Une intervention à l'université d'automne du Pardem (2014)
La présentation de mon livre "Après la gauche" (2018)
mardi 20 novembre 2018
lundi 12 novembre 2018
Intelligence et stupidité artificielles
Un essai de Tony Andréani
L’ainsi nommée « intelligence artificielle »
fascine et donne lieu aux spéculations les plus extravagantes. Entre autres
celles-ci :
En copiant les facultés de l’esprit humain et en les
portant à une puissance supérieure, elle ouvrirait une nouvelle ère pour
l’humanité, celle où les machines feraient de plus en plus le travail à la
place des hommes, et bien mieux qu’eux, ce qui, par voie de conséquence,
réduirait drastiquement le nombre des emplois et élargirait le champ du loisir.
Elles accroîtraient leurs capacités (c’est « l’intelligence
augmentée ») au point de leur ouvrir, avec des progrès technologiques
inouïs, de nouveaux espaces, par exemple la possibilité de coloniser d’autres
planètes.
Mieux encore : l’intelligence artificielle pourrait transformer l’homme lui-même en un être surhumain, potentiellement immortel (c’est le « transhumanisme »). Version beaucoup plus inquiétante, popularisée par la science fiction : elle pourrait prendre le pas sur l’homme en permettant la création d’un univers de robots doués de pouvoirs surhumains. Perspective plus proche : elle remplacerait avantageusement les relations humaines, si hasardeuses et si imparfaites, grâce à des robots humanoïdes sensibles, amicaux, attentionnés, voire excellents partenaires sexuels. Et j’en passe.
Mieux encore : l’intelligence artificielle pourrait transformer l’homme lui-même en un être surhumain, potentiellement immortel (c’est le « transhumanisme »). Version beaucoup plus inquiétante, popularisée par la science fiction : elle pourrait prendre le pas sur l’homme en permettant la création d’un univers de robots doués de pouvoirs surhumains. Perspective plus proche : elle remplacerait avantageusement les relations humaines, si hasardeuses et si imparfaites, grâce à des robots humanoïdes sensibles, amicaux, attentionnés, voire excellents partenaires sexuels. Et j’en passe.
L’intérêt dans toute cette affaire est bien au
contraire de nous montrer ce en quoi les machines « intelligentes »
ne peuvent pas et ne seront jamais des quasi-humains, donc de nous renvoyer à
des questions d’anthropologie, de morale, et finalement de politique. On va ici
simplement poser quelques jalons de cette problématique.
Commençons par le commencement. Les machines
intelligentes sont-elles si « intelligentes » que cela ?
En quoi les
machines intelligentes sont stupides
« Intellegerer », c’est, étymologiquement, relier
pour discerner, et, à cet égard les machines sont capables de rassembler et de
traiter un nombre de données infiniment supérieur à ce qu’un intellect humain
est capable de faire, mais elles le font dans un champ donné, toujours très circonscrit. On sait qu’elles
peuvent battre le meilleur joueur aux échecs ou au jeu de go –il est vrai au
prix d’un matériel impressionnant (des superordinateurs énormes et très voraces
en énergie). Elles en appliquent les règles et tirent des inférences de
millions de parties jouées par des humains. Le progrès a constitué en ce que
les machines intelligentes sont devenues capables d’apprentissage, tout comme
l’homme, et même déjà l’animal, quand ils procèdent par essais et erreurs. Ce deep learning s’est développé en imitant
les réseaux de neurones du cerveau. Fort bien. Et cela donne effectivement une
puissance de calcul et d’analyse supérieure à la nôtre. Par exemple, en
compilant des millions de dossiers médicaux, des milliards de radiographies,
des millions de dossiers d’assurance, et en traitant ces données, un
superordinateur peut établir, pour telle personne, un diagnostic de cancer plus
sûr que celui d’un médecin et suggérer le traitement le plus approprié à son
cas. On ne saurait que s’en féliciter.
Mais ce n’est pas tout un cerveau artificiel qui
travaille, c’est seulement l’équivalent d’une infime partie du cortex. Il est à
noter d’ailleurs qu’un cerveau humain est aussi capable d’une grande puissance,
s’il parvient à se déconnecter de toutes les autres stimulations qu’il reçoit,
et plus encore si une physiologie particulière l’y dispose (on sait que
des autistes peuvent, par exemple, effectuer des opérations arithmétiques
complexes à toute vitesse et sans se tromper). Mais, dès que le champ
s’élargit, la machine devient « stupide ». Ce qui a fait dire à des
spécialistes qu’elle serait incapable de réaliser ce que fait un rat, et peut-être
même une fourmi. Elle est également incapable de faire tout ce qu’un petit
enfant fait spontanément lorsqu’il apprend à se mouvoir, à saisir des objets, à
reconnaître des formes. On est donc très long des capacités d’un cerveau
animal, même rudimentaire, et a fortiori de celles d’un cerveau humain, avec
ses presque 100 milliards de neurones et ses 10.000 milliards de synapses
par cm3.
Admettons que les machines se perfectionneront. Après
tout la voiture autonome peut avoir appris les mouvements de la conduite et reconnaître
son environnement, au point, dit-on, qu’elle serait moins accidentogène qu’un
conducteur humain, ignorant la fatigue et ne se laissant distraire par rien.
Elle fera disparaître, prévoit-on, les métiers de chauffeur de taxi et de
chauffeurs livreurs. Elle nous transportera d’un lieu à un autre sans intervention humaine. Mais,
on le voit bien, il s’agit toujours d’une activité limitée et ciblée. Si
accident il y a, ou tout autre évènement imprévisible, la machine ne saura quoi
faire. Et, surtout, les machines intelligentes ne savent que copier nos activités dans la mesure même où elles
sont machiniques.
Les machines
intelligentes ne reproduisent qu’une facette du travail humain
C’est une vieille histoire. Le premier outil a été un
prolongement de la main, ou plus généralement du geste humain. A partir de là
on peut raconter l’évolution de la force productive du travail (car les dites « forces
productives » ne sont rien d’autre que des facteurs qui accroissent,
parfois très indirectement, la productivité du travail). Le machinisme simple,
celui qui suit l’activité manuelle complexe de la manufacture, remplace des
gestes par des dispositifs que le travailleur se contente de surveiller :
c’est le contrôle au premier degré. Puis vient l’automation : le
travailleur contrôle non la machine, mais un dispositif qui contrôle la machine
(elle devient par exemple une machine à « commande numérique »).
Alors oui, on peut parler avec la machine intelligente, d’un nouveau stade,
d’une nouvelle époque dans le machinisme, d’une nouvelle révolution technologique,
quand c’est la machine qui se contrôle elle-même. C’est ce que fait un robot.
Son programme lui dicte les mouvements qu’il a à faire, et ce en fonction
d’informations qu’il reçoit de son champ d’opération. On peut voir aujourd’hui,
par exemple, un robot imiter parfaitement les gestes d’un opérateur manuel qui
travaille à côté de lui, et qu’il pourra donc rapidement remplacer, quand son
coût d’amortissement et de fonctionnement sera moins élevé que le salaire versé
à ce dernier, compte tenu aussi d’autres avantages (il peut fonctionner jour et
nuit, ne se fatigue pas, n’est distrait par rien, ne fait pas grève etc.). Il
n’y a pas de doute : tout travail plus ou moins standardisé et répétitif
sera un jour effectué par une machine intelligente (c’est déjà vrai pour
certains travaux de secrétariat, de réponse téléphonique à des questions
standardisées etc.). Il n’y aurait qu’à s’en féliciter, dès lors qu’un opérateur
humain serait là pour intervenir quand la machine ne sait plus quoi faire ou
répète stupidement ce qu’elle sait faire - ce qui n’est malheureusement pas
toujours le cas, comme nous en faisons l’expérience tous les jours.
On discute beaucoup la question de savoir si la
généralisation des machines intelligentes ne va pas mettre au chômage des centaines
de millions de travailleurs. Même s’il se créera de nouveaux emplois pour
produire ces machines, les entretenir et les régler, il est probable qu’il en
ira ainsi, et ce serait une formidable occasion de réduire le temps de travail
pour tous si ce n’était contraire à la logique du système capitaliste. Mais la
question que nous voulons souligner n’est pas là.
L’autre grande facette du travail humain, à côté de
l’usage de l’outil (au sens le plus large du terme) est la coopération. Marx
l’a particulièrement analysée à peu près en ces termes. Il y a une forme de
coopération « objective » qui correspond à une division des tâches,
que le machinisme peut parfaitement suppléer (cela devient une
« chaîne » d’opérations ou de machines, qui fonctionnent selon un dispositif
préétabli - aujourd’hui un programme informatique), mais aussi une coopération
« subjective », qui se traduit, par des phénomènes comme l’émulation,
l’information mutuelle, l’apprentissage mutuel, et d’autres choses encore comme
l’ambiance de travail (pause café
comprise). Le management le sait bien, qui essaie de les exploiter, tout en les
réduisant au maximum, de peur des effets d’insubordination qu’ils peuvent
produire. Or de ces formes de coopération intersubjective les machines
intelligentes sont incapables, car ces formes sont constituées et constitutives
de liens interhumains. On verra tout-à-l’heure comment on tente de copier de
tels liens, et avec quel succès…
Pourquoi les
machines intelligentes sont incapables d’inventer
On l’a dit cent fois, ces machines ne savent résoudre
que les problèmes pour la solution desquels elles sont programmées. Elles ne
« pensent pas ». Mais pourquoi donc ? Une raison très simple et
très souvent oubliée en est qu’elles ne peuvent se détacher de leur mémoire
pour aller voir ailleurs, dans des zones inconnues ou inexplorées. Une grande
faculté humaine, ce que Nietzsche avait bien vu, est la faculté d’oubli. Les
machines artificielles n’oublient jamais
et n’oublient rien. Quand nous oublions, cela ne veut pas dire que nous ne
souvenons de rien, mais que nous n’avons conservé que des traces, qu’on pourra
éventuellement retrouver et à partir desquelles on pourra reconstituer tout ou
partie de ce que nous avons oublié, ceci dit en restant pour le moment au niveau
de ce qu’on pourra appeler le préconscient. Or il faut bien oublier pour
désencombrer des régions de notre cortex et ainsi aller vers d’autres régions,
de nouvelles connexions. C’est ce que les philosophes appelaient l’imagination,
et c’est elle qui nous permet d’inventer, souvent à l’improviste, et parfois,
comme certains exemples célèbres l’ont montré, dans un état flottant, voire
pendant un rêve, quand il ne dissipe par complètement au réveil.
Mais
pourquoi sommes-nous « bêtes » ?
Nous n’avons pas, certes, la puissance calculatrice et
déductive des machines artificielles. Celle-ci repose sur les quantités
phénoménales de données qu’elles peuvent enregistrer et traiter. Prenons
l’exemple de la reconnaissance faciale. Nous avons beau être physionomistes,
nous ne ferons jamais aussi bien que les machines, parce que celles-ci ont
appris à traiter des milliards d’images recueillies par des caméras, dont celles produites par les
internautes et voyageant sur un réseau (comme
Facebook), et elles le font de façon bien plus sûre que nous. A
preuve : on peut aujourd’hui, dans certains pays, payer ses achats en
scannant des produits et en utilisant son téléphone mobile pour les faire
débiter sur son compte, sans risque d’erreur. De même les machines savent
reconnaître un chien d’un chat sans risque de se tromper (on dit alors, un peu
abusivement, qu’elles ont le « concept » d’un chat). Mais tout cela
est dans la continuité de tout ce que les machines plus simples peuvent nous
apporter, et l’histoire des sciences est jalonnée de dispositifs techniques qui
ont rendu notre perception du monde plus fine (par exemple lorsque l’on est
passé de la vision simple au microscope, puis au microscope électronique), plus
rapide et plus sûre. La question que nous voulons soulever est pourquoi, en
dépit de tout cela, nous agissons souvent comme des bêtes, c’est-à-dire en deçà
de nos capacités.
On est en effet surpris que des esprits formidablement
instruits, capables précisément souvent de résoudre des équations très
compliquées à l’aide de machines, soient aussi aveugles à des réalités qui
tombent sous le sens. On considère en général que c’est l’effet de préjugés
relevant notamment de leur position dans la société, et en particulier de leurs
intérêts de classe. Sans doute, mais cet effet d’aveuglement reste quelque peu mystérieux.
Alors vient à l’esprit l’idée que c’est là l’effet de
notre vieille animalité. Nous avons été dressés par l’évolution à répondre à
des situations d’urgence par des réflexes de sauvegarde ou de survie, ce que
fait tout animal, mais que nous faisons plus encore parce que nous avons une
conscience vive de notre fragilité et de notre mortalité. La machine
intelligente, elle, n’a pas conscience
qu’elle peut dysfonctionner ou même mourir (tomber définitivement en
panne), et, de toute façon, elle s’en fout, car elle n’est pas un être
sensible. Elle peut réagir à des signaux d’alerte, mais ne saurait se protéger
ni s’auto-réparer.
Cet ancrage dans notre animalité est un point est
tellement important que l’on pourrait y trouver l’origine de toutes sortes de
biais cognitifs, notamment dans la science économique standard (biais lumineusement
analysés par Jacques Généreux dans La
déconnomie). Un destin qui n’est pas irrémédiable, mais aux conditions d’une
prise de conscience, d’actes de volonté, et de toute une politique éducative.
Il est frappant que, à l’inverse, les hérauts de
l’intelligence artificielle ne s’en préoccupent pas, et soient au contraire portés
au déni de notre fragilité et de notre mortalité, eux qui voudraient que nous puissions
fonctionner comme des machines parfaites, c’est-à-dire potentiellement
immortelles. Vieux rêve de l’humanité, et fantasme renouvelé par la croyance
dans des vertus miraculeuses de la science.
Mais ce n’est pas tout. Nos savants fous se sont mis à
imaginer que nous pouvons fonctionner effectivement comme et aussi bien qu’une
machine.
L’homo
oeconomicus, machine intelligente
Il est étonnant de constater la similitude. Une
machine intelligente doit traiter un grand nombre de données pour en extraire
la solution optimale (ainsi, dans l’un de nos exemples précédents, la
reconnaissance d’un visage). Un consommateur rationnel doit de même choisir la
liste de produits qui satisferont ses besoins – une donnée pour eux de nature
purement individuelle – compte tenu de son budget, et il choisira la solution
optimale, celle qui, sous contrainte, maximisera sa satisfaction – un terme
vague, emprunté au registre de l’apaisement de la soif ou de la faim. Il fera
encore mieux, car il procédera à des « anticipations rationnelles » :
il aura en effet calculé ce que sera le marché de demain et ce qu’il aura en
moins dans sa bourse en fonction des impôts qu’il aura versés. Même chose pour
l’entrepreneur « rationnel » qui prendra des décisions d’investissement
en fonction de ses ressources financières, de l’état du marché et de ses évolutions
à prévoir.
Tout cela, a-t-on fini par remarquer, ne tient aucun
compte de la « complexité humaine ». Comme l’économie « comportementale »
aura montré que divers facteurs autres que la préférence individuelle et la
taille du porte-monnaie interviennent (des facteurs sociaux, culturels etc.),
et qu’elle l’aura vérifié en laboratoire, sinon on ne la croirait pas, on se
déclare prêt aujourd’hui à injecter des doses d’autres sciences humaines (la
psychologie, la sociologie, la science politique) dans le modèle de base,
autrement dit à complexifier un peu les équations pour se rapprocher des
comportements effectifs. Mais voilà, on reste dans la perspective machiniste de
l’optimisation sous contrainte, en ajoutant des facteurs.
Or, comme on l’a dit, les machines intelligentes ne
fonctionnent que si leur domaine est à la fois strictement limité et doté de
complétude. Rien de tel chez l’être humain d’abord parce qu’il n’a pas la
puissance de calcul d’une machine (il ne peut comparer en un bref instant des
quantités de produits et de prix), ensuite et surtout parce qu’il est mû par ce
que Adam Smith appelait des « passions » parfaitement déraisonnables.
Par exemple la passion de ce collectionneur qui n’a nullement l’intention
d’être un vendeur ou un spéculateur, est totalement incompréhensible, puisque
son « besoin » semble illimité. A y réfléchir, on s’aperçoit que la
plupart des choix humains sont « irrationnels », n’en déplaise à ceux
qui voient le choix d’un conjoint ou l’acte délinquant, voire criminel, comme
le résultat d’un calcul coût/avantage. Et le plus fort est que les
publicitaires le savent bien : ils ne vont pas seulement vous vanter les
qualités d’un produit par rapport aux produits concurrents, ils vont lui
associer les fantasmes les plus invraisemblables ou les plus délirants. Le
choix rationnel existe certes, mais il
est de faible portée et très subordonné. C’est pourquoi une politique qui ne
prendrait pas en considération les passions humaines serait vouée à l’échec ou
ne réussirait que par une dictature sur les besoins, dictature dont le ciblage
des centres d’intérêt du consommateur par les géants de l’internet à des fins
publicitaires est déjà une forme.
Mais que faut-il entendre par
« passions » ? Soyons simples. Au moins deux choses : des
affects et des pulsions, ce dont toute machine est dénuée.
Les machines
intelligentes ne peuvent que simuler des affects
Les concepteurs de machines ont voulu faire comme si
elles avaient des émotions. De très nombreux laboratoires dans le monde
s’attachent à créer des robots humanoïdes, avec lesquels on puisse communiquer
comme avec des êtres humains. Le marché potentiel est immense, face à toutes
les privations ou frustrations de liens interhumains. On crée donc des robots
pour tenir compagnie à des personnes âgées et esseulées, pas forcément
humanoïdes d’ailleurs (ils peuvent simuler un chien de compagnie), on crée des
robots pour que les enfants puissent jouer avec comme de petits amis, on crée pour
des adolescents attardés ou timides une « bonne copine » virtuelle ou
matérielle (plus rarement un bon copain) afin de remplacer une copine réelle,
on fabrique des robots sexuels pour des jeunes hommes (plus rarement des jeunes
femmes) en panne de rapports réels (les Japonais sont très souvent vierges
jusqu’à la trentaine). Est-il besoin de le dire, ces robots n’éprouvent aucune
émotion, car ils n’ont que l’équivalent d’un bout de cortex, mais pas
d’hypothalamus, pas de zones de plaisir. Ils ne présentent donc que des signes
d’émotion (sourires, mouvements des yeux, quelques expressions langagières, et
naturellement pas de signaux de stress ou de peur). Admettons que la
reproduction des émotions humaines dans des robots « bio-inspirés »
puisse aider les neurosciences à progresser, cela risque quand même de
favoriser la robotisation des relations et des services les plus indispensables
à l’équilibre psychique et de pousser les individus vers une forme d’autisme
social (les enfants, eux, savent très bien faire la différence entre leurs
jouets les plus imitatifs et les relations réelles).
La dérive machinique est encore plus grave quand on
aborde le domaine des pulsions.
Les machines
intelligentes n’ont ni inconscient ni désir
Le behaviorisme autrefois essayait de reconstruire
toute l’activité humaine en termes de stimuli et de réponses, à partir de
l’observation de comportements animaux tels que ceux du rat de laboratoire.
C’était réducteur et de peu d’intérêt dès qu’on allait vers l’étude des
primates, mais, s’agissant de l’homme, cela devenait franchement stupide, car
le psychisme humain a une particularité dont on ne va pas ici expliquer la
genèse (contentons-nous de dire qu’elle s’origine en particulier dans la
prématuration de l’enfant humain), celle de posséder un inconscient
profond, lieu des pulsions du
«ça », en langage freudien, et des fantasmes liés à leur refoulement (par
exemple le fantasme de toute puissance, dont l’élucidation sert à expliquer
bien des choses). Et de là il résulte que le moteur des comportements humains
n’est que secondairement le besoin, qui peut être satisfait, mais
fondamentalement le désir, qui ne connaît pas de finitude. Alors apparaît toute
l’absurdité de la conception de l’homme rationnel des économistes, sorte d’avatar du
behaviorisme et pilier idéal du calcul capitaliste. Il y aurait plein de leçons
politiques à en tirer, mais nous voudrions mettre en évidence un dernier point.
Les machines
intelligentes ne délibèrent pas et n’ont aucun sens moral
C’est pourtant une évidence, le moindre de nos gestes,
en dehors des pures routines et des cas d’urgence vitale, appelle une
délibération intime : vais-je faire ceci ou cela, maintenant ou plus tard,
ou pas du tout ? Et qui dit délibération dit usage de la contradiction.
Or, pour qu’il y ait contradiction, il faut un contradicteur, ce contradicteur
étant moi-même. Cela signifie, pour faire simple, que nous sommes doubles, et
que le double du « sujet » s’est constitué à travers un jeu
d’identifications à autrui, toute la foule de personnages qui inconsciemment
nous ont fait ce que nous sommes. La machine intelligente, elle, n’a pas de
double, n’a pas de distance à soi, et c’est pourquoi, tout en étant capable de
raisonnement déductif, elle ne réfléchit pas et finalement ne pense pas, ne
peut pas et ne pourra jamais penser. C’est pourquoi aussi elle ne peut avoir
aucun surmoi, et a fortiori aucun sens moral, même rudimentaire. Ce qui nous
fait penser à « l’homme aux écus ».
Faisons un dernier pas. Si nous sommes des êtres
fondamentalement contradictoires, il faut alors non pas nier cette réalité
native, mais l’assumer et la faire jouer positivement : mettre la raison
au service de nos passions, et nos passions au service de notre raison, être un
« individu social », comme disait Marx, sans cesser d’être un
individu, bien au contraire. Maxime qui vaut au niveau politique : il
s’agit de combiner le privé et le collectif pour qu’ils se renforcent l’un
l’autre. Maxime qui vaut au niveau environnemental : il faut non pas
dominer ou maîtriser la nature, mais construire une relation harmonique avec
elle, faute de quoi l’humanité est condamnée à sa disparition.
mercredi 17 octobre 2018
L’UE contre l’Europe
Les adversaires de ce qu’on appelle par antiphrase la
construction européenne (alors qu’il s’agit en fait de la destruction de
l’Europe) sont souvent considérés comme des nationalistes obtus, des chauvins,
des fauteurs de guerre et même de vrais fascistes. C’est l’inverse qui est
vrai, sinon toujours, du moins très souvent. Si je prends cette question à la
première personne, je peux y répondre très clairement.
J’aime la France, « ma France » comme chantait si
bien Ferrat, j’aime sa langue et sa culture, ses paysages et sa cuisine, j’allais
dire que je l’aime en bloc, je me sens installé dans cette histoire et son
destin est le mien. Communauté de vie et de destin, disait Otto Bauer pour
définir la nation. Avec Marc Bloch, je peux dire : « Je suis né en
France, j'ai bu aux sources de sa culture, j'ai fait mien son passé ».
Et tout Français d’où que viennent ses parents ou ses aïeux à la 15e
génération peut dire la même chose.
Mais je me sens tout autant complétement européen. L’Europe
est mon histoire comme elle est celle de tout Français. La Grèce antique, c’est
notre histoire et quand les Grecs affrontent les Perses, nous ne sommes pas des
spectateurs impartiaux, nous sommes du côté des Grecs et leurs victoires
militaires contre leur puissant ennemi sont un peu nos victoires. Imaginons que
les Perses aient réussi à occuper la Grèce, nous n’aurions pas eu la démocratie
athénienne, ni la philosophie, ni tout ce monde qui est toujours en
arrière-plan de nos paroles et de nos pensées. Les Romains aussi sont notre
histoire, puisque les Français furent il y a longtemps les Gallo-Romains, ces
tribus celtes romanisées. L’Europe que nous connaissons aujourd’hui fut largement
façonnée par Rome. Les Germains, ces fameux Barbares, ont aussi toute leur
place dans cette généalogie, dans cette destinée commune, eux qui, selon Hegel,
ont apporté la liberté au monde romain. Et avec eux ces envahisseurs du Nord,
Danois que nous avons appelés « Normands ». Notre histoire se dessine
aussi négativement, par ceux à qui nous nous sommes opposés, envahisseurs
maures ou menaces ottomanes. L’histoire de la Chine, de l’Inde, du Japon, aussi
passionnante soit-elle nous importe beaucoup moins, nous ne sommes pas
concernés directement, nous ne pouvons pas dire « nous ». Elle nous
importe au moment où les Européens les rencontrent. La Chine, c’est d’abord
Marco Polo. Cette histoire commune, ce ne sont pas seulement les Européens
contre les autres, mais aussi les Européens les uns contre les autres.
Allemands et Français devraient bien se connaître tant ils se sont
entretués ! Pour ne rien dire de la « perfide Albion ». Il y a
bien une unité historique qui s’appelle Europe, qui a forgé nos consciences
jusqu’au plus profond de nous-mêmes. Cette unité donne une vision politique
partagée. L’Angleterre de la Magna Carta (1215) commence à imposer ce qui
formera le corps des libertés civiles. Les communes libres de l’Italie du Nord
à la fin du Moyen Âge furent le laboratoire de la pensée politique moderne du
républicanisme qui trouve ensuite sa terre d’élection dans l’Angleterre de la
révolution de 1642, avant de passer aux insurgés américains pour trouver son
plein épanouissement en France, dans la Grande Révolution. Montrer
l’entrelacement de ces histoires et les influences des uns et des autres, des
centaines d’ouvrages ont déjà écrits à ce sujet.
Européocentrisme ? Sans aucun doute. Puisque c’est
notre histoire. L’historien d’aujourd’hui doit certes voir les choses de plus
haut et de plus loin, il doit savoir être persan – et voilà encore Montesquieu
– s’intéresser à ce qui n’est point dans nos coutumes (Montaigne). Mais cette
capacité d’ouverture, cette curiosité pour les autres, c’est aussi une des
particularités de l’esprit européen tel que les Lumières nous le montrent.
Nous partageons un espace et une culture communs, nous les
Européens. Italien à temps partiel, en Italie je suis ailleurs, dans une autre
histoire, d’autres paysages, une autre culture qui est aussi la mienne. Dante
est-il un Italien ? Et mon cher Machiavelli ? Leur pensée a d’autres
lieux de naissance que nos grands poètes et nos grands penseurs français, mais
il suffit de se décaler légèrement pour se retrouver chez soi avec eux. Verdi
met en musique des pièces de Victor Hugo, et ceux qui connaissent un peu
l’histoire savent que Louis XIV parlait couramment l’italien, aussi bien que le
français. Ce que je dis de l’Italie, je pourrais le dire de l’Allemagne.
Leibniz, Kant, Hegel, Marx, Husserl et tant d’autres ne sont pas des
philosophes allemands mais tout simplement des maîtres auxquels je dois
retourner toujours, tout autant que le Juif hollandais, Bento Spinoza, qui
commence par un exposé de la philosophie de Descartes, lequel a passé une très
grande partie de sa vie dans ces Provinces Unies où la liberté prenait son
envol.
Je passe par Munich où des églises baroques ont été érigées
sur le modèle des églises des Jésuites de Rome, Munich où le Blau Reiter vient nous rappeler que
l’art du XXe siècle ne se résume pas aux « performances » et autres
« kooneries ». Je pousse vers Prague, qui, en dépit du flot des
touristes, garde cette atmosphère un peu vieillotte et si douce. À l’entrée de
la grande bibliothèque du Clementinium des gravures représentent Tycho Brahé,
Nicolas Copernic, Kepler et Galilée, un Danois, un Polonais, un Allemand et un
Italien, réunion de ce génie européen qui inventa la science moderne. Poussons
vers Cracovie, religieuse, trop religieuse mais encore une expression de ce
génie de la ville qui est propre à l’Europe. Varsovie, c’est encore très
différent, c’est encore une autre façon de voir la Pologne, avant d’arriver à
Gdansk et de se croire juste à côté d’Amsterdam. À Riga, on rencontre l’art
nouveau et si les Romains ne sont pas allés jusqu’aux pays baltes comme l’a dit
un peu bêtement Mélenchon, personne ne peut douter qu’on est bien en Europe,
pas bien loin des Pays Bas ou de l’Est de la France. Et Berlin, donc, avec à
chaque coin de rue l’histoire de notre siècle, ce cimetière des philosophes où
Hegel côtoie Marcuse et le Tiergarten
où furent assassinés Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Je pourrais évoquer
toutes ces autres capitales européennes qui ravissent les sens et stimulent
l’esprit : Londres et Amsterdam, Madrid, Lisbonne… Partout nous avons des
variations sur des thèmes communs. Partout on est chez soi et ailleurs. Pour le
dépaysement, il ne faut pas voyager en Europe mais pour se retrouver, rien de
tel.
Nous sommes imprégnés de cette culture. Elle a façonné nos
manières de voir et d’aimer les belles choses. Évidemment l’Europe ce sont
aussi les affrontements les pires qu’ait connus l’humanité. Deux guerres mondiales pour clore les
conquêtes coloniales. Le sublime y côtoie l’horreur. L’esprit humain s’élève
aux sommets pour retomber dans la fange. Mais si les autres civilisations n’ont
pas à leur passif des crimes aussi grands, c’est uniquement parce que leur
science et leur industrie étaient trop arriérées pour ça. Pas par grandeur
d’âme. Les Arabes ont pratiqué la traite négrière bien avant les Européens et
pendant bien plus longtemps. Les Ottomans ont été des conquérants féroces et
ont imposé leur loi aux Arabes. Mais là encore il y a une supériorité de
l’Europe : c’est ici et ici seulement que se sont élevées des voix pour
l’abolition de l’esclavage, pour dénoncer les conquêtes coloniales, pour
proposer même la paix perpétuelle. Condorcet, à la veille de la révolution
fonde une société des amis des Noirs. Dans l’Histoire de deux Indes attribuée à l’abbé Raynal, Diderot dénonce
en termes vigoureux le colonialisme et de partout en Europe souffle l’air de la
liberté. Nous sommes critiques contre nous-mêmes parce que nous avons une haute
idée de ce que doit être l’humanité, cette haute idée qu’ont élaborée les
philosophes des Lumières, ces Lumières qui sont hollandaises, anglaises,
allemandes ou italiennes tout autant que françaises.
L’idéal des États-Unis d’Europe que défendait Victor Hugo
s’enracinait dans cet héritage européen. Et si les peuples européens, du moins
ceux des six premières nations signataires du traité de Rome ont globalement soutenu,
pendant les premières décennies, la « construction européenne »,
c’est parce qu’ils espéraient qu’elle était une étape nécessaire vers cette
Europe pacifiée apportant au monde ses Lumières, son sens de la justice et du progrès
social avec son indéfectible attachement à la liberté. Mais la construction
européenne est l’inverse de cette aspiration. Alors que les différences
nationales, cet esprit d’indépendance et cet attachement à la souveraineté des
peuples, composent les éléments d’une unité plus haute, l’UE est une entreprise
de rabotage de toute différence, sur le plan institutionnel, juridique et
linguistique au profit d’un modèle unique, l’américain. L’UE détruit l’Europe
parce qu’elle s’attaque à la civilisation européenne développée de manière si
différenciée dans chacune des nations qui composent cet ensemble. La langue
d’Europe, c’est le latin dans ses variantes française, italienne, espagnole,
portugaise, roumaine, sarde, romanche, etc. C’est aussi l’allemand, langue
officielle de plus d’un Européen sur quatre (Allemagne, Autriche, Suisse, partiellement
Belgique et Luxembourg) et cette variante de l’allemand qu’est le néerlandais.
Ce sont aussi les langues scandinaves et les langues slaves (Pologne, Bulgarie,
Tchéquie, Slovaquie, et toute l’ex-Yougoslavie) et évidemment le grec, sans
parler de ces exceptions : le hongrois, le finnois, le basque. Et c’est
aussi l’anglais, non pas la langue du business mais celle de Shakespeare, de
Milton ou de Bertrand Russell. Cette diversité qui s’est exprimée dans la
littérature, la poésie, le théâtre, la poésie, l’UE la remplace, et c’est la
logique de la marchandise, par l’équivalent général qu’est le globish.
Chaque nation d’Europe se gouverne selon son génie propre.
L’UE tend à imposer des normes générales privant les peuples de la possibilité
de choisir eux-mêmes les lois auxquelles ils veulent obéir. Mais c’est devenu
impossible. S’applique la « règle de Juncker » qui veut que la
démocratie ne peut pas être supérieure aux traités européens. Cette UE nous
apporte-t-elle au moins la paix ? Rien n’est moins sûr. Les peuples
européens ne manifestent aucune volonté de se faire la guerre. Ils ont appris à
se connaître et à s’apprécier. Seuls certains politiciens et une certaine presse
usent volontiers de la manipulation des passions les plus viles, dénonçant ici
ces paresseux du Sud, là ces Allemands incorrigibles. Mettre sa propre
impéritie sur le dos du voisin est une pratique humaine courante. Et l’UE ne
nous met pas à l’abri de ces haines funestes, bien au contraire. D’ailleurs à
l’intérieur du grand marché, la concurrence continue, y compris sur le terrain
militaire. Au moment de la guerre dans l’ex-Yougoslavie, la France soutenait
plus ou moins ouvertement ses vieux alliés serbes, alors que l’Allemagne et le
Vatican ne ménageaient pas leur peine en faveur des Croates. Et surtout, cette
UE qui n’a aucune politique extérieure commune est entièrement alignée derrière
les États-Unis et suit docilement les entreprises douteuses des maîtres de Washington.
Par quelque côté que l’on aborde la question, l’UE a une
grande réussite à mettre à son actif : elle est en voie de faire détester
l’Europe. Impulsant une politique de destruction de l’« État social »
elle contribue fortement à l’appauvrissement des classes laborieuses – celles
que l’on appelle aujourd’hui, on ne sait trop pourquoi, « classes
moyennes ». Quant aux défis des
prochaines décennies, l’UE est totalement incapable d’y faire face car dès
qu’il s’agit de budgets prospectifs, il n’y a plus aucune entente et chacun
tire la couverture à soi. L’UE n’est donc pas une construction et elle est au
fond américanophile et non européenne.
Pour ceux qui prennent la nation au sérieux sans être des
nationalistes, pour ceux qui tiennent pour particulièrement précieux l’héritage
de la civilisation européenne, tant sur le plan des arts, de la pensée ou des
langues que sur le plan politique proprement dit, il n’est pas d’autre voie que
de rompre avec cette UE et ses disciplines mortifères pour construire une
confédération des nations libres d’Europe.
Le 17 octobre 2018
Denis Collin
vendredi 5 octobre 2018
Jean Birnbaum, La religion des faibles. Ce que le djihadisme dit de nous. (Seuil, 2018)
Avec ce livre, Jean Birnbaum a certainement pris un billet pour
monter dans le train des « nouveaux réacs ». Au demeurant c’est l’édito
de Julliard dans Marianne qui m’a
incité à acheter ce livre. C’est tout dire ! Rien ne prédisposait pourtant
Birnbaum à se retrouver en si mauvaise compagnie. Rédacteur en chef du Monde des Livres, il a réalisé sur France-Culture
une série consacrée au trotskisme, un courant qu’il connaît visiblement très
bien : il est le portrait type d’un militant ou sympathisant de la Ligue
Communiste ancienne manière – à ne pas confondre avec ce truc informe qui s’appelle
NPA. Vu du « camp du bien », Birnbaum a donc un « bio »
impeccable. C’est pourquoi son livre est d’autant plus fort, se gardant bien de
tomber dans les excès et l’unilatéralisme de certains contempteurs de l’islamisme.
Ce que conduit Birnbaum, c’est une critique clairement « de gauche »,
une critique menée du point de vue de la tradition du mouvement ouvrier
révolutionnaire antistalinien.
Son dernier livre fait suite à La gauche face au
djihadisme" (2016). Même quand on a de long temps
critiqué les complaisances envers l’islamisme (ou l’islam) de ceux qui y voient
la religion des déshérités, on prend ce
livre en pleine figue car l'auteur n'y va pas par quatre chemins. Le credo
occidental, surtout de la gauche occidentale, cette « religion des faibles »,
c'est que l’islamisme n'est rien d'autre qu’une forme déguisée de « désir
d’Occident » car nous croyons que la seule civilisation possible est l’Occidentale
et que les islamistes nous reprochent ce que nous faisons ou ce que nous avons
fait. Erreur, dit Birnbaum, ils nous haïssent pour ce que nous sommes et non
pas pour ce que nous leur avons fait. Et ils veulent nous détruire. J'en suis
arrivé à ces conclusions voilà quelques temps, mais je n'osais pas (reste de la
« religion des faibles » ?) le dire aussi nettement. Aussi
brutalement et c'est pourquoi j'ai reçu ce livre comme un coup de poing dans la
figure. Regarde-toi, regarde ta croyance au miroir du croyant, nous
dit-il.
Il faut lire le rappel que fait Birnbaum des séquences précédentes, celles de faits sans précédents, l'assassinat méthodique de la rédaction de Charlie Hebdo, assassinat rendu possible parce que tout le monde avait laissé tomber Charlie après qu'il a publié les caricatures de Mahomet en solidarité avec les Danois. Assassinat du provo gauchiste Theo Van Gogh, affaire Rushdie. Tout y est détaillé et Birnbaum dresse le réquisitoire implacable contre cette gauche qui abandonne tous ses principes quand il s'agit de l'islam prétendue religion des opprimés. On lira aussi avec intérêt sa critique des études « post-coloniales ».
Il faut lire le rappel que fait Birnbaum des séquences précédentes, celles de faits sans précédents, l'assassinat méthodique de la rédaction de Charlie Hebdo, assassinat rendu possible parce que tout le monde avait laissé tomber Charlie après qu'il a publié les caricatures de Mahomet en solidarité avec les Danois. Assassinat du provo gauchiste Theo Van Gogh, affaire Rushdie. Tout y est détaillé et Birnbaum dresse le réquisitoire implacable contre cette gauche qui abandonne tous ses principes quand il s'agit de l'islam prétendue religion des opprimés. On lira aussi avec intérêt sa critique des études « post-coloniales ».
Mais Birnbaum donne a
ses analyses un épaisseur historique. Il consacre à l’histoire du mouvement ouvrier
de nombreux développements et rappelle que pour les « pères fondateurs »,
pour Marx et Engels et pour le mouvement ouvrier dans son ensemble, le cœur du mouvement
ouvrier est occidental tout simplement parce que le mouvement ouvrier a pour « mission »
d’accomplir les promesses de la civilisation occidentale. C’est ce qui explique
qu’il ait pu y avoir des complaisances à l’égard du colonialisme (Birnbaum
rappelle ici certains textes de Marx que les marxistes gardent bien cachés dans
les placards) : le colonialisme est horrible mais il fait entrer les sociétés
archaïques dans le monde moderne et rend possible et même nécessaire leur émancipation.
À la civilisation occidentale, Marx opposait le « despotisme asiatique » et au fond l’histoire humaine
se jouait pour lui entre ces deux pôles – restes de la philosophie de l’histoire
de Hegel ?
Birnbaum consacre également
de nombreuses pages à Victor Serge, militant intraitable, révolutionnaire sa vie
durant, auteur de romans forts dont le S’il
est minuit dans le siècle et également de ces très riches Mémoires d’un révolutionnaire. Serge qui
parlait de « notre vieil ccident de chrétiens, de socialistes, de
révolutionnaires, de démocrates ». De Serge, comme de Marx, Birnbaum
trouve des arguments en faveur de cette idée qu’il y a un exceptionnalisme de l’Europe
Occidentale, un goût de la liberté, un air qu’on y respire et qu’on ne respire
nulle part ailleurs. Et cet
exceptionnalisme mérite d’être défendu.
Birnbaum montre bien que dans la complaisance envers l’islam,
il y a chez toutes nos belles âmes un vieux fond de colonialisme et de mépris
occidentalo-centré. On passe sur les atteintes au droit des femmes dans les
pays musulmans parce qu’on estime, au fond, que « c’est assez bon pour eux »
et que, de toute façon, il suffit de laisser faire et ils deviendront comme « nous ».
Sur ce point, Birnbaum nous livre des analyses critiques qui tapent justes, aussi
bien des thèses de Todd sur l’évolution du monde musulman que sur celle de Badiou.
Il faut aussi lire ce que Birnbaum rapporte du colloque Derrida tenu à Alger et
dont il devait rendre compte pour le journal Le Monde, ou encore ce rappel de la honte de Simone Signoret d’avoir
méprisé les appels de sa cousine de Bratislava, un épisode de rapporte l’actrice
dans ses souvenirs, La nostalgie n’est
plus ce qu’elle était. Le « on ne vaut pas mieux » qui sert à
légitimer toutes les petites et grandes saloperies, hier l’indifférence sinon l’approbation
du système stalinien et aujourd’hui la défense du régime des mollahs… ou la
complaisance à l’égard du système FLN en Algérie.
Sur quoi débouchent les analyses de Birnbaum ? Sur une
prise de conscience chez les « gens de gauche », du moins on peut l’espérer.
Quels que soient les crimes des impérialismes occidentaux, et ils sont
immenses, il reste dans notre civilisation (il faut réapprendre ici à dire « nous »)
quelque chose d’irremplaçable, une certaine idée de la liberté dans toutes ses
dimensions, de l’égalité et de la fraternité. Quelque chose qui est radicalement
absent de toutes les formes du « despotisme asiatique ». Peut-être
que le jour où nous déciderons de reprendre ce drapeau nous serons mieux en mesure
de nous opposer aux brutes et aux racistes qui reprennent un peu partout du
poil de la bête.
Denis Collin, le 8 octobre 2018
jeudi 4 octobre 2018
Note de lecture : Libérons-nous du féminisme ! par Bérénice Levet, éditions de l’Observatoire, 2018
Sa critique de la « théorie du genre » avait valu
une certaine notoriété à Bérénice Levet (voir ma recension
sur ce blog). Philosophe, mais surtout préoccupée des liens entre philosophie
et littérature (c’était le thème de sa thèse de doctorat sur Hannah Arendt),
elle s’intéresse tout particulièrement à la configuration des idées (et des
idéologies) dans le monde contemporain. Son dernier ouvrage, Libérons-nous du féminisme ! Sous-titré Nation
française galante et libertine ne te renie pas ! (éditions de l’Observatoire).
Ce livre présente une sorte de tableau des mœurs de notre époque. Le féminisme
impose sa loi et soumet une par une par une toutes les institutions sociales et
organise le contrôle des bonnes mœurs. Si l’ouvrage précédent s’intéressait
à l’aspect théorique de la question, ici on a travail plus journalistique qui
établit la réalité de cette emprise du nouveau féminisme, à travers les lois prétendument
contre le harcèlement, une notion qui a pris une telle extension que la plus
innocente drague, voire un simple sourire peut être assimilé à du harcèlement.
L’auteur met clairement en relief les conséquences de ce nouveau féminisme
ardemment défendu par les derniers gouvernements français (celui de Hollande et
celui de Macron) : un incroyable retour au puritanisme, une tentative d’éliminer
les hommes de sexe masculin en tant que tels – il faut vraiment que les hommes
deviennent des femmes comme les autres – et enfin un véritable séparatisme. Il
y a des choses que l’on savait (notamment tous les délires qui ont suivi le mouvement
#metoo et #balancetonporc. Elle analyse aussi comment les nouveaux censeurs
sont à l’œuvre pour épurer la littérature et les Beaux-Arts de tout ce qui
pourrait être en contradiction avec la nouvelle religion : réécrire la fin
de Carmen, faire décrocher des musées
les tableaux de Balthus, liquider Baudelaire, Breton et Aragon dont les
errances dans Paris les conduisent au bordel, etc. Elle montre aussi la
complémentarité totale, bien qu’en apparence paradoxale, entre l’islam et ce
féminisme-là. Si les hommes sont des
violeurs en puissance, il faut bien cacher les femmes pour éviter de susciter
cet abominable désir !
Bérénice Levet n’aborde pas le sujet du point de vue
réactionnaire. Elle est d’accord avec Simone de Beauvoir, les rôles sociaux des
femmes ne sont déterminés par le sexe biologique, mais en même temps demeure
une différence essentielle entre hommes et femmes, une polarité qui est la vie
elle-même, manière dialectique de poser le problème. Pour elle l’égalité des
hommes et des femmes dans tous les domaines de la vie sociale est un acquis
tout comme le droit des femmes au plaisir et au libertinage. Son idéal est à la
fois celui de la galanterie à la mode de l’Ancien régime – son siècle rêvé est
visiblement le xviiie
siècle – et l’idéal républicain universaliste. On pourra lui reprocher une
vision un peu naïve et irénique même de l’idéal français des rapports entre
hommes et femmes et d’oublier que l’amour courtois (une forme raffinée de la
drague !) a aussi des sources arabo-andalouses qu’appréciait tant Aragon. Mais tout cela est un
secondaire. Après avoir dressé l’état
des lieux, il faudrait maintenant essayer d’en comprendre les racines
anthropologiques, psychanalytiques et sociales. Que signifie cette véritable
éradication des pères qui est cours et risque d’aller beaucoup plus loin encore
avec la PMA pour toutes ? Quel sens a cette manie de l’indifférenciation ?
Une approche globale s’impose qui mériterait d’être vraiment engagée. Philosophe,
Bérénice Levet doit maintenant aller plus loin.
Notes de lecture : Le loup dans la bergerie, par Jean-Claude Michéa, éditons Climats, 2018
Le dernier
livre de Jean-Claude Michéa, Le loup dans la bergerie a pour point
de départ une conférence de novembre 2015 qui est agrémentée sur les habitudes
de cet auteur d’assez nombreux scolies explicitant sa pensée. Il poursuit ici
son chemin dans la critique du libéralisme comme complément nécessaire du
capitalisme, dans la dénonciation de la vacuité de l’opposition droite-gauche
qui n’est qu’un trompe-l’œil masquant la lutte des classes et l’opposition
fondamentale entre le peuple (le petit peuple) et les puissants. Contre les divagations
sociétales, il réhabilite la « common
decency » d’Orwell.
Comme toujours clair, c’est et incisif et je
ne trouve guère de désaccords sérieux. Si Michéa est dans le camp des « nouveaux
réacs », je me trouve assez bien avec lui. Au fond, son livr est composé
d’une série de variations sur un passage important du Capital de Marx: «En réalité, la sphère de la circulation ou de
l’échange des marchandises, entre les borens de laquelle se meuvent l’achat et
la vente de la force de travail, était un véritable Eden des droits innés de
l’homme. Ne règnent ici que la Liberté, l’Égalité, la Propriété et
Bentham. Liberté ! car l’acheteur et le vendeur d’une marchandise, par exemple
de la force de travail, ne sont déterminés que par leur libre volonté. Ils
passent un contrat entre personnes libres, à parité de droits. Le contrat est
le résultat final dans lequel leurs volontés se donnent une expression juridique
commune. Égalité ! car ils n’ont de relations qu’en tant que possesseurs de
marchandises, et échangent équivalent contre équivalent. Propriété ! car chacun
ne dispose que de son bien. Bentham ! car chacun d’eux ne se préoccupe que de
lui-même. La seule puissance qui les réunisse et les mette en rapport est celle
de leur égoïsme, de leur avantage personnel, de leurs intérêts privés. Et c’est
justement parce qu’ainsi chacun ne pense qu’à lui, personne ne s’inquiète de
l’autre, et c’est précisément pour cela qu’en vertu d’une harmonie préétablie
des choses, ou sous les auspices d’une providence tout ingénieuse, travaillant
chacun pour soi, chacun chez soi, ils travaillent du même coup à l’utilité
générale, à l’intérêt commun. » (Capital, Livre I, section II, chapitre IV) Il
s’agit pour Michéa de critiquer l’idéologie des droits de l’homme aujourd’hui
en s’emparant des analyses de Marx, un Marx d’ailleurs bien plus présent au fil
de ses ouvrages. Comme il le fait remarquer : « on ne trouvera jamais un seul texte de Marx où
celui-ci aurait eu l’étrange idée de se définir comme «un homme de gauche» (un
point que la plupart des universitaires de gauche aujourd’hui continuent
pourtant de dissimuler sans vergogne à leurs lecteurs moutonniers. » (p.80)
Haut du formulaire
On y trouOnOn On y trouvera aussi une bonne critique de
Foucault, Deleuze, Guattari, et tutti
quanti montrant leur parenté avec les libertariens et les apologistes du
capitalisme absolu. On en déduira une proposition pour les amateurs de
déconstruction: déconstruire toutes les idoles post-modernes, les Foucault,
Derrida, et autres philosophes du même acabit et tous ceux qui croient qu'on
peut éternellement leurrer les pauvres idiots ordinaires par une langue
précieuse, contournée et aussi incompréhensible que possible. Je veux
bien admettre qu’il y a quelque chose à sauver dans tout ce fatras de la « French Theory », Deleuze quand il
se fait professeur et essaie d’expliquer Leibniz ou Bergson, mais pas L’Anti-Œdipe ou Mille plateaux. Peut-être le concept de « biopolitique »
chez Foucault, mais pas grand-chose d’autre.
Je note encore ce
passage désopilant sur le manque d'imagination des héros de la déconstruction.
(pp 93 à 96) quand il propose en exemple de l’absurdité de la déconstruction
des préjugés de sexe, de « race », etc., les préjugés « âgistes ».
Après tout, s’il suffit de se sentir
femme pour être une femme, pourquoi ne suffirait-il pas de sentir jeune pour l’être.
En effet, personnellement je me sens victime des stéréotypes « âgistes »
puisqu'on me met à la retraite alors que mon âge ressenti n'est pas du tout mon
âge sur l'état civil. Du reste puisque d'un homme qui se sent femme peut
demander à être considéré comme femme sur l'état civil, pourquoi ne
pourrais-pas demander qu'on recule de 10 ans ma date de naissance? Et nous, les
victimes de préjugés âgistes, nous sommes nombreux !
Donc un livre à lire.
Cependant, certains points me chiffonnent et ils concernent sans doute plus l’histoire
de la philosophie que les conséquences qu’on en pourrait tirer aujourd’hui.
Michéa fait des Lumières plus ou moins un « bloc libéral » qui serait
responsable de la conception de la société comme agglomération d’individus
menant des existences séparées et régie seulement par des règles « neutres »
de coexistence des libertés individuelles. Cependant, cette vision est erronée
car il y a plusieurs « Lumières ». Entre Voltaire et Rousseau, il y a
un gouffre et pourtant Rousseau est bien un philosophe des Lumières. Jonathan
Israël a soutenu de manière assez convaincante cette opposition entre les
Lumières modérées et les Lumières radicales, courant qu’il fait remonter à
Spinoza et aux penseurs hollandais proches de lui. Si le point commun des
Lumières est la « foi dans le progrès », ce « progressisme »
doit être conçu dialectiquement. Il est effectivement le porteur du mode de
production capitaliste comme le soutient Michéa, mais aussi le porteur de la
critique du mode de production capitaliste, il contient en lui « la
conscience malheureuse » dont Hegel nous a donné la description. Ce
caractère essentiellement contradictoire du progressisme permet de jeter sur l’histoire
de la « gauche » en tant qu’elle s’identifie au progressisme un
regard moins unilatéral que celui de Michéa. Un peu de dialectique ne nuit pas.
Denis Collin – 4 octobre
2018
lundi 1 octobre 2018
Faut-il légaliser l'euthanasie?
Cet article a été publié pour la première fois en décembre 2008. Je le publie à nouveau sans modification. Mais tout cela mériterait d'être développé au moment où ce débat refait surface et où la cause des euthanasieurs semble encore avoir progressé.
La philosophie devenue folle
Le livre de Jean-François Braunstein, La philosophie devenue folle (Grasset) n’est certes pas un grand
livre de philosophie, peut-être même n’est-il pas du tout un livre de
philosophie bien qu’il soit le livre d’un philosophe. En réalité il s’agit d’une
vaste enquête sur l’idéologie postmoderne telle qu’est existe principalement
dans le monde anglo-saxon – bien que les autres nations ne soient pas épargnées
comme nous ne sommes à l’abri ni du MacDo, ni des « blockbusters »
hollywoodiens. Entreprise de salubrité publique, le livre de Jean-François
Braunstein est nécessaire, comme il est nécessaire de faire le ménage, ramasser
les ordures ou nettoyer les écuries d’Augias. Et effectivement il a dû faire
preuve d’une force herculéenne pour lire John Money, Judith Butler, Martha
Nussbaum, Dona Haraway et tant d’autres « penseurs » de la même farine.
Le livre s’attaque à trois questions différentes dont la
réunion en un seul volume pourrait sembler quelque peu arbitraire : la
question du genre, la question des droits des animaux et enfin celle de
l’euthanasie. On peut être partisan de l’euthanasie sans être un fanatique de
la libération animale ou un lecteur passionné de Butler. Le lien entre ces
trois branches de ce qui s’appelle encore « philosophie morale »
réside dans l’abolition des frontières qui définissent l’humanité.
Abolition des frontières de genre d’abord. Homme, femme,
nous expliquent les partisans de la « théorie du genre », laquelle,
comme l’expliquait une ministre qui l’avait défendue, « n’existe
pas » mais occupe des départements entiers des universités américaines et
commence à coloniser certaines universités françaises. Braunstein retrace les
origines de cette théorie du genre à partir des expérimentations de John Money (spécialiste
enthousiaste des hermaphrodites) jusqu’aux spéculations de Judith Butler et le
déni de la réalité corporelle qui caractérise cette penseuse, pour finir par
les multiples fragmentations plus désopilantes les unes que les autres des
« identités sexuelles » : j’ai appris à cette occasion qu’il y a
des associations de bear, c’est-à-dire
des gays baraqués portant la barbe. Je suppose qu’il s’agit qu’il s’agit
d’homosexuels qui ne veulent pas avoir l’air d’être des « fiottes ».
Au-delà de ces cocasseries, Braustein montre comment la théorie du genre est
fondée sur un retour à la séparation du corps et de l’esprit et une volonté
plus ou moins dissimulées d’en finir avec le corps, dans la plus pure tradition
des gnostiques.
Il y aurait lieu de s’interroger sur ce qui reste de
l’éthique médicale quand la médecine et la chirurgie sont enrôlées dans des
opérations de changement de sexe avec phalloplastie pour les femmes devenant
des hommes et une sorte de vaginoplastie pour les hommes qui veulent devenir
des femmes. Il n’est pas certain du tout que le serment d’Hippocrate révisé
s’accorde avec ce genre de pratiques qui peuvent, du reste, être prises en
charge par la Sécurité Sociale… Il y a aussi une mode du transgenre qui ne
laisse pas d’interroger tous ceux qui ont gardé une certaine idée de la
« décence commune ».
En ce qui concerne « la libération animale »,
Braunstein inaugure son aventure dans les méandres de ces penseurs (Singer,
Regan, Nussbaum, etc.) par une phrase de Stéphanie de Monaco qui résume
tout : « les animaux sont des humains comme les autres ». Braunstein
montre les impensés, les contradictions et les franches absurdités auxquels
conduit cette pensée selon laquelle il n’y a pas de frontières entre l’homme et
l’animal. On vient tout naturellement à l’idée que, pour éviter tout spécisme,
il faut traiter les hommes comme des bêtes. Singer estime que la vie d’un
mammifère tel que la chien ou le cochon vaut largement celle d’un humain
affaibli, un enfant, un handicapé mental ou vieillard sénile. Plutôt que
conduire des expériences médicales sur des chimpanzés bien portants, on pourrait
très bien les faire, soutient Singer, sur des humains en coma dépassé. Singer
distingue les « humains-personnes » dont il admet qu’ils ont une
grande valeur, des « humains-non personnes » dont la vie ne mérite
guère d’être vécue. Tout lecteur de bon sens se dira qu’au fond le nazisme
n’est pas incompatible avec la pensée de Singer, ce que des Allemands
manifestant contre les conférences de Singer avaient assez bien compris.
La troisième partie traite de la banalisation de la mort et
de la question de l’euthanasie. Le lien avec la précédente est clair.
Braunstein s’étonne que les « éthiciens », les spécialistes qui
alimentent les « comité d’éthique » soient plus préoccupés de la
possibilité de donner la mort que de la recherche de la vie bonne. On retrouve
dans cette partie du livre Peter Singer qui est un des défenseurs majeurs de l’euthanasie,
non seulement des personnes à demi-agonisantes sur un lit d’hôpital mais aussi
des enfants handicapés. Il y a chez Singer et certains de ses disciples une
défense assez atroce de l’infanticide et plus généralement de la suppression
des vies qui ne méritent pas d’être vécues. On trouvera aussi des exemples de
discussion pour savoir jusqu’à quel âge on a le droit de tuer les enfants :
Francis Crick, le célèbre prix Nobel de médecine estimait qu’on ne devait
considérer l’enfant comme un être humain que trois jours après sa naissance, d’autres
vont beaucoup plus loin – un enfant ne devrait être considéré comme un humain
qu’à partir du moment où il manifeste une certaine conscience de lui-même et
quelques capacités morales (dont ces philosophes prétendus sont manifestement
incapables à leur âge déjà avancé !).
Le ton de Braunstein est
polémique et à bien des égards son livre présente des parentés avec L’idéologie allemande et La Sainte Famille de
Marx et Engels, quoique les idéologues auxquels ils s’attaquaient fussent
nettement moins cinglés et nettement moins immoraux que ceux que Braunstein
épingle. À la lecture de Braunstein, la philosophie morale postmoderne apparaît
comme une immense accumulation de sottises et de pures folies, parfois de
thèses profondément immorales et plutôt dégoûtantes et on se demande bien par
quel tour de l’histoire des idées de telles billevesées ont pu occuper tant de
cervelles universitaires dans des établissements parmi les plus prestigieux du
monde anglo-saxon. Ces figures nouvelles de l’idéologie américaine sont des
productions sociales d’un monde bien déterminé. Et leur fond commun est
l’utilitarisme dans sa version la plus pure, celle de Bentham qui considérait
les droits de l’homme comme une mauvaise plaisanterie. Si la règle fondamentale
est de maximiser le plaisir global et de minimiser la souffrance globale, on
voit clairement que les souffrances infligées à un petit nombre peuvent se
justifier dès lors qu’elles apportent du plaisir à un plus grand nombre et, en
outre, que l’euthanasie des « humains affaiblis » est parfaitement
morale puisqu’on met fin à une vie de souffrance. Ainsi, comme le sous-entend
Singer, l’euthanasie des handicapés intellectuels et des vieillards séniles
serait parfaitement juste du point de vue de l’utilitarisme benthamien. C’est
encore l’utilitarisme qui autorise toutes extravagances du transgenrisme
puisque la satisfaction des transgenres ne cause de tort à personne, encore que
l’on puisse déjà mesurer combien il est tenu pour très ringard d’être mâle
blanc hétérosexuel et cisgenré… pour ne rien dire des « dommages collatéraux »
du transgenrisme chez les adolescents. L’utilitarisme pervertit en son fond le
sens de l’éthique. Singer et ses collègues éthiciens précisent d’ailleurs qu’il
s’agit d’une « éthique pratique ». On ne se demande bien ce que
serait une éthique non pratique. En fait comme dans les procédés de la
novlangue, l’ajout d’un qualificatif à première vue redondant sert à justement
à inverser le sens du nom auquel il se rapporte. C’est ainsi que l’éthique
pratique peut affirmer que l’animal est l’homme, le masculin féminin, etc.,
alors on peut aussi affirmer sans risque que la paix c’est la guerre et la liberté
l’esclavage ! Et l’éthique pratique est tout sauf une éthique.
Mais l’utilitarisme n’est pas seul en cause. Braunstein
pointe clairement comme un des points communs de tous ces idéologues le refus
des frontières qui doivent être abolies, frontières entre les sexes, entre l’homme
et l’animal, entre la vie et la mort. Ce refus des frontières, qui est l’idéologie
adéquate à la « mondialisation capitaliste » (ce que Braunstein ne
dit pas et ne semble pas voir) n’est rien d’autre que la destruction de la
raison. C’est parfaitement clair chez quelqu’un comme Donna Haraway mais aussi
à un degré moindre et avec plus de filouterie chez Judith Butler. Singer ne
proclame pas sa volonté de détruire la raison. Il est au contraire un maniaque
de l’argumentation sophistique, un spécialiste d’une raison devenue folle – le fou
est celui qui a tout perdu sauf la raison disait Chesterton.
Braustein note bien un autre trait commun des transgenres,
animalistes et autres euthanasieurs : le travail de ce que Freud désignait
comme pulsion de mort. L’indifférenciation, c’est le retour à l’état
inorganique. Mais pourquoi, encore une fois, ces idéologies ont-elles pignon
sur rue ? Braunstein ne répond pas à cette question et ne la pose même
pas. Il me semble que cette pulsion de mort a saisi la société toute entière :
accumulation illimitée de la valeur, destruction de toutes les frontières,
politiques, familiales, morales, déchaînement d’une technoscience qui se croit
toute-puissante, c’est précisément le « capitalisme absolu », un
capitalisme désormais sans contestation, sans contrepoids et qui mène
inéluctablement à l’abîme. Les idées ne tombent pas du ciel, elles ne sont pas
le fruit de l’imagination de quelques pervers, elles expriment les
contradictions sociales. La volonté de mort des euthanasieurs fous est un
concentré du stade présent des contradictions sociales.
Denis COLLIN – 1er Octobre 2018
dimanche 30 septembre 2018
Tony Andréani, Le « modèle chinois » et nous.
Note de lecture : Tony Andréani, Le « modèle chinois » et nous. Éditions l’Harmattan, 2018, 21,50€. 219 pages.
ISBN : 978-2-341-15600-2
Bien qu’il se défende d’être un spécialiste de la Chine,
Tony Andréani la connaît pour y avoir voyagé, fait des conférences, noué de
nombreux contacts dans les milieux universitaires et consacré un certain nombre
d’articles et de conférences (comme celle qu’il a donnée à l’université
populaire d’Évreux). Son dernier ouvrage, Le
« modèle chinois » et nous est une synthèse précieuse de l’état
des réflexions de l’auteur qui a longtemps travaillé sur les modèles de
socialisme et a consigné le résultat de ses recherches dans plusieurs livres
dont l’ouvrage en deux volumes, Le
socialisme est (à)venir. Pourtant il ne s’agit pas de faire de la Chine le
modèle du socialisme (un modèle à suivre donc) mais de comprendre comment
fonctionne le système socio-économique de la Chine, au-delà de l’abondance des
données empiriques et des préjugés – fort nombreux en ce qui concerne l’Empire
du milieu.
La modélisation permet à Tony Andréani de modéliser le
fonctionnement des rapports sociaux et économiques en Chine et de les définir
comme ceux d’une économie mixte que l’auteur rapproche de la NEP impulsée par
Lénine dans les premières années de la révolution, quand il a fallu en rabattre
des prétentions à passer directement au communisme. La politique économique chinoise peut également être
caractérisée comme un keynésianisme conséquent.
Ce système mixte est conçu comme allant dans le sens du socialisme. Tony
Andréani commence par montrer les succès impressionnants du « modèle
chinois » : croissance forte et soutenue qui a permis une très
importante augmentation du niveau de vie de la population, élévation
considérable du niveau d’instruction, développement technologique qui,
sur certains segments, a non seulement permis à la Chine de rattraper les pays
capitalistes avancés mais parfois même de les dépasser – par exemple dans le
domaine de l’informatique, des TGV ou de la production d’énergies
renouvelables.
Ensuite, l’auteur montre le caractère
« socialiste » des principes sur la base desquels fonctionne la
Chine. C’est dit-il, « l’ébauche d’un socialisme de (avec) marché ».
Pourquoi « socialisme » ? Non pas en en raison des rapports de
propriété mais à partir d’une série de critères : prédominance des choix
collectifs, existence d’une planification (très différente de la planification
soviétique d’antan), existence de services publics, diversification des formes
de propriété en adéquation avec le développement des forces productives,
financement des entreprises par un système perfectionné de crédit et non par le
marché des actions, distribution resserrée des revenus du travail et du
capital, législation du travail encadrant fortement la concurrence. On peut
contester la manière dont la Chine satisfait ou non à ces critères, mais on
admettra qu’ils sont une bonne définition de ce qui pourrait caractériser une
transition vers le socialisme (sauf à rêver d’un grand soir qui fait table rase
du passé et bouleverse d’un coup toute la condition humaine).
Le livre de Tony Andréani n’est pas une apologie de la
Chine. Il ne cache pas les faiblesses du régime, à la fois avec le
développement incontrôlé des inégalités et les menaces qui pèsent sur la
proprétié publique, car les composantes de ce « mixte » ne font pas
toujours bon ménage. Laissé à sa propre dynamique, le marché tend à subvertir
les décisions collectives et la planification. Plus fondamentalement, c’est
l’objectif de la croissance illimitée qui est problématique, tout simplement
compte-tenu de ce que la planète peut fournir. Pour amener la Chine au niveau
des États-Unis, il faudrait en gros cinq planètes et la Chine en consomme
actuellement 2,1…
Sur la ligne dont Tony Andréani fixe le point de départ au Plenum du Comité central de la fin 2013
(« vers une nouvelle normalité), la Chine pourrait se transformer en une
société de type singapourien. Les campagnes de moralisation de la population ne
peuvent évidemment contrebalancer le triomphe des pratiques marchandes et du
règne de l’argent.
Le dernier chapitre aborde le « et nous » du
titre. En quoi le « modèle chinois » pourrait-il nous inspirer ?
Tony Andréani commence par montrer que nous devrions nous inspirer des Chinois
par un retour au keynésianisme, lequel est impossible dans le cadre actuel de
l’UE. Il faudrait donc « reprendre nos billes », et notamment notre
monnaie, notre banque centrale et l’autonomie budgétaire. Il discute la
possibilité d’une monnaie commune parallèle à la monnaie nationale et qui
pourrait sauver ce qui mérite de l’être de la construction européenne. Il
s’agit de déterminer quelles formes de protectionnisme sont efficaces mais
aussi de relever la compétitivité du travail par la recherche scientifique et
technique. Les nationalisations seraient également un instrument d’action dont
l’État souverain devrait se ressaisir.
En annexe, Tony Andréani publie quelques articles et études
publiés dans différentes revues. Il affirme en introduction qu’on peut en
omettre la lecture, mais il me semble que ce serait une erreur (sauf pour ceux
qui les avaient déjà lus !).
On peut penser que Tony Andréani fait une confiance assez
exagérée dans la volonté du Parti Communiste chinois de construire à terme une
société véritablement communiste. Il imagine ce qu’il dirait aux dirigeants
chinois pour corriger les faiblesses et les erreurs du cours pris la direction
du Parti et de l’État. Mais je crois que, même en tant qu’expérience de pensée,
cette tentative échoue. La direction prise par Xi Jinping tourne assez
radicalement le dos à une évolution vers un système socialiste. Xi Jinping veut se donner du temps en
prolongeant indéfiniment son mandat pour assurer que personne ne viendra
remettre en cause la marche de la Chine vers une nouvelle forme de capitalisme
d’État et son plan de contrôle social total n’est pas un malheureux à-côté mais
l’essence même de ce qui est en cause. Les campagnes anti-corruption ont comme
objectif réel non pas d’éradiquer la corruption mais d’éliminer les ennemis et
de protéger la corruption des amis. Je sais que Tony Andréani ne partage pas
mes vues qu’il juge trop pessimistes. Selon lui, notamment dans la jeunesse, il
existe une agitation et une effervescence intellectuelle qui interdisent l’évolution
de la Chine vers un modèle nord-coréen. Si la grande presse est étroitement
contrôlée par le pouvoir, il y a, dit encore Tony Andréani, une grande liberté
d’expression au niveau local et sur les réseaux sociaux. Puisse-t-il avoir
raison et moi tort ! Il reste que c’est la lutte entre les deux tendances
fondamentales qui déterminera l’avenir de la Chine.
Mes réserves n’ôtent rien à l’intérêt du livre de Tony
Andréani, précisément parce que, en dépit de nos divergences d’appréciation
quant à l’évolution actuelle du régime, il met très honnêtement le doigt sur
les contradictions fondamentales du régime et nous aident à mieux comprendre ce
pays si important pour l’avenir du monde.
Le 24/9/2018 – Denis Collin
vendredi 28 septembre 2018
Demain est déjà là
Sous le règne du capital, l’humanité est confrontée à une
crise dont on peut discerner quatre dimensions : crise de l’accumulation
du capital, crise écologique, crise démographique, crise culturelle qui touche
la civilisation humaine en tant que telle. Le « progressisme » à
l’ancienne n’est plus de mise ; une transformation historique est en cours
et nos façons de vivre et de penser le monde doivent subir une mutation
radicale, faute de quoi avant la fin du siècle l’humanité sera dans une crise
si profonde que nul n’en peut prévoir les issues.
Face à la crise écologique, il est bien tard pour inverser
le cours de choses et nous ne pouvons peut-être que limiter les dégâts et nous
préparer à nous adapter aux nouvelles conditions de notre écoumène, de la
manière la plus économique et la plus conforme à ce qu’exige la dignité
humaine. On ne pourra guère éviter une réduction drastique du « train de
vie » global de l’humanité. Mais cela n’est possible et ne sera accepté
que si les plus riches montrent l’exemple, ou si on les y contraint !
Réduire le train de vie de l’humanité exige aussi de
réapprendre à trouver son plaisir ailleurs que dans la consommation de choses
coûteuses. La convivialité est heureuse et ne coûte pas un euro. En toutes
choses, il faut retrouver le sens de la mesure, le « rien de trop »
grec. Non pas l’austérité, mais le
plaisir modéré, adapté à notre condition. Il n’est pas besoin d’être ivre pour
goûter un bon vin ni se de rendre malade pour apprécier un bon plat. Il en va
de même pour tous les plaisirs que la vie peut nous procurer.
Si on ne court plus après la consommation, on peut sans mal
supprimer les secteurs parasitaires comme la publicité. Si la course à
l’accumulation des profits n’est plus le moteur de la vie sociale, une part
considérable des emplois à la fois qualifiés et inutiles, voire nuisibles
pourra disparaître sans dommage. Ces heures de travail libérées pourraient être
employées à des activités plus utiles. Au total, on aurait une décroissance en
valeur (selon les règles du monde de la marchandise) mais une croissance des
biens réels et utiles pour les citoyens. Sans compter que l’on dégagerait aussi
beaucoup de temps pour les loisirs, manuels ou intellectuels, le jardinage aussi
bien que la lecture ou la pratique d’activités artistiques.
Notre société est organisée de telle sorte que l’on ne
puisse plus se déplacer autrement qu’avec des moyens de transports mécanisés,
et du coup on crée des salles spéciales où les humains réduits à l’impotence
dans la vie ordinaire vont courir sur des tapis roulants motorisés !
Quelle absurdité ! Nous devrions en fait réfléchir à une société
relocalisée, « démondialisée ». On peut voyager, mais on n’est pas
obligé de faire voyager toutes les marchandises que l’on consomme.
Il faut définir le cadre de l’action et des réformes de
structures qui ne proposent pas une utopie mais des actions possibles à court
et à moyen terme en partant des germes déjà existant. On peut se dire, avec un
peu de fanfaronnade, « citoyen du monde », le cadre de vie et
d’action qui demeure accessible au citoyen est l’État-nation et pour l’heure on
n’en connaît pas d’autre. C’est si vrai
que les peuples privés d’État-nation ou mécontents de celui qui leur était
imposé n’ont eu de cesse de construire leur propre État-nation. La nation
moderne, fondée sur le droit, est à juste de distance de l’universalisme
abstrait de ceux qui réclament une gouvernance mondiale et de l’enfermement
communautariste des tribus, des ethnies et de toutes les formes d’organisation
close fondée sur des présumés liens du sang. Reconquérir la nation, c’est
reconquérir le droit de décider, d’être maître chez soi, c’est-à-dire d’être
libre. Le consentement des peuples à la destruction des formes sociales et
politiques solidaires qui s’étaient imposées au cours du siècle dernier a été
rendu possible précisément parce que les classes dominantes ont cherché à
éviscérer l’État-nation de son contenu proprement politique.
La souveraineté des nations n’exclut pas la coopération
entre nations libres. Des traités de paix sont des traités de bon voisinage qui
peuvent aller aussi loin que les partenaires le souhaitent. La métaphore des
relations de bon voisinage permettrait de définir assez clairement ce que pourrait
une Union des Nations libres, qui pourrait se faire au niveau d’un ensemble de
pays proches géographiquement ou culturellement et qui pourrait aussi
s’intégrer dans une « Société des Nations » selon le modèle de Kant
dans son projet de traité de paix perpétuelle.
Dans cette place privilégiée de la nation entrent toutes
sortes de raisons différentes. La nation comme communauté politique suppose que
les citoyens sont liés entre eux par les liens de « l’amitié
civique » ou encore de la fraternité. Or celle-ci suppose que l’on partage
un certain nombre de valeurs concernant le bien et le juste. Par exemple, les
citoyens français sont généralement censés partager les idées de liberté,
égalité, fraternité, laïcité de l’État, etc. Évidemment les interprétations de
ces idées un peu générales sont souvent très différentes d’un individu et il se
trouve une petite minorité prêtre à rejeter entièrement la devise de la
république. Mais cela n’empêche pas qu’en moyenne nous, citoyens français, nous
partageons ces références communes.
L’appartenance à une nation n’est pas, la plupart du
temps, le résultat d’un calcul prudentiel. On est né là (c’est l’origine du mot
nation) et on a un rapport particulier avec les paysages, le ciel et l’air de
sa « petite patrie » et par extension à la grande patrie. Ceux qui
viennent s’installent et font leur la nation d’adoption. Ils s’assimilent.
L’enracinement dans la nation a une dimension affective qu’il serait stupide de
négliger. La belle chanson de Jean Ferrat, « Ma France » maintient
l’idée révolutionnaire de la nation.
On a trop confondu mondialisme, cosmopolitisme et
internationalisme. Erreur funeste ! L’internationalisme reconnaît les
nations : la première Association Internationale des Travailleurs s’est
constituée lors d’un meeting en défense des droits nationaux des Irlandais et
des Polonais. L’amour de la patrie est l’amour de ses concitoyens et il
nécessite une forme de proximité, une capacité de partage physique, comme dans
les grands embrasements populaires.
Il y a du même coup une histoire commune qui se construit et
un récit commun. Le récit n’est pas forcément historiquement vrai : nos
ancêtres ne s’appelaient pas Gaulois et ils ne sont que partiellement nos
ancêtres, encore que l’homogénéité génétique des nations soit finalement
beaucoup plus forte que ce que l’on avait cru un moment, ce qui est simplement
l’indice de la stabilité de la population et du caractère endogamique des
mariages à l’intérieur d’une même nation. Mais au-delà du récit national il
reste une histoire commune. En bref, alors que les utopies mondialistes
déchirent les nations et loin de favoriser la paix universelle ressuscitent les
empires, l’orientation qui tourne le dos
à la dynamique du capital est une orientation de défense des nations. Face aux
ravages de la mondialisation, un peu partout on voit des poussées de fièvres
nationalistes, mais le nationalisme n’est pas le produit de la défense de la
nation, il est le symptôme de la maladie de la nation. Faute de l’avoir
compris, à moins qu’il ne s’agisse d’un calcul pervers, les partis « de
gauche » ont abandonné la légitime défense de la nation aux partis
xénophobes qui ont pris ou sont en train de prendre le pouvoir dans plusieurs
pays d’Europe et font de la lutte contre les étrangers une diversion bien utile
aux classes dominantes.
L’urgence d’agir ne doit ni conduire à un activisme stérile ni
faire oublier que la perspective de transformation sociale qu’il s’agit de
promouvoir est déjà là en germe, dans la société actuelle et donc il n’est pas
nécessaire de réinventer la roue. Une part importante des réformes
structurelles nécessaires est déjà expérimentée depuis longtemps. En premier
lieu, la protection sociale (assurance maladie, protection contre le chômage et
retraite), fondée sur la solidarité collective et non sur le principe
assuranciel permet de garantir à tous des perspectives de vie décentes. Elle
est indissociable de la conception républicaniste qui définit la liberté
républicaine comme protection contre la domination. Sur un point la protection
sociale reprend le principe communiste tel que Marx le définit ; chacun
cotise selon ses moyens et chacun reçoit selon ses besoins. Ce n’est nullement
un hasard si les classes dominantes concentrent les feux contre cette
protection sociale collective. Elle est à défendre, à restaurer et à
développer.
En deuxième lieu, le système des services publics garantit à
tous un accès égalitaire aux biens sociaux primaires, l’éducation, la culture,
la sécurité, la protection contre les dommages environnementaux, les
possibilités ouvertes à chacun de conduire sa vie comme il l’entend. Les
services publics doivent être des services étatiques, quel que soit le niveau
auquel ils sont gérés. Les délégations de service public à des entreprises et
les partenariats public-privé sont des moyens de détruire les services publics
en les privatisant.
En troisième lieu, il existe des formes d’organisation non
capitalistes de la production et des services. Les coopératives et les
mutuelles sont des organisations sans capital, dont l’action par conséquent
peut n’être pas guidée par la recherche du profit maximal. Ce sont des
organisations de salariés (coopératives ouvrières de production) que des
organisations de producteurs indépendants (comme les coopératives agricoles) et
elles constituent une alternative valable à condition que l’État s’attache à
les préserver et développe un environnement favorable.
En quatrième lieu, si la planification de l’économie à la
mode soviétique est à rejeter, en revanche l’État doit donner des orientations
à long terme. Ainsi, il ne peut y avoir de « transition écologique »
sans des investissements, des réglementations, des taxations et des primes qui
permettent que se mette en place un nouveau mode de production orienté sur la
valeur d’usage et l’économie des ressources naturelles. Il faut une forte
intervention de l’État dans l’économie. Il est aussi nécessaire que,
conformément à la constitution toutes les industries qui ont un caractère de
monopole de fait ou qui présentent un intérêt stratégique soient transférées au
domaine public. L’État doit aussi disposer d’instruments d’action bancaire et
la nationalisation des banques telle qu’elle avait été entreprise à la
Libération et poursuivie en 1981 allait dans la bonne direction et il n’y a qu’à
reprendre la tâche.
Bref, l’État social modèle 1945 n’est pas une vieillerie
mais le programme pour demain. La seule condition est celle du contrôle
démocratique. Comment éviter que la puissance de l’État ne devienne celle d’une
caste bureaucratique ? Nous disposons de principes utiles en appliquant la
formule républicaniste de la liberté comme non domination.
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