au coup de tapette à mouches, et plus encore les êtres vivants tendent à l’expansion de la vie. Les bactéries se multiplient et tous les vivants se reproduisent. Au lieu d’un conatus infinitésimal, c’est un conatus expansif ! Ce « conatus » peut encore être nommé puissance d’agir, et dans tout être vivant il y a une puissance d’agir, qui est aussi une puissance d’être, d’être plus pleinement. L’être vivant s’efforce de déployer cette puissance d’agir, de la porter à son point maximum. Mais la puissance d’agir peut faiblir. La mort n’est rien d’autre que l’anéantissement de cette puissance d’agir et chaque être s’efforce d’abord de lutter contre cet anéantissement toujours menaçant et qui finit par l’emporter.

Henri Laborit donne cette définition : qu’est-ce qu’un être vivant ? C’est une structure qui maintient sa structure ! Mais maintenir sa structure, ce n’est pas une petite affaire ! Il faut consommer de l’énergie, beaucoup d’énergie et, du point de vue de l’industriel, la machine vivante a un très mauvais rendement. Les herbivores mangent des végétaux, mais pour obtenir une calorie végétale assimilable, il a fallu 100 calories solaires (rendement 1% !) Pour entretenir un homme à rien faire, on compte 2000 calories (en fait des kcal) soit en gros 8,36x106 joules. La vie d ans son ensemble est une gigantesque machine à gaspiller l’énergie.[1] Persévérer dans son être, c’est vraiment un gros effort !

Maupertuis, au xviiie siècle, avait formulé le principe de moindre action : « L'Action est proportionnelle au produit de la masse par la vitesse et par l'espace. Maintenant, voici ce principe, si sage, si digne de l'Être suprême : lorsqu'il arrive quelque changement dans la Nature, la quantité d'Action employée pour ce changement est toujours la plus petite qu'il soit possible. » Admettons que l’être suprême soit si sage et qu’il existe, il a dû avoir recours à un autre principe pour créer les êtres vivants ! La vie, c’est plutôt le principe d’action maximale.

Si on admet le second principe de la thermodynamique de Carnot, l’entropie d’un système isolé tend naturellement à croître. Autrement dit, le désordre s’installe dans tout système, les températures tendent à se niveler et on se dirige ainsi vers la mort thermique de l’univers. Mais si on admet ce principe, comment se fait-il que la vie soit apparue ? Contre l’entropie, apparaitrait donc de la « néguentropie »…[2] Il va falloir trouver les moyens de réunir tendance et contre-tendance, l’union de l’être et du non-être, et se faire dialecticien.

L’incompréhensible miracle de la vie

Il y a un problème fondamental sur lequel nous buttons et qui est la cause des multiples paradoxes qui surgissent dès que l’on essaie d’englober le réel d’un seul regard. Ce problème est celui de l’incomplétude radicale de la science telle qu’elle s’est constituée depuis le xviie siècle, avec Galilée, Descartes et leurs collègues, disciples et successeurs. Or le noyau indestructible de la science moderne s’appelle mécanique : la mécanique céleste sera son premier terrain, dans le même temps où se déploie l’art des machines.

Les machines sont très anciennes, le néolithique nous en donne des exemples : un propulseur est une sorte de machine à propulser des lances. La construction des villes, des temples, des monuments eût été inimaginable sans des techniques déjà perfectionnées. Pour la construction des pyramides, il n’était besoin ni de la mobilisation de centaines de milliers d’esclaves ni de l’intervention des extraterrestres. Hérodote parle de 100 000 hommes pour la construction de la grande pyramide de Gizeh, mais les historiens révisent ce chiffre à la baisse, 10 000 à 15 000 hommes. Mais on a une idée des machines et de l’ingéniosité dont il a fallu faire preuve.  Dans l’Antiquité grecque, le roi de la machine – la machine est aussi une ruse ou une machination – c’est évidemment Ulysse le rusé ou le compliqué (ainsi que le propose une traduction récente), qui construit une machine qui imite si bien la nature (le célèbre cheval de Troie) que les Troyens s’y laissent prendre et seront détruits… La leçon pourrait valoir bien au-delà du mythe grec et de la célébration du héros Odysseus. Archimède est resté célèbre pour son art des machines (la vis et le levier) et, dit-on, il aurait fait réaliser des miroirs pour faire converger les rayons du soleil afin d’incendier la flotte ennemie qui se proposait de monter à l’assaut de Syracuse. Il s’agit, bien sûr, d’une légende, mais qui en dit long sur la réputation de cet ancêtre des armes à laser de Star Wars. Les Romains furent des spécialistes des machines de guerre et, des Étrusques, ils avaient appris l’hydraulique. Tout le Moyen Âge, loin d’être un âge sombre, fut le temps du perfectionnement continu du machinisme, y compris cette machine diabolique qui permet d’imprimer des livres, une technique déjà connue des Chinois, mais qui va devenir un des facteurs les plus puissants de la transformation du monde.[3]

La grande nouveauté des temps modernes n’est pas la technique, mais la fusion de la science et de la technique, l’unification en une seule personne de l’ingénieur et du savant, typiquement Galilée ! L’invention de la physique mathématique permet de faire de la technique l’application rationnelle de la physique mathématique. Le succès prodigieux de cette opération, d’où est né véritablement notre monde, contribue à faire de la mécanique le modèle de toute science.

En premier lieu, la science part de l’observation des phénomènes et de la recherche des relations régulières, c’est-à-dire mathématiques, entre les phénomènes. La causalité, catégorie si complexe chez Aristote, se réduit à ce que les scolastiques appelaient « cause efficiente » : un phénomène A est la cause efficiente d’un phénomène B si l’apparition de A entraîne celle de B. Donc, les « causes finales » sont rejetées dans la physique (on les garde prudemment pour parler de Dieu). En troisième lieu, la science ne s’occupe plus des « pourquoi », mais s’en tient au « comment ». Tous les « pourquoi » se ramènent à la question métaphysique par excellence : « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » une question qui ne peut appeler qu’une réponse théologique. Enfin, un phénomène n’est pleinement connu que lorsque l’on a pu le décomposer en ses éléments simples : la science commence par l’analyse, c’est-à-dire cette décomposition.

Cohérent, Descartes en conclut que, si l’on veut connaître les animaux (c’est-à-dire tous les vivants), il faut les considérer comme s’ils étaient des machines. Descartes ne dit pas franchement : « les animaux des machines ». Il se contente de prendre la machine comme un modèle, une heuristique pour obtenir une connaissance scientifique du vivant. La Mettrie, en bon cartésien, pousse jusqu’au bout son avantage et propose de décrire l’homme comme une machine, ce dont Descartes s’était bien gardé, séparant l’homme des autres animaux par son âme immortelle.

En l’état des sciences et des techniques à l’époque de Descartes, son programme est inapplicable. On vient tout juste d’inventer le microscope qui donne à voir l’infiniment petit vivant ! Bien avant de voir la structure fine de la matière, on voit des bactéries, des cirons, etc. C’est peut-être une des explications de la thèse de Leibniz exposée plus au haut : la matière est vivante jusque dans ses structures invisibles.

L’histoire naturelle

Dans un premier temps, le mécanisme reste un modèle sans véritable efficacité scientifique. Dans son traité De l’homme Descartes produit une description mécanique du corps humain, mais il se garde bien d’affirmer qu’il en est réellement ainsi. Descartes écrit une fiction : tout se passe comme si le corps humain était une machine. Mais ce « comme si » ne permet pas d’agir réellement sur le corps (par exemple pour restaurer sa santé) et ne permet pas de faire une science des êtres vivants comme on est en train de faire une science des machines, une science mathématique, prédictive.  

Cet échec apparent[4] du mécanisme dans la connaissance du vivant permet de comprendre pourquoi la biologie, qui apparaît d’abord sous le nom d’histoire naturelle[5], n’est pas d’emblée mécaniste. De fait, elle reste largement tributaire des visions finalistes du passé. à côté des forces mécaniques, on invoque une puissance vitale. Diderot, exposant les positions prêtées au docteur Bordeu, développe une vision vitaliste de la réalité. Il est vrai qu’il a subi l’influence de Spinoza et celle de Leibniz, qu’il concilie à sa manière. L’idée de l’explication du vivant par une force, un peu mystérieuse nommée « principe vital », est dominante au xviiie et xixe siècle. Bichat définit la vie comme l’ensemble des fonctions qui s’opposent à la mort, encore faut-il se mettre d’accord ce qu’on entend par « mort » : une pierre n’est pas morte, seul peut être mort un être qui a été vivant… On ne commence à sortir du vitalisme qu’avec Claude Bernard, dont l’Introduction à l’étude la médecine expérimentale reste une œuvre essentielle dans l’histoire des sciences.

Bergson affirme qu’il faut dépasser aussi bien le mécanisme que le finalisme. Il montre que loin d’être opposées ces deux attitudes au fond sont identiques et passent facilement de l’une dans l’autre. L’idée centrale de Bergson est que « la vie déborde l’intelligence. » Partant de l’analyse de l’évolutionnisme darwinien, il conclut que l’adaptation des organismes vivants n’est compréhensible que si on fait appel à un principe de direction. Les variations accidentelles germinales — qui sont à la base de l’explication néo-darwinienne de l’évolution — ne peuvent être tenues pour véritablement accidentelles : « Nous ne pouvons nous empêcher de croire qu’elles sont le développement d’une impulsion qui passe de germe à germe à travers les individus, qu’elles ne sont par conséquent de purs accidents, et qu’elles pourraient fort bien apparaître en même temps, sous la même forme, chez tous les représentants d’une même espèce ou du moins chez un certain nombre d’entre eux. »[6]

À partir de l’étude de l’évolution, Bergson croit montrer qu’il faut introduire pour comprendre le vivant l’idée d’un « élan originel de la vie » ou encore « élan vital ». Autrement dit, Bergson revient à une forme de vitalisme tout en voulant dépasser l’opposition entre vitalisme et mécanisme. C’est une des raisons qui ont valu à Bergson une assez mauvaise réputation chez les scientifiques. On ne peut cependant s’empêcher de constater que tout se passe comme si Bergson avait raison : les proto-bactéries qui naissent de l’eau très chaude dans une atmosphère surchargée en azote et en gaz carbonique transforment radicalement l’atmosphère terrestre, puis apparaissent des organismes élémentaires plus complexes (des cellules à noyaux), puis des agrégations d’organismes élémentaires (comme les récifs de corail), puis des organismes complexes et enfin, le dernier et non le moindre, un mammifère doué d’une gros cerveau, d’un nombre énorme de neurones et des mains libres et disponibles pour s’approprier le monde. On peut dire que tout cela est parfaitement contingent ou qu’il y a une « poussée vitale » : cette discussion n’est peut-être pas aussi intéressante que l’on a pu le croire. Au fin, c’est un peu comme les discussions sur les preuves de l’existence de Dieu, discussions dont Kant nous a montré, une fois pour toutes, la vanité.

Finalement, aujourd’hui, la biologie est réintégrée au moins partiellement dans le grand ensemble des sciences physico-chimiques modernes avec le développement de la biologie moléculaire et la croyance dominante selon laquelle la chimie moléculaire donnera l’explication la plus complète des phénomènes du vivant. Mais, on a beau faire, la vie résiste à la mathématisation, résiste à son intégration dans l’ensemble des sciences sur le modèle de la physique et de la chimie. On trouve bien des foules de lois statistiques, mais pas plus le petit début du commencement d’une réelle mathématisation du vivant. Aucune relation fondamentale de la dynamique, aucune relation fondamentale de l’électricité dont on pourrait de manière axiomatique déduire les autres lois, ainsi que le font les physiciens !

On peut conclure provisoirement qu’il n’y a pas une science de la nature, mais des sciences qui décrivent chacune une couche du réel, chacune à sa manière. Au demeurant, même la physique n’est pas unifiée : entre la théorie quantique et la théorie de la relativité, malgré les efforts d’unification, on doit constater que ça ne colle pas ! Tout ceci n’enlève rien à la valeur des théories scientifiques, mais exige simplement un peu de modestie. Kant l’avait déjà souligné : la raison pure dans son usage théorique (les sciences de la nature, en fait) n’est capable que de connaître ce qui est donné dans l’expérience et cette connaissance est toujours seulement conditionnelle. Il remarquait également que la connaissance des êtres vivants diffère notablement de la physique et l’on doit toujours supposer dans ces êtres une finalité, sans pour autant pouvoir établir un sens général du vivant. Nous ne sommes guère plus avancés que Kant.

L’histoire naturelle s’est d’abord développée comme « enquête » sur la nature, conformément à l’étymologie de « histoire ». Mais on peut parler d’histoire naturelle en un autre sens, celui dont on use quand on parle de l’histoire humaine. L’histoire humaine est constituée d’événements absolument singuliers, d’événements qui ne se répètent pas. Rien ne se répète à l’identique – Marx dit ironiquement que l’histoire se répète toujours deux fois, la première comme tragédie et la seconde comme farce. À la différence des processus physiques, l’événement historique est un imprédictible et personne n’a de maîtrise sur le cours de l’histoire. On pourrait donc, et on l’a souvent fait, opposer l’histoire toujours singulière et la physique toujours générale. Mais la physique, comme on vient de le dire, n’est pas toute la connaissance de la nature, elle n’est que la connaissance des phénomènes qui se répètent et se répètent même à volonté puisque les expériences doivent pouvoir être réitérées aussi souvent que nécessaire. Pourtant la nature dans son ensemble est scandée de phénomènes singuliers : si on admet la thèse du « big bang », voilà une première singularité, puis la formation des atomes et celle des corps célestes, puis l’apparition de la vie sur Terre, l’extinction des grands sauriens, et, last but not least, l’advenue de sapiens, nous !

Qu’il y ait une histoire de la nature, cela veut dire que surgit du nouveau, c’est-à-dire de l’imprédictible. Aucun dinosaure du Crétacé, équipé de toute la science moderne n’aurait pu prévoir l’apparition de sapiens ! On peut toujours émettre des hypothèses plus ou moins probables, comme les prévisions météorologiques, mais ces prévisions ne sont pas des prédictions et ne possèdent aucun des traits caractéristiques des lois de la physique et de la chimie.

L’émergence et la liberté

Si on suit le fil de la réflexion ouverte ci-dessus, on doit admettre que le déterminisme de la physique – et les lois de la physique sont vérifiées avec une précision extraordinaire aujourd’hui – n’est pas une caractéristique de la nature considérée globalement. Comprenons bien l’enjeu : si la réalité obéit à des lois déterministes comme celles de la physique, alors il faut admettre qu’aucune liberté n’est pensable, sauf au sens restreint des degrés de liberté d’un système qui sont les paramètres indépendants permettant de décrire ce système. Pour que la liberté, au sens où nous l’entendons habituellement, soit pensable, il faut que du nouveau puisse apparaître qui n’est pas prédictible à partir de la connaissance de l’état initial du système.

J’entends déjà mon maître Spinoza qui râle : comment ? L’homme est une partie de la nature dont il suit le cours ! Si ce qui advient nous paraît étonnant, c’est seulement en raison de notre ignorance et quand nous croyons faire ceci ou cela par un libre décret de notre volonté, c’est uniquement parce que nous ignorons ce qui nous a poussé à agir. D’un point de vue très général, je suis tout prêt à souscrire aux propos du maître : les lois de la nature qui sont la volonté de Dieu sont infinies et s’exercent dans une infinité de dimensions, mais cette infinité m’est totalement inaccessible, puisque je ne peux connaître qu’une partie finie de la réalité et que de ses attributs en nombre infini, je n’ai accès qu’à deux attributs, la pensée et l’étendue. Que veut donc vraiment dire Spinoza ? Tout simplement que nous n’avons nul besoin d’inventer des esprits, un Dieu deus ex machina ni de souscrire à toutes les superstitions des théologiens, que nous devons nous en tenir à l’exercice de la raison, autant que nous le pouvons. Quand il parle de la résurrection du Christ, Spinoza remarque qu’elle n’est pas impossible du tout, car « nul ne sait ce que peut un corps » ! Pourquoi devrions-nous être enchaînés dans le déterminisme universel : nul ne sait ce que peut un corps, nul ne sait ce que peut la nature. Du reste, après avoir réfuté les prétentions du libre arbitre, Spinoza nous incite à nous libérer en usant de notre raison pour augmenter notre puissance d’agir. Si nous étions déterminés strictement, Spinoza aurait perdu son temps à écrire des livres puisque nous ne saurions les comprendre, sauf à admettre que Spinoza était déterminé à écrire des livres et nous à les lire. Nous revoilà plongés dans la volonté de Dieu, cet asile de l’ignorance.

Comment concilier ou plutôt réconcilier nature et liberté ? En admettant d’abord l’apparition du nouveau, non pas d’un nouveau apparent qui ne nous paraît nouveau que parce que nous n’avions pas pu le prévoir faute de connaissances suffisantes, mais d’un nouveau vraiment nouveau, impossible à déduire des propriétés de l’état antérieur. Les êtres vivants sont des exemples typiques de cette nouveauté absolument nouvelle. La vie émerge, lentement d’abord, mais les propriétés des êtres vivants ne peuvent nullement être déduites des propriétés de leurs composants physiques (ou chimiques), bien que nul miracle ne se soit produit : on peut après coup expliquer comment cela a pu se faire.

Cette notion d’émergence permet également de comprendre comment le vivant s’est progressivement diversifié et complexifié, comment, à partir de la croissance continue de l’appareil neuronal des animaux, sont apparus des animaux nettement plus intelligents que les autres et finalement comment a émergé la conscience de soi qui semble inséparable de la liberté.

Ce qui rend la question compliquée à comprendre, c’est parce qu’elle est liée à une autre question tout aussi complexe qui est celle de la flèche du temps. Nous avons tendance à penser que le passé et le futur sont symétriques : si je peux expliquer logiquement, causalement, un événement en remontant à l’état antérieur, passé, j’ai tendance à penser que, dans le passé, j’aurais pu prédire l’événement présent. Le temps serait en quelque sorte réversible. Après tout, le présent n’est que la mince limite, presque inexistante entre deux « non-êtres » : le passé qui n’est plus et le futur qui n’est pas encore. Mais précisément, le passé et le futur ne sont pas symétriques, le futur n’est pas du passé en devenir et le passé n’est pas du futur déjà advenu. Il y a, entre l’un et l’autre une dissymétrie radicale que l’on nomme flèche du temps. Le passé a été, il a eu une consistance et laisse sa trace dans le présent, alors que le futur n’est pas, il est du pur non-être et ne laisse évidemment aucune trace dans le présent.

Notre connaissance de la réalité comme une chose mécanique est très pratique. Si le réel est mécanique, alors on en peut faire des modèles, les modèles peuvent être mis en mouvement virtuellement par ces colossales et microscopiques machines que sont les réseaux d’ordinateurs et donc nous avons tendance à privilégier cette vision mécanique. La mécanique, c’est parfait, ça suit des procédures déterminées, on sait comment ça commence et comment ça finit…[7] Mais la mécanique n’est pas la vie ou alors elle est comique – le ressort du rire, selon Bergson, est de plaquer du mécanique sur le vivant. L’efficacité de la mécanique ne doit pas nous conduire à la confondre avec la réalité dans sa totalité. Les sciences physico-chimiques, remarquait déjà Husserl, ne nous font connaître qu’une mince couche du réel. Il écrivait : « La physique mathématique est un extraordinaire instrument de connaissance du monde dans lequel nous vivons effectivement, de la nature qui conserve toujours, dans le changement des relativités, l’unité empirique et concrète dans l’identité. Elle rend pratiquement possible une technique physicienne. Mais elle a ses limites, non pas en ce que empiriquement nous ne sortons pas du niveau de l’approximation, mais en ceci que c’est seulement une mince couche du concret qui se trouve ainsi effectivement saisie. La physiologie, la biophysique en tant que doctrine des corps organiques dans la totalité du monde organique concret peut bien avoir recours aussi souvent qu’on voudra à la physique (l’organisme étant en effet idéalisable en tant que corps mathématique), il n’en reste pas moins que, par principe une biologie ne peut jamais s’annuler en une physique. La réalité et la causalité bio-physiques ne peuvent jamais se réduire à la réalité et à la causalité physiques. » Il me semble que rien n’est venu invalider cette proposition de Husserl.

La limite de la physique mathématique est aussi la limite du déterminisme et la reconnaissance de l’ouverture de la vie, du surgissement de l’absolument nouveau, et ainsi nous pouvons sortir du dualisme des rationalistes classiques. En effet, le rationalisme classique admet le déterminisme dans le monde physique (celui de la res extensa cartésienne) et la liberté de l’esprit (la res cogitans). Mais si on postule qu’il n’y a qu’une réalité, on doit réfuter ce dualisme. Spinoza a  bien raison : le corps et l’esprit sont la même chose sous deux attributs différents. Les esprits sans corps, c’est la croyance aux fantômes, d’où est née d’ailleurs la croyance parfaitement superstitieuse selon laquelle les machines peuvent penser alors qu’elles ne sont pas des corps (la pensée dans la ferraille !)

Admettons donc qu’il n’y a qu’une seule réalité qui est vie et se manifeste par l’émergence du nouveau et rend pensable la liberté – avec les conséquences que cela entraîne : le temps est devenir, il a un sens (une flèche) et implique que nous ne pourrons jamais revivre ce que nous avons vécu et que « tout ce qui naît mérite de mourir » comme le disait Goethe. On y reviendra. En tout cas, la liberté humaine n’est pas un phénomène surnaturel, mais un phénomène naturel, un phénomène si naturel que supprimer la liberté, c’est supprimer l’humanité de l’homme.

Nature et technique : la coévolution

Si nous revenons à cette idée d’émergence, nous pouvons considérer qu’avec l’être humain émerge dans la nature quelque chose de nouveau, et cette nouveauté nous pouvons la considérer d’abord comme un fait observable. Les animaux ont un mouvement spontané et on peut dire qu’ils manifestent une certaine forme de « liberté ». Ils vont et viennent où ils « veulent » – si nous voulons leur prêter une volonté. Mais ils restent enfermés dans un cercle dont ils ne sortent pas, ou seulement très partiellement quand ils sont domestiqués par les hommes.

Biologiquement d’abord, puis socialement et culturellement, l’émergence  de l’homme peut être vue comme un processus de libération, comme un affranchissement progressif des contraintes naturelles. Ainsi, la station verticale est une libération de la main qui peut être occupée à autre chose, prendre des branches, des pierres, les modifier et s’en servir pour assurer la survie. C’est aussi une libération du cerveau et des organes vocaux. La station verticale rend possible l’augmentation du volume encéphalique et rend possible l’explosion neuronale. Le larynx est maintenant dégagé et bientôt notre homo va parler.

C’est une libération (partielle bien sûr) des contraintes naturelles. Dès qu’il maîtrise le feu, homo peut cuire ses aliments et digérer la viande d’où il va trouver les protéines nécessaires à l’augmentation du cerveau. Il va apprendre à se protéger du froid, à éloigner les prédateurs, etc. Autrement dit, il se libère progressivement des conditions matérielles environnantes. Il va pouvoir vivre aussi bien dans le froid du grand Nord que dans les chaleurs des tropiques.

Le plus intéressant de ce mouvement, c’est que l’évolution biologique et l’évolution technique s’entrelacent. L’évolution biologique rend possible la fabrication d’outils, mais en retour celle-ci va ouvrir la place à de nouvelles évolutions. Un exemple particulièrement parlant est celui de la digestion du lait : elle est apparue grâce à une mutation génétique qui a permis la production de lactase, une enzyme qui permet de digérer le lactose, le sucre du lait. Cette mutation a été observée chez certaines populations d'éleveurs de bétail, qui continuent à digérer le lait à l'âge adulte. Cette mutation s'est répandue en Europe du Nord, certaines régions d'Afrique et du Moyen-Orient, et a été transmise de génération en génération, favorisant la survie et la reproduction des individus porteurs. La mutation qui permet la production de lactase accompagne l’invention du fromage ! Un exemple qui pourrait presque nous faire dire que la nature est bien faite et que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes !

La liberté de l’homme apparaît sous un jour particulier : jusqu’à un certain point l’homme s’est fait lui-même. Il reste asservi aux conditions naturelles, mais ce sont aussi ces conditions naturelles qui lui ont permis de se libérer. La vie humaine est praxis, active et non simple mise en mouvement suivant les lois de la nature. La principale erreur du matérialisme « grobianisch » est précisément de ramener l’activité humaine aux lois de la nature,  de ne jamais la considérer comme pratique subjective[8]. On revient sur cette question plus loin.

L’imagination radicale et l’histoire

La manifestation de la liberté humaine est l’histoire humaine. « Les hommes font eux-mêmes leur propre histoire », disait Marx, et rien n’est plus vrai. Les philosophies de l’histoire ont cherché un sens de l’histoire, ont voulu trouver une finalité qui préexisterait et présiderait aux actions humaines apparemment si désordonnées, mais il n’y a rien de tel. L’humanité n’accomplit aucun dessein établi par la raison ou par Dieu. L’histoire ne fait rien, ne juge personne et ses poubelles sont des inventions de ceux qui se veulent la parole de l’Histoire. Mais il n’y a rien dans les poubelles de l’histoire et l’histoire n’a pas de poubelles. L’histoire n’est que la succession des générations qui héritent des générations précédentes et doivent inventer leur propre monde humain à partir de cet héritage.

La diversité des organisations sociales humaines est un témoignage indiscutable de la liberté. On lira ou relira avec profit le travail de Cornelius Castoriadis sur l’imagination radicale. Une caricature de la pensée de Marx, vendue sous le nom de matérialisme historique, affirme que les conditions matérielles d’existence déterminent la conscience, que donc, la manière de produire et reproduire la vie détermine un certain genre de rapports sociaux qui, à leur tour, déterminent des formes de pensées, des idéologies et des religions. On est bien incapable d’expliquer pourquoi les Hébreux sont devenus monothéistes alors qu’à la même époque des populations qui partageaient en gros le même mode de vie sont restées polythéistes. On attend toujours l’explication de la naissance et du succès du christianisme dans l’empire romain en partant des conditions matérielles d’existence et des rapports sociaux dominants. Après coup, on peut donner des raisons qui ont fait le succès de telle ou telle religion, de telle ou telle forme idéologique. Mais on peut faire parler l’histoire comme on le veut. Elle est bonne fille et donne tout ce qu’elle a ! Marx avait nettement pointé le lien entre le règne de l’abstraction marchandise et le triomphe du protestantisme. Max Weber lui avait emboîté le pas avec L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Pourtant,  rien ne prédestinait vraiment le luthérianisme à devenir la religion du capital et pas plus le calvinisme. Le catholicisme n’avait pas d’objection majeure à trafic de ‘argent et le capitalisme n’est pas né en pays protestant, mais bien avant dans la très catholique Italie du nord. Les Italiens étaient de si bons capitalistes qu’ils ont inventé la banque, le billet à ordre, la spéculation et les multinationales. La richissime Florence aurait presque pu être protestante avant l’heure sous la conduite de Girolimo Savonarola…Mais les Florentins aimaient trop les arts et la liberté des mœurs pour se laisser conduire par les « piangioni » du « prophète désarmé ». On pourrait se dire qu’inversement, les gens du Nord de l’Europe, plus rudes et moins raffinés ont inventé une religion qui leur permettait de ne plus payer de taxes à l’église de Rome (comme les Américains sont devenus indépendantistes à cause des taxes sur le thé)…

Pour que les religions ou les idéologies « prennent », il faut qu’elles correspondent à des formes de vie dominantes ou en train de le devenir. Mais leur contenu d’idée est le produit de l’imagination libre. Et c’est parce que l’imagination a été libérée que la peinture italienne s’est dégagée des canons de l’iconographie byzantine pour donner au « quadrocento » cette floraison miraculeuse qui joue dans le destin de l’Europe un rôle essentiel.

L’évidence de la liberté

De quelque façon que nous regardions la nature et la nature humaine, ce qui domine, ce n’est pas le déterminisme des lois de la nature – un autre nom pour la providence divine – mais, au contraire, l’apparition spontanée du nouveau, l’événement singulier plus que la répétition éternelle du même, et, comme un élément particulièrement intéressant, la liberté que manifestent les humains. La liberté est la condition humaine. Mais comme l’homme est non seulement effort pour persévérer dans son être, mais encore conscience de cet effort, cette liberté est difficile à assumer. Sartre en a fait le motif de la mauvaise foi. Nous pouvons facilement baisser les bras et laisser les événements, c’est-à-dire les actions des autres, décider à notre place, mais, même dans ce cas, cet abandon est encore notre décision.

L’évidence de la liberté s’impose dans les grands moments de l’histoire quand quelques-uns se révoltent contre l’oppression. Mais elle est aussi dans la vie quotidienne, dans chacun de nos actes. Quand cette liberté semble anéantie, elle est encore là, ne serait-ce que dans la volonté de survivre. Robert Antelme a écrit de très belles pages sur ce sujet dans L’espèce humaine (1947). Primo Levi rapporte aussi comment un Sonderkommando a fait sauter un des fours crématoires d’Auschwitz, « le Kommando Spécial préposé aux chambres à gaz et aux fours crématoires, qui est lui-même périodiquement exterminé et tenu rigoureusement isolé du reste du camp. Il n’en reste pas moins qu’à Birkenau, quelques centaines d’hommes, d’esclaves sans défense et sans forces comme nous, ont trouvé en eux-mêmes l’énergie nécessaire pour agir, pour mûrir le fruit de leur haine. »[9] On peut abrutir les hommes, leur faire avaler du « soma » comme dans Le meilleur des mondes ou le « Yolkin »  dans 2084 de Boualem Sansal (une drogue d'État, distribuée massivement par le régime. Elle permet de maintenir la population dans un état de soumission, d'apathie et de dépendance). Dans notre monde réel, le trafic de drogue joue largement le même rôle. On drogue aussi les hommes avec « l’opium du peuple », le fanatisme religieux. Mais même dans ces cas-là, il est impossible d’anéantir totalement la liberté.

Nous ne savons pas bien ce qu’est la liberté, elle a tant de sens que nous nous y perdons parfois. Mais elle est évidente. On pourrait toujours supposer l’existence de mécanismes cachés derrière les motions les plus spontanées, et de tels mécanismes cachés existent sans aucun doute. Mais pour que nous puissions l’affirmer avec autant de fougue, il faut présupposer que nous ne sommes pas déterminés à être déterministes, que notre position philosophique n’est pas le résultat d’un de ces mécanismes cachés. Faute de cette supposition, toutes les théories les plus subtiles qui montrent que nous ne faisons que nous croire libres, faute de connaître ces mécanismes, s’effondreraient d’un coup. Pour contester la liberté humaine, il faut au moins admettre que notre propos a une vérité.  Mais, comme on va le voir, la vérité présuppose elle-même la liberté.

En effet, supposons que la liberté n’ait aucun sens, que nous soyons toujours déterminés à penser ce que nous pensons. Si nous énonçons la phrase « 2+2=4 », ce n’est pas parce que nous jugeons qu’en effet, deux et deux sont quatre, mais parce que nous sommes déterminés à dire « 2+2=4 » comme une solution d’acide sur une base donne du sel et de l’eau ! Notre cervelle secréterait des phrases « vraies » comme le foie secrète de la bile. « Petit » problème, la bile est une chose physique, observable et testable par les moyens de l’expérience ; au contraire, si la Terre est bien une chose physique, si sa rotondité est testable empiriquement, la vérité de la phrase « la Terre est ronde » n’est pas une chose physique. Il en va de même de tous nos jugements, esthétiques ou moraux. La vérité n’est pas une suite de sons ou de signes écrits ou quelque autre combinaison de symboles que ce soit, elle réside dans ce rapport entre ces choses sensibles et un sens. Ainsi les phrases générées par l’IA n’ont aucun sens pour la machine qui les a générées, mais seulement pour l’humain qui en prend connaissance. On peut vouloir être un monisme radical, on ne peut éviter d’accorder au « je » qui pense une certaine transcendance. Davidson parlait de « monisme anomal » et de fait ce monisme n’en est pas un   au sens strict. Chez Spinoza, qui a priori nie toute transcendance, cherche à s’en tenir fermement au plan d’immanence, de toute chose il y a une idée et comme les idées aussi sont des choses, il y a l’idée de l’idée et ce concept spéculaire reste mystérieux. C’est parce que j’ai l’idée de l’idée que je peux rejeter comme inadéquate une idée d’une certaine chose. Bizarrement la quatrième et la cinquième partie de l’Éthique présupposent que l’esprit pour substituer une idée à une autre, un affect à un autre. L’interprétation du spinozisme comme déterminisme strict tombe à l’eau à chaque fois que l’on peut lire « l’esprit s’efforce ».

« Nous sommes condamnés à être libres » dit Sartre et il a parfaitement raison, même si ce n’est pas exactement le sens qu’il donne à cette expression. Chaque fois que j’y réfléchis, ma liberté est devant moi, aveuglante.



[1] Sur ce point, on lira avec intérêt le « tract » d’Olivier Hamant, Antidote au culte de la performance. La robustesse du vivant, Gallimard, août 2023.

[2] Voir Olivier Costa de Beauregard, Le second principe de la science du temps, Seuil, 1963,  ainsi que les travaux d’Illya Prigogine sur les structures dissipatives.

[3] Nous nous permettons de renvoyer à notre ouvrage, Devenir des machines, Max Milo, 2025

[4] Apparent, car on reviendra à une sorte de mécanisme à l’époque contemporaine.

[5] Cf. infra

[6] Bergson, H., L’évolution créatrice, PUF, 1969, p. 86

[7] Voir notre ouvrage À dire vrai, Armand Colin, 2013 pour la critique de la raison procédurale.

[8] Voir Marx, K., Thèses sur Feuerbach

[9] Voir Primo Levi, Si c’est un homme, 1947.

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