publié en 1996
chez Ideazione, Roma. Lucio Colletti qui fut d'abord un disciple de
Galvano Della Volpe, a écrit un livre fort intéressant, Le marxisme et
Hegel (Champ Libre, 1976) qui montre que la conception marxienne de la
connaissance, telle qu'elle est développée dans Le Capital, a plus de
rapport avec Kant qu'avec Hegel. Du même coup, il y développe une
interprétation originale de Kant, très éloignée des positions des
néokantiens de l'école de Marburg, par exemple et ainsi le "réalisme
gnoséologique" revendiqué dans le présent article apparaîtra moins
curieux. Colletti a rompu avec le marxisme à la fin des années 70 (il
avait déjà quitté le PCI dès 1964) et il est devenu politiquement un
libéral (il a été élu député sur les listes de Forza Italia) mais il
reste un auteur à lire, un défenseur de la valeur de la science, une
espèce de "sokalien" si on veut me permettre ce rapprochement,
c'est-à-dire quelqu'un de précieux dans ces temps d'obscurantisme.
(Denis Collin -31.03.98)
Comme
il m'est arrivé de le rappeler d'autres fois, je ne suis pas venu au
marxisme à travers l'oeuvre de Gramsci. A tort ou à raison, Gramsci me
semble trop conditionné par Croce et Gentile. Ce qui m'a attiré vers le
marxisme, ce fut, au contraire, Matérialisme et empiriocriticisme de
Lénine, une oeuvre par certains côtés rude et élémentaire qui n'a
jamais joui d'une bonne renommée dans les cercles du marxisme occidental
quand elle a été connue plus tardivement en traduction allemande (1927)
; et néanmoins, à mon avis, elle ne manque pas d'importance et
d'originalité.
Je dois avertir le lecteur que je parle
aujourd'hui alors que je n'ai pas eu le livre en mains depuis plus de
trente ans. Ce que j'en dirai, c'est ce qui m'a le plus frappé et fait
la plus forte impression. L'œuvre remonte, comme on sait, à la période
de reflux et de repli qui vient après la révolution de 1905. Lénine
l'écrivit entre février et septembre 1908, après avoir digéré une grande
masse d'écrit philosophiques et scientifiques. Qui parcourra l'index
des œuvres citées y rencontrera - à part Hume, Berkeley, Kant et
d'autres philosophes classiques - les noms encore importants de
l'épistémologie scientifique contemporaine, comme Mach, Duhem, Poincaré,
Boltzmann, Hertz, Helmholtz et d'autres.
Le livre traite
essentiellement de "théorie de la connaissance". Et il défend, comme on
sait, le point de vue du matérialisme ou, comme il serait plus correct
de le dire, du "réalisme" en gnoséologie. La thèse qui y est soutenue
est que les "objets" - que ce soit des tables, des chaises, des arbres
non moins que des atomes ou des molécules - existent en dehors et
indépendamment de la pensée, avant que d'être seulement des
"représentations" de notre esprit.
 |
V.I. Lénine |
Vient ensuite l'examen du
point de vue opposé que Lénine attaque évidemment : celui de
l'empiriocriticisme de Mach et Avenarius et, en général, du positivisme
phénoméniste. La thèse que soutient ce courant de pensée est que le fait
d'assumer l'existence des objets extérieurs, au-delà de nos sensations,
revient à superposer à l'expérience et à la science une métaphysique
indue. Puisque ce qui est véritablement "donné" et prouvé ce sont
seulement nos perceptions (sans distinction du dedans et du dehors), les
"sense-data" dont, dans ces années-là, Bertrand Russel parlait déjà.
Le principal argument dont Lénine se sert pour combattre cet "idéalisme subjectif" (déjà contrecarré par Kant dans sa
Réfutation de l'idéalisme) consiste à en faire remonter la thèse à l'immatérialisme spiritualiste de l'évêque Berkeley et à sa célèbre assertion : "
Esse est
percipi".
En effet, ce rapprochement de Mach et Berkeley étant opéré, Lénine
obtient deux résultats . en premier lieu que l'empiriocriticisme, qui se
prétend s'en tenir aux données de la perception en évitant toute
implication métaphysique de type idéaliste ou matérialiste, est au
contraire le fils du fidéisme religieux. Et, outre cela, que seulement
le matérialisme peut garantir une position philosophique libre des liens
religieux, c'est-à-dire cet athéisme qui, clairement, tient à coeur à
Lénine.
On a souvent critiqué cette mise côte à côte de Mach et
Berkeley. Mach, outre un philosophe, a été aussi un physicien important à
qui la théorie de la relativité de Einstein n'est pas peu redevable.
L'évêque Berkeley, au contraire, considérait la science comme sa bête
noire, source du matérialisme et de l'athéisme. En outre, c'est un fait
hors de toute discussion que beaucoup de philosophes tenants de
l'empirisme phénoméniste n'ont jamais été croyants, comme Hume, Mach
lui-même ou Russel.
Mais l'argument matérialiste athée est moins
simpliste et fragile qu'il ne le paraît à première vue. Lénine défend la
valeur cognitive de la science et c'est encore en cela qu'est le
véritable athéisme. Il ne considère pas la science seulement comme un
instrument ou une découverte pratique. Il retient au contraire qu'elle
est une "description" de la réalité: incomplète, provisoire, perfectible
autant qu'on le veut (le livre, entre autres, est écrit en plein dans
la crise de la mécanique classique et la naissance de la naissance des
nouvelles directions, dont il tient compte) ; et, toutefois, c'est une
description, c'est-à-dire une connaissance.
Or, ceci demande le
réalisme ou le matérialisme. En l'absence de ceci, manque une
objectivité avec laquelle corréler et à laquelle référer nos théories.
C'est ainsi que le sort de l'athéisme paraît intriqué à celui de la
science.
Sous cet aspect, inversement, la position de Mach paraît
beaucoup moins bien défendue. Pour le positiviste rigoureux, en effet,
la science ne décrit rien et n'explique rien. Elle est seulement un
instrument (l'instrumentalisme qui sera combattu par Popper) pour
corréler les sensations entre elles et ainsi produire des "économies de
pensée". Il s'agit d'un choix qui peut apparaître comme une sorte de
décapitation de la science. Et cela apparaissait ainsi pour un grand
physicien comme Boltzmann qui s'insurgeait contre Mach et dont Lénine
connaissait bien les écrits épistémologiques ; pas moins qu'un autre
grand, Max Planck, qui choisit vraiment son camp en décembre 1908, lui
aussi contre Mach, pour défendre l'idée que, sans le réalisme, la
science s'en va en fumée.
De là, il apparaît plausible de
soutenir que, entendue au sens phénoméniste, la science laisse le champ
libre à la religion. C'est typiquement le cas de Duhem, physicien et
grand historien de la science. il restreignait la physique aux
"phénomènes" et, en échange, il puisait la "réalité vraie" du thomisme
et de la métaphysique catholique. La thèse de Lénine, donc, qui relie
Mach à Berkeley, peut être discutée mais elle n'est pas bizarre. Popper
fait exactement la même chose:
Conjectures et réfutations, il parle de "Berkeley, ce précurseur de Mach."
Il y a toutefois dans
Matérialisme et Empiriocriticisme,
quelque chose de terrible, dans le sens d'inquiétant du point de vue
humain, dont il est nécessaire de parler. La cible de la polémique de
Lénine n'est pas véritablement Mach. Ce sont plutôt certains bolcheviks
(attention : pas des sociaux-démocrates réformistes, mais des
révolutionnaires ardents de la même fraction que Lénine), comme
Bogdanov, Bazarov et autres, qui avaient adopté l'épistémologie de Mach.
Or, la polémique contre eux est inexorable. Non pas intransigeante
comme peut l'être une divergence philosophique. Mais radicale à
l'extrême comme peut seulement le suggérer l'idée que l'
erreur théorique doit toujours porter avec elle aussi une "dégénérescence" morale et politique.
Il
est vrai que, aux thèses empiriocriticistes de Bogdanov, s'était
ralliée la tendance bizarre de Lunatcharsky et Gorki des soi-disant
"constructeurs de Dieu". Mais cela ne change pas la substance même de la
chose. Le fait qui émerge est que, l'ayant pourtant élaboré dans un
contexte épistémologique de la science et du matérialisme, Lénine fait
de l'athéisme un nouvel absolu : comme si la négation de la religion
pouvait devenir elle-même une religion. Voilà pourquoi la dissension
théorique se transforme en anathème.
L'arbitraire est évident.
Comme on le sait, il n'y a pas de démonstration de l'existence ou de
l'inexistence de Dieu. Dans le champ théorique, l'athéisme peut être
exercé seulement sous la forme du doute philosophique. Inversement, en
faire un absolu signifie non seulement sortir de la sphère théorique
pour passer dans la sphère pratico-idéologique, mais c'est aussi se
livrer aux mains du fanatisme.
Ceci étant dit, je confirme que le
livre m'a toujours plu (même les Soviétiques s'en étaient aperçus. Pour
le cinquantième anniversaire de l'oeuvre, la
Pravda m'a
demandé un article. Je l'ai donné et il a paru. Mais comme c'était dans
le style de l'époque, falsifié en plusieurs points). Evidemment, ne m'a
jamais échappé le caractère à la fois rude et élémentaire de
l'argumentation, mais c'était inévitable chez un homme de grand talent
qui n'était pas un spécialiste. N'ayant moi-même jamais été un
"matérialiste dialectique", même quand j'étais marxiste, dans le livre,
j'ai toujours trouvé des choses à apprécier. J'en ai déjà rappelé une :
le caractère cognitif (et pas seulement pratico-utilitaire) de la
science. Une autre est la tristement célèbre "théorie du reflet".
On
comprend que, formulée ainsi, c'est seulement une métaphore. Et
pourtant, la direction est bonne. En 1908, Lénine n'avait pas encore lu
la
Métaphysique d'Aristote (il l'a lue en 1915, alors qu'il
étudiait avant tout Hegel ; mais alors, malheureusement, il s'embrouilla
complètement.) Il n'est pas difficile de comprendre que ce vers quoi il
tendait obscurément est la théorie aristotélicienne de la "vérité comme
correspondance". Dans le livre IX de la
Métaphysique
, il est dit: "ce n'est pas parce que nous te réputons blanc que tu es
vraiment blanc, mais au contraire parce que tu es blanc, nous pensons
qu'il est vrai de te dire tel". Voici la "correspondance" et voici la
priorité de l'être réel par rapport à la pensée.
Un autre point,
qui j'ai toujours considéré valide, est la manière dont Lénine expose
les rapports entre science et philosophie. Il le fait en affirmant la
différence entre le "concept philosophique" et le "concept scientifique"
de matière. Le premier se réduit à l'affirmation de l'existence d'un
quid
réel, extérieur et indépendant de l'esprit, sans dire en quoi il
consiste, parce qu'il n'est pas au pouvoir de la philosophie de
déterminer comment la réalité serait faite. C'est, en somme, le réalisme
en gnoséologie. A l'inverse, le second, le concept scientifique de
matière, est entièrement renvoyé à la science, laquelle est la seule qui
puisse établir si ce
quid extérieur est, par exemple, une réalité corpusculaire, un champ électromagnétique, ou tout autre entité que l'on voudra.
C'est
ici qu'on peut toucher du doigt le manque de fondement de beaucoup des
critiques adressées à l'oeuvre de Lénine par le soi-disant "marxisme
occidental", souvent sophistiqué mais, malheureusement, imprégné
d'idéalisme de la tête jusqu'aux pieds. Certains, comme Korsch ou
Pannekoek, ont accusé le livre d'être l'expression du matérialisme du
XVIIIe siècle, mécaniste et "bourgeois". Rien de moins vrai. S'il y a
quelque chose dont les écrits de Lénine tiennent compte, c'est bien de
la profonde crise de la mécanique classique entre la fin du siècle
dernier et le début du nôtre. Ce n'est pas par hasard si ce fut vraiment
cet événement qui lui fit saisir la nécessité, comme je l'ai déjà dit,
de tenir bien distinctes science et philosophie, en interdisant à la
dernière d'interférer et de mettre son nez dans la théorie de la
première.
Je passe sur la façon dont tout cela mine à la base
cette "dialectique de la nature" ou de la matière (à laquelle plus tard
Lénine aussi s'associera), et qui fut le mode sur lequel le marxisme non
seulement restaura la vieille philosophie romantique de la nature, mais
s'engagea dans l'entreprise - d'abord seulement absurde et ensuite
également criminelle avec Lyssenko - de vouloir "dialectiser" les
sciences
Je m'empresse d'en venir au fait, c'est-à-dire au motif
de cet article. Il y a vingt ans, alors que je commençais l'étude
systématique de l'épistémologie de Popper, j'étais encore marxiste. Au
fur et à mesure que j'avançais dans la lecture, se découvraient des
affinités avec l'oeuvre de Lénine. L'attaque sur le fond contre la ligne
Berkeley-Mach. La revendication de la valeur objective de la science,
c'est-à-dire de sa portée cognitive. L'idée que la réalité peut être
sondée à l'infini (un point sur lequel Lénine insiste beaucoup) et, de
là, que les théories scientifiques ne sont jamais conclusives. Et
encore : la commune aversion pour le phénoménisme, tellement marquée
chez Popper qu'elle le conduit à accepter pour sa propre philosophie la
dénomination "d'essentialisme modifié". Non seulement la profession
réalisme toujours plus appuyée. Enfin la forte revendication de la
théorie de la "vérité comme correspondance" après le célèbre essai de
Tarski et l'interprétation (discutable) que Popper en a donnée.
Il
en résultait une convergence très remarquable. Les deux auteurs, c'est
évident, sont très différents l'un de l'autre (et je néglige beaucoup
les contradictions de Popper). Il restait toutefois un bon bout de route
en commun. Ainsi j'ai été amené au cours des années à la conclusion que
si Popper était tombé sur le livre de Lénine, il aurait dû y trouver du
bon (je ne me porterais pas garant de la réciproque).
Donc, un
accouplement Lénine-Popper. Vous vous imaginez ! L'idée était si bizarre
qu'elle risquait le ridicule. Je n'y pensais plus. Puis, après une
quinzaine d'années, voici le premier indice, significatif, quoique
encore indirect : une allusion favorable au livre de Lénine de 1908 dans
un écrit de 1984 de John Watkins, un des disciples les plus orthodoxes
de Popper. Il y a quelques jours, une confirmation, on me le concédera,
surprenante : une lettre privée de Popper, datée de 1970, déjà rendue
publique par
Die Zeit, et aujourd'hui contenu dans son dernier livre,
A la recherche d'un monde meilleur.
Le passage commence par une reconnaissance presque trop bienveillante,
du moins pour ce qui regarde Marx : "J'admets que Marx et Lénine
écrivaient de manière simple et directe. Qu'auraient-ils dit du
caractère ampoulé des néodialecticiens." Et, enfin, extrait de la fin,
ce jugement sec et bref : "Le livre de Lénine sur l'empiriocriticisme
est, selon moi, véritablement excellent."
(Traduit de l'italien - Première publication: L'ESPRESSO- 22 Avril 1990)
par Denis Collin
dans la rubrique Philosophie italienne, le Mercredi 23 Mars 2005, 07:10 -
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Commentaires
Lettre de Jean-Marie Nicolle
Je viens de terminer la lecture de ton livre et je veux te dire combien je l'ai apprécié. Clarté, incision, justesse, beaucoup de qualités d'écriture. Mais je ne vais pas te distribuer les points. Je suis fondamentalement d'accord sur tes analyses et sur ta proposition d'un retour à la République, c'est-à-dire à la "polis" au sens le plus simple du terme, et une République sociale qui repose sans cesse la question de la propriété.
La tâche n'était pas facile de démêler le philosophique de l'idéologique et tes exposés sur la terminologie sont très utiles (ex: sur le libéralisme, pp.66-67).
Je souscris à ton analyse sur la crise de la démocratie et tu as raison de souligner la conscience politique des citoyens malgré la dépolitisation apparente. La société de consommation avec le crédit (p.50) est une cause importante. Mais j'aurais insisté d'avantage sur la politique politicienne comme mise en scène permanente de l'image des individus-vedettes afin d'occulter les débats de fond. Les responsables politiques sont devenus des marionnettes volontaires ; l'attaché de presse ou le conseiller en image ont pris une bonne part du pouvoir. Les médias sont devenus un véritable quatrième pouvoir. La vie politique est réduite à un feuilleton dont les citoyens sont devenus les spectateurs forcés. Les coulisses sont, bien entendu, fermées à double tour. Même les manifestations, les grèves de la faim, les occupations d'usines sont récupérées dans le décor. Comment faire entendre autre chose?
Tu dis avec raison que la mondialisation n'est pas un phénomène nouveau, à un détail près cependant: la télévision puis internet (on trouve des cybercafés dans les villages de la brousse) exhibent la richesse occidentale partout dans le monde. Au XIXe siècle le château de la reine Victoria était invisible aux Massaï du Kenya! D'où des rapports nouveaux, me semble-t-il, à l'autre, à ce qui est considéré comme une valeur (va observer les Papous en leur offrant de la verroterie; ils te réclameront une Toyota ou un PC portable), à l'idée que les hommes se font de la liberté. On explique l'immigration par la misère, alors que ce sont les élites (relatives) qui cherchent à venir en Europe: les immigrés ne viennent pas tant chercher un travail que ce qu'ils ont vu à la télé; d'ailleurs, à la télé, voit-on les gens travailler? Voit-on les héros payer leur consommation en sortant du café? L'argent est caché; on fait circuler les images.
La panne de l'ascenseur social: c'est vrai. Mais il n'y a pas que les bourses, le labyrinthe des filières, le coût des études supérieures qui soit en cause. L'image de l'enseignant et, plus généralement, des professions intellectuelles, a été systématiquement ridiculisée, par ceux-là même qui auraient pu la promouvoir (les journalistes, les directeurs de programmes audio-visuels). Pour sortir de son milieu par les études (c'est mon cas) il faut pouvoir s'identifier à une image positive, ce qui réclame un prestige social du maître et une considération de la famille. Allègre est, à mon sens, un des principaux responsables dans cette affaire.
Ta description de la ruse politique consistant à user de l'Europe pour se défausser de ses responsabilités par les politiques (p.57) me paraît très juste; un petit détail sur la formule de B.Pascal (p.88); en réalité, elle vient de Nicolas de Cues; tu comprendras ma sensibilité sur ce point!
Je suis d'accord avec ta critique de nos institutions qui respectent pas la séparation des pouvoirs. C'est une difficulté que je rencontre auprès des étudiants que je prépare à Sciences Po. Quand on expose les principes, tout va bien. Mais quand j'explique comment se passe l'adoption d'une loi en France (depuis le dépôt du projet jusqu'à la publication des décrets d'application), je vois des têtes de plus en plus consternées.
P.133: tu montres la collusion de classe du personnel politique; notre démocratie n'est qu'une oligarchie; je me souviens des propos pessimistes de R. Aron là-dessus. Bien que je ne partage aucunement son gaullisme, sa thèse de la nécessaire hypocrisie de l'exercice du pouvoir en démocratie ne manque pas de force. Mais elle est très dangereuse, bien entendu.
Ton analyse du marxisme qui dissocie la théorie de ses applications historiques me convient tout à fait. Marx n'est pas mort. Je te signale des fautes de frappe dans ces pages (139-144). La passion t'aurait-elle emporté? Je suis très intéressé par ton hypothèse: "le marxisme est la dernière des grandes hérésies chrétiennes" (p.145). Mais que dire du libéralisme anglo-saxon? Comment peut-on être Texan et chrétien?
P.151: l'histoire de la monarchie est l'histoire de la liquidation impitoyable de la noblesse. Bien sûr, tout groupe au pouvoir se maintient par la liquidation de ses rivaux proches (cf. les purges staliniennes). Mais comment entends-tu cette liquidation des nobles par le tiers-état: les dettes? les chartes parlementaires? les expulsions des grandes familles?
Enfin je te rejoins tout à fait pour dire qu'une refondation de la République ne peut passer que par une remise en cause de la propriété. Mais tu ne parles pas de l'héritage. Si les parents ne doivent avoir aucun droit de propriété sur leurs enfants (ma femme, ma fille, mon fils, ma voiture, mon chien...), les enfants ne doivent avoir aucun droit sur les biens de leurs parents. Que les propriétés accumulées par un individu ou par un couple reviennent à la propriété sociale à sa mort. Par là, on diminuerait une bonne partie des investissements dans des rentes. Mais surtout on détruirait le sacrifice des générations, les conflits de succession, les injustices scandaleuses au bénéfice de ceux qui ne se sont donnés que le mal de naître, etc. La notion de bonheur en serait transformée, chacun devant "travailler", littéralement, à son propre bonheur.
Tes propositions finales sont risquées et c'est courageux de les écrire: pp.209-210 sur les institutions, p.216 sur la presse, p. 217 sur le rachat des entreprises. Je ne suis pas sûr que les faits te donneraient raison sur la productivité dans le socialisme (p.222). Je suis plus pessimiste que toi sur la viabilité des coopératives. Je trouve très juste ta définition de la loi juste (p.224): elle permet d'échapper à l'angélisme chrétien. Je m'en servirai.
Ce qui transparaît au long de tes pages, c'est le sentiment d'avoir été trahi par les responsables de la gauche. Et c'est vrai. Et cela va demander du temps pour s'en remettre. Comment les militants du PC vont-ils digérer la chute de l'URSS? Comment les militants socialistes peuvent-ils encore supporter le spectacle de leur parti? Et s'il faut choisir entre Sarkozy et Fabius? C'est désespérant! ...Même Chevènement qui pouvait sembler assez proche de ton projet s'est rendu insupportable. "Le gouvernement des hommes doit être remplacé par l'administration des choses". Oui ce serait tellement plus facile. Ce serait une belle libération. Malheureusement, si on dépasse le gouvernement sur les hommes, il reste que le gouvernement s'exerce par des hommes. Et là on n'est pas sorti de l'affaire! Personnellement, j'en suis arrivé à une position plutôt sceptique: la recherche du bonheur n'est pas ce qui intéresse les hommes. Quand ils ont tout pour être heureux (argent, amour, beauté, santé, culture), ils s'arrangent pour gâcher la fête. Observe nos chers collègues du supérieur: ils ont l'autonomie, le prestige, le temps, aucun inspecteur sur le dos, et ils passent leur temps à se tendre des traquenards où ils dépensent une énergie folle.
Alors dénoncer le discours économique: oui; reposer le sens de la loi républicaine: oui; redonner vie au politique au sens démocratique du terme: oui. Par là on rétablira un peu plus d'égalité et de justice; je ne pense pas qu'on redonnera beaucoup de liberté (la consommation est devenue notre prison). Je ne crois pas qu'on rendra les hommes heureux.
Jean-Marie Nicolle