On confond trop souvent l’histoire et la mémoire, assimilant
l’histoire à notre mémoire collective. Pourtant histoire et mémoire sont, à
bien des égards, antinomiques. La mémoire est subjective. Elle s’inscrit
toujours dans un vécu de conscient. La mémoire est ma mémoire. L’histoire vise
l’objectivité. L’histoire n’est pas mon histoire, elle est posée comme
existence extérieure à la conscience. La mémoire historique est toujours notre
mémoire. Notre mémoire de l’histoire de France n’est pas la mémoire de
l’histoire de France de nos voisins et réciproquement ! Au contraire, l’histoire
implique un décentrement du regard. Ce qu’on appelle objectivité, c’est la
possibilité de changer de point de vue, de ne pas être soumis à un point de vue
particulier.
La mémoire présuppose l’oubli comme son indispensable
complément. Je ne peux me souvenir qu’en sélectionnant ce qui doit être oublié.
La mémoire collective fonctionne elle aussi à l’oubli. On perçoit couramment
l’oubli comme un pur négatif, un manque de mémoire. Mais l’oubli est comme le
fond nécessaire à partir duquel peut émerger la mémoire. L’oubli est même
parfois commandé, par exemple pour des raisons politiques, religieuses, etc. L’histoire
(comme la psychanalyse !) vise à faire revenir l’oublié.
La mémoire s’inscrit dans un récit. La mémoire
individuelle est ce par quoi l’individu constitue sa propre identité. Elle est
entièrement pensée à partir du présent – la mémoire, c’est toujours le passé au
présent. Il en va de même de la mémoire collective. Ce dont les communautés
historiques gardent la trace, c’est qui constitue encore le présent. Ce qui
disparaît de la mémoire collective, c’est ce qui n’a plus cours. Dans les deux
cas, la mémoire est orientée dans un récit dont la fin est connue. Elle est
donc nécessairement téléologique : la vérité des événements passés réside
dans le présent. La science historique, dès qu’elle se veut
véritablement scientifique, doit sortir du récit, précisément parce qu’elle
doit sortir de la téléologie, de l’histoire orientée vers une fin idéale,
c'est-à-dire, en réalité, de l’interprétation du passé en fonction du présent.
La mémoire ne se soucie que de l’enchaînement temporel
des images – elle s’identifie à notre conscience intime du temps. Il en va
de même avec la mémoire collective qui fonctionne par images (les images
d’Épinal !). L’histoire, au contraire, s’intéresse à la causalité.
Les faits et les événements doivent apporter une intelligibilité de l’ensemble
du processus historique.
Peut-on aller jusqu’à la thèse de Pierre Nora pour qui « L'histoire
est dé-légitimation du passé vécu. » ? Sans doute pas.
Confondre histoire et mémoire, c’est à la fois se tromper
sur la nature de la mémoire – qui n’est pas un enregistrement des faits dans un
grand livre des faits – et sur la nature de l’histoire qui doit être une
science sociale, qui est même peut-être la science sociale maîtresse (« il
n’y a de science que l’histoire » a écrit un jour Marx) car il n’y a ni
sociologie ni économie sensée qui ferait l’impasse sur l’histoire et
l’historicité même de leurs objets.
La difficulté commence quand – et c’est inévitable –
l’histoire vient forger la mémoire. L’enseignement de l’histoire est devenu le
pilier de ce que qui forge cette mémoire collective si bien analysée par
Maurice Halbwachs. Depuis que l’école a commencé de jouer un rôle central dans
la formation de la mémoire et de l’identité collectives, l’histoire est devenue
un élément central de la constitution de cette mémoire. Du même coup,
l’histoire a été instrumentalisée au service d’une mémoire nationale
politiquement orientée. C’est ainsi que l’histoire a été transformée en
fabrication du « roman national », en usine à produire des mythes, en
machinerie de légitimation des pouvoirs.
L’histoire falsifiée
On peut commencer par le plus simple : la falsification
historique. Les régimes totalitaires, s’ils n’en sont pas les inventeurs, l’ont
portée à des sommets. On connaît tous l’histoire de la photo sur la place rouge
en 1920 et de trafics successifs dont elle a été l’objet. Sur l’original,
Lénine et à la tribune et au pied de la tribune figure le général vainqueur,
Trotski. Sur les photos de l’ère stalinienne, Trotski a disparu – sa
disparition sur la photo préparait sa disparition physique et son assassinat
près de Mexico en 1940.
Faire disparaître témoins et témoignages est aussi une
manière assez radicale d’organiser la falsification de l’histoire. Par exemple,
les nazis se sont ingéniés à empêcher qu’il existe des documents témoignant de
la réalité des camps de concentration et d’extermination. C’est très curieux
dans ce régime maniaque de la bureaucratie d’État et de l’enregistrement de
tous les humains numérotés. Cette organisation systématique pour empêcher
l’existence de documents qui pourraient accuser le régime est d’ailleurs
réutilisée par les négationnistes – c'est-à-dire ceux qui nient l’existence des
chambres à gaz.
Hannah Arendt
rapporte ceci : « Durant les années vingt, Clemenceau, peu avant sa
mort, se trouvait engagé dans une conversation amicale avec un représentant de
la république de Weimar au sujet des responsabilités quant au déclenchement de
la Première Guerre Mondiale. On demanda à Clemenceau : « À votre
avis, qu’est-ce que les historiens du futur penseront de ce problème
embarrassant et controversé ? » Il répondit : « Ça, je n’en
sais rien, mais ce dont je suis sûr, c’est qu’ils ne diront pas que la Belgique
a envahi l’Allemagne. » Clemenceau se trompait. Un film américain (La liste de Schindler) a pu représenter
les armées des USA libérant Auschwitz, alors que bien sûr c’est l’Armée Rouge
qui l’avait libéré, ce que devrait savoir tout lycéen qui a un peu étudié la
Seconde Guerre Mondiale. Mais ça n’a rien coûté à Spielberg et au cours des
trois ou quatre dernières décennies on a peu à peu effacé le rôle de l’Union
Soviétique dans la lutte contre le nazisme – au point que les enquêtes
d’opinion montrent que la plupart de nos contemporains attribue aux USA
l’essentiel dans cette lutte. La mémoire défait l’histoire.
Mythe des origines
Après l’histoire
falsifiée, venons-en à l’histoire mythifiée et d’abord au mythe des origines. Chaque
peuple, chaque civilisation, trouve dans ces récits l’explication de ce qu’il
est, de ses lois, de ses mœurs ou de sa langue. La recherche des origines n’a
guère de sens : l’origine est toujours mythique – Marc Bloch (1886-1944)
dénonçait « l’obsession des origines ». Il ne s’agit pas seulement de
savoir si l’Exode a réellement eu lieu ou si le père de tous les membres de la
tribu est un léopard ou un ours. Même quand l’origine se donne comme réalité
historique, elle est une reconstitution en vue de produire un récit des
origines. Longtemps dans les écoles de la République française, les enfants
durent apprendre « nos ancêtres les Gaulois ». Mais les ancêtres des
Français ne sont pas plus des Gaulois que des Romains, des Germains, des Arabes,
etc. Au demeurant les populations celtiques que les Romains appelaient Gaulois
étaient elles-mêmes des populations récemment installées sur le territoire de
la Gaule. Ainsi que le montre Claude Nicolet, la question des origines fut
l’objet d’une longue bataille entre historiens, mais aussi et surtout une
bataille politique. La noblesse française se prétendait la descendante des
guerriers francs (donc des « germains ») et tenait les paysans et
plus généralement les roturiers pour les descendants des gallo-romains vaincus.
Cette victoire originelle devait légitimer les privilèges de la noblesse comme
une race dominante, une domination fondée sur le principe du sang. C’est
seulement à la fin du XIXe
siècle, notamment avec le Second Empire et la volonté de Napoléon III de faire de Vercingétorix un héros
national et du site archéologique d’Alise Sainte Reine le lieu présumé de la
bataille d’Alésia que les Gaulois sont véritablement érigés en ancêtres de la
nation. Que la nation soit une nation gauloise et non une nation issue des
peuples germaniques comme les Francs, cela avait évidemment une importance
politique capitale au moment où la rivalité franco-allemande était devenue le
problème majeur en Europe, et ce indépendamment de la vérité historique
objective.
On pourrait ainsi
multiplier les exemples de ces mythes originels. Toutes les questions de
datation renvoient à des mythes concurrents. Quand commence donc l’histoire de
France proprement dite ? Est-ce avec le baptême de Clovis, ce roi des
Francs dont le nom est germanique (« Chlodwig »,
c’est-à-dire l’illustre combattant) ? Est-ce avec le traité de Verdun où
les petits-fils de Charlemagne se partagent l’empire carolingien entre la
Francie occidentale qui deviendra « royaume de France » en 1205, la
Francie médiane qui deviendra la Lotharingie et la Francie orientale qui forme
le noyau du futur « Saint-Empire Romain germanique » ? Est-ce
encore l’avènement de la dynastie capétienne qui impose la règle de la
primogéniture et met fin au partage des royaumes à la mort du père selon la
vieille tradition franque ? Mais peut-être pourrait-on encore penser que
ce conglomérat de provinces aux coutumes et aux langues différentes, réunies de
force sous la coupe des descendants d’Hugues Capet ne devient véritablement une
nation que lors de la « levée en masse » de 1792 et de la très
symbolique bataille de Valmy où l’armée des sans-culottes repousse les
monarchies coalisées de toute l’Europe au cri de « Vive la
nation ! » ? Il y a autant d’origines que de points de vue, que
de rapports subjectifs à la tradition, tout simplement parce que, du point de
vue d’une histoire objective, il n’y a pas d’origine !
Réinventions et variations
L’instrumentalisation de l’histoire procède également par
variations des interprétations qui permettent de réinventer l’histoire en
fonction des besoins politiques du moment. On apprend maintenant cela aux
élèves de Terminale, que l’on tente (un peu imprudemment peut-être !)
d’initier aux mystères de l’historiographie, puisque l’histoire de l’histoire
de la Seconde Guerre mondiale est à leur programme. Ainsi, l’histoire de la
France entre 1940 et 1944 a-t-elle subi des transformations importantes. On a
commencé par l’histoire héroïque : la France était résistante, à
l’exception d’une poignée de collaborateurs pétainiste. Défendue par les partis
de la résistance, gaullistes, communistes, et autres, cette version ne
résistait guère à l’examen et il eut été judicieux de méditer deux textes
essentiels du grand historien français Marc Bloch, L’étrange défaite et Apologie
pour le métier d’historien. Quand fut venu le temps de la défense du
pétainisme, on décreta que les Français avaient tous été des
« collabos », à l’exception peut-être d’une poignée de valeureux
résistants dont les motivations elles-mêmes étaient loin d’être pures !
Ainsi Henri Amouroux, historien très médiatique en ces temps-là publia-t-il en
1977 Quarante millions de pétainistes
qui apportait de l’eau à ce moulin – il est vrai qu’entre temps De Gaulle était
mort et que Giscard d’Estaing avait été élu président de la république. La
vérité était peut-être entre les deux.
Il est d’autres reconstructions qui méritent le détour.
Quand on parle du régime parlementaire aujourd’hui et qu’on se hasarde à le
défendre, immédiatement montent les clameurs : « tu veux revenir à ce
régime impuissant et chaotique » et nos contradicteurs d’opposer au
marécage parlementaire la forte action et la cohérence de l’État sous la Ve
république. La vérité historique est un peu différente de ce que croit la
mémoire collective : c’est la IVe république qui a lancé
pratiquement tous les grands chantiers de « modernisation » du pays et
De Gaulle a surtout inauguré des réalisations lancées bien avant lui : le
nucléaire, le Concorde, toute la modernisation industrielle du pays, on les
doit d’abord à cette fragile IVe République. On est tellement
obnubilé par cette prétendue faiblesse du parlementarisme qu’on oublie que la
IIIe République fut aussi un régime parlementaire aux gouvernements parfois
éphémères et qui pourtant accomplit une œuvre gigantesque ; on a oublié que
le parlementarisme fait nation, c’est la Grande-Bretagne qui n’a pas été
spécialement faible face à l’épreuve de la guerre ; on a oublié que nos
voisins allemands et italiens, tous parlementaristes, se sont aussi bien
redressés que nous des épreuves de la Seconde Guerre Mondiale… Mais tous ces
arguments ne peuvent pas grand-chose : la « mémoire » collective
forgée par la Ve république s’est largement imposée.
Récit et roman
La mémoire raconte des histoires, elle met en intrigue. Nous
savons bien comment notre propre mémoire individuelle nous trahit et
reconstitue les faits à sa propre sauce. Ricoeur parle de la « mise en
intrigue » et considère que l’histoire, in fine, est cette mise en intrigue, qu’elle constitue un récit.
Les longues comparaisons qu’il fait entre le récit « tout court » et
le récit historique disent bien de quel côté va son cœur et combien il est
méfiant à l’égard de la construction de l’histoire comme science sociale dans
le sens de l’école de Annales. Le Retour
de l’Évènement qu’il défend se veut n’être pas une régression par rapport à
l’école des Annales, mais il n’est
pas certain que ce retour de l’événement apporte quoi que ce soit à la
connaissance historique.
Évidemment, une histoire qui ignorerait l’événement
manquerait de chair et manquerait quelque chose d’important, la rupture,
l’inattendu dans le cours de l’histoire qui ne saurait se réduire à l’histoire
longue, cette histoire presqu’immobile dont parlait Braudel. Mais l’événement ne s’inscrit historiquement
que dans cette historie longue et il n’est vraiment intéressant du point de vue
historique que par la place qu’il prend dans la mémoire collective. Je ne
prends qu’un exemple. Pendant très longtemps, et peut-être encore maintenant, l’histoire
française de l’après-guerre faisait l’impasse sur un événement important, le 8
mai 1945. Noyé sous l’événement capital qu’est la capitulation officielle de
l’Allemagne nazie et donc la victoire des Alliés, la répression par l’armée
française de la manifestation des Algériens à Sétif ne fait pas partie de notre
mémoire. Par contre, la répression de Sétif fait pleinement partie de la
mémoire algérienne pour qui elle marque la rupture décisive avec la France.
L’historien considérera ces mémoires différentes comme de données essentielles
pour comprendre l’abime qui demeure encore aujourd’hui entre les deux pays.
Nous mémorisons mieux les récits surtout épiques que nous
n’apprenons l’histoire. Et de ce point de vue, une large part de l’histoire
grand public n’est guère plus sérieuse que les romans historiques de Walter
Scott ou d’Alexandre Dumas ! Avec le talent et le plaisir du lecteur en
moins. Nous nous souvenons des petites histoires du « Grand
siècle », des exploits guerriers ou des massacres mais qui apprend que
pendant tout ce siècle des territoires plus ou moins vastes du pays ont été en
proie à des soulèvements paysans très importants ? Pourtant cette mémoire
des « croquants », des héritiers des « jacques » du XIVe,
donne une toute autre couleur à notre « roman national ». Mais les
croquants, on en fait rarement des bonnes histoires, sauf celle de Jacquou le
Croquant, roman populaire du XIXe qui avait fait les belles heures
de la RTF quand Stellio Lorenzi y officiait encore, et cette histoire se passe
bien après, au XIXe après la fin de l’Empire napoléonien.
Devoir de mémoire ?
Dernier mot. Beaucoup de gens et en particulier beaucoup
d’élèves sont persuadés que l’on enseigne l’histoire parce que nous aurions un
« devoir de mémoire ». Peut-être avons-nous un devoir civique de
commémoration, mais un devoir de mémoire, c’est beaucoup plus douteux si l’on
entend cette expression en son sens strict. Le devoir de mémoire pourrait aussi
aisément tomber dans la pure et simple propagande, comme lorsque l’on a voté un
certain nombre de « lois mémorielles » qui au fond prétendent donner
au législateur le soin de définir la vérité historique. Je voudrais rappeler
que des historiens aussi incontestables que Pierre Vidal-Naquet, dont les
parents juifs ont été déportés à Auschwitz se sont fermement opposés à
l’adoption de lois pénalisant le « révisionnisme » ou le
« négationnisme », considérant que les historiens étaient assez
grands pour combattre ces inepties et qu’il n’était nul besoin de transformer
le « devoir mémoire » en obligation juridique, procédé qui jusqu’à
présent était surtout réservé aux États totalitaires. L’abus de la mémoire nuit
gravement à la santé : on l’a vu quand ont commencé à être promulguées des
lois mémorielles au sujet de la traite des Noirs. Des historiens ont été
poursuivis devant les tribunaux pour n’avoir pas exactement partagé les idées
courantes sur la traite, rappelant que la traite la plus longue et peut-être la
plus ravageuse (en raison même de sa longueur) n’a pas été celle de ces
horribles Européens pratiquant le commerce triangulaire après avoir pris
livraison de leur « marchandise » au Sénégal, mais la traite arabe
qui d’ailleurs a trouvé ensuite un débouché auprès des acheteurs européens… et
sans oublier dans cette affaire le rôle des royaumes africains qui n’étaient
pas les derniers à capturer les Africains pour le revendre…
Pour conclure, quelle place à la mémoire collective ?
Une fois histoire et mémoire clairement séparée, il reste
une place très importante à la mémoire collective, que l’on pourrait décrire en
reprenant la distinction de Bergson entre mémoire-reproduction et mémoire-image.
Cette mémoire collective, elle en effet inscrite dans le corps social, dans ses
rites qu’il reproduit presque mécaniquement. Mais elle existe aussi à travers
des images et des mythes qui nous hantent, des références partagées, dans la
trame même de la langue – le latin, par exemple, est une langue vivante !

Ces images de notre mémoire collective et individuelle,
elles rendent possible la vie politique et sociale et par conséquent la vie,
tout court ! Elles sont aussi indispensables à l’existence d’une
communauté de vie et de destin, si l’on peut reprendre la définition précise de
la nation par Otto Bauer.
1er mars 2019
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