L’actuel président de la République française se définit
comme un progressiste et cherche à présenter la lutte politique de notre époque
comme l’affrontement entre les progressistes qui sont déjà dans le Nouveau Monde
et les « nationalistes » qui sont les tenants de l’Ancien Monde. D’un autre
côté, il défend le libéralisme tout en multipliant les mesures les plus
antilibérales dans le domaine des libertés publiques et dans la généralisation
d’une société de surveillance. La « vieille gauche » qui se voulait
progressiste et voit le progrès détruire les acquis sociaux, et les libéraux « à
l’ancienne », qui prétendaient que le libéralisme économique et les libertés
publiques sont consubstantiels, tous perdent leurs repères et sont incapables
d’enrayer la stratégie du président de la République. La confusion dans les
esprits est à son comble. Mais c’est qu’on ne parvient pas à comprendre, chez
les opposants au président, est que nous avons
affaire à un véritable progressisme et que ce progressisme a une dynamique
totalitaire.
vendredi 2 août 2019
mercredi 26 juin 2019
PMA pour tout.e.s ?
La PMA, à l’origine, est en effet un ensemble de techniques
à destination des couples infertiles. Par des divers moyens (FIVETE, ICSI) on
aide la nature à faire ce qu’elle n’a pas la force de faire seule (pour
reprendre une formule d’Aristote). Dans cette panoplie de ressources, les IAD
(insémination artificielle avec don de sperme anonyme) constituent un
très faible pourcentage : Pour 25000 enfants nés grâce à la PMA, seuls 800
sont nés d’une IAD (soit un peu plus de 3%). Les autres sont nés des gamètes
mâles et femelles de leurs parents. Le cas des enfants nés d’un don de sperme
anonyme commence d’ailleurs à poser des problèmes compliqués. Quand ils
grandissent les enfants nés de ces dons anonymes cherchent souvent à connaître
leur géniteur. Ajoutons que, pour l’heure, en France, l’IAD comme toutes les
autres formes de PMA est réservée aux couples composés d’un homme et d’une femme.
Un couple de lesbiennes ou une célibataire (celle qui, comme
dans la chanson de Jean-Jacques Goldmann « a fait un bébé toute seule),
peut donc maintenant bénéficier de l’IAD. Ce serait un nouveau « droit »,
le droit à l’enfant pour toutes les femmes qui le désirent. J’ai parlé de
révolution anthropologique parce que ce nouveau droit consacre l’effacement de ce
qui semblait consubstantiel à toute société humaine, à savoir la double
filiation paternelle et maternelle, quelles qu’en soient les formes. Du même
coup, c’est la figure du père qui peut s’effacer dans notre droit ou qui n’y
subsiste que de manière contingence. « Vénérez la maternité, le père n’est
jamais qu’un hasard » affirme Nietzsche. Nous y voilà et le Surhomme est la
femme.
Quelles conséquences cela peut-il avoir ? Voici tout d’abord
la fabrique légale des orphelins qui peut tourner à plein régime. Jusqu’à
présent, on considérait comme un franc salaud l’homme qui, ayant engrossé une
femme, refusait de reconnaître l’enfant et d’en assumer la charge. Pourquoi ?
Tout simplement parce que l’enfant « né de père inconnu » est presque
orphelin, orphelin de père en tout cas. Et tout le monde sait que ce « manque
de père » est une blessure qui ne cicatrise pas, du moins tant que la
question du père « biologique » n’est pas réglée, d’une manière ou d’une
autre.
On pourrait (peut-être) éviter ce traumatisme si toute la
société mettait la paternité entre parenthèse et si les enfants n’avaient plus à
s’identifier à l’un de leurs parents pour grandir. La femme resterait cependant
nécessaire puisque seule elle peut (pour l’instant encore) mettre au monde les
enfants. On aurait donc une société féminine avec des mâles réduits au rôle de
donneur de gamètes – un peu comme dans l’élevage moderne où un seul taureau suffit
pour un très nombre de vaches. Que faire des « mâles surnuméraires » ?
Chez les bovins on les castre pour les engraisser… Chez les hommes la seule
solution serait de les empêcher de naître ou de piloter la PMA vers la
fabrication de filles. La dernière solution pour laquelle milite ardemment Marcela
Iacub, c’est l’ectogenèse, autrement dit l’utérus artificiel qui émancipe
définitivement l’humanité de son mode de reproduction de mammifère attardé.
Les dystopies que j’évoque ici ne sont nullement
fantaisistes. La « féminisation » de la société est en bonne voie et
on souhaite un peu partout que les petits garçons deviennent des petites filles
et que les mâles adultes un trop testostéroné soit dûment matés. Et la
technique se prépare à accomplir le rêve d’une société débarrassée de la
sexualité. Freud le disait déjà « : « Celui qui promettra à
l’humanité de la délivrer de l’embarrassante sujétion sexuelle, quelque sottise
qu’il choisisse de dire, sera considéré comme un héros. » (Lettre à Jones,
1914)
En attendant que se réalisent ces prédictions qui devraient
rencontrer quelques résistances, il est clair que la PMA pour toutes ouvre la
voie à la GPA pour tous. Si, en effet, avoir un enfant est un droit qui doit
être satisfait sans passer par la bonne vieille méthode éprouvée, on ne voit
pas pourquoi les mâles et les couples gays ne pourraient pas revendiquer à leur
tour de bénéficier de ce droit. Toutes les belles âmes jurent, la main sur le cœur,
qu’il n’en est pas question, parce qu’il n’est pas question de « marchandiser »
le corps des femmes. Mais c’est une triste plaisanterie, car on ne voit pas
comment, au nom de l’égalité des droits, les hommes seraient privés de ce droit
qu’auraient acquis les femmes. La seule solution serait de proclamer que la
nature a fait les femmes pour porter les enfants et pas les hommes. Proclamation
très ennuyeuse car elle jetterait à bas toutes les théorisations « queer »
et « gender ». Nouvelle catastrophe idéologique qui risquerait de
faire chavirer les médias dominants. Donc si la PMA pour toutes est acceptée,
nous aurons la GPA. Et ainsi les dernières digues seront rompues. Pour la
suite, je suis assez vieux pour être mort quand elle arrivera et tant mieux.
Denis Collin – le 26 juin 2019
lundi 24 juin 2019
Contre le multiculturalisme
Pourquoi le multiculturalisme est théoriquement faux et pratiquement impossible
Le multiculturalisme dans le passé
Impossibilité pratique du multiculturalisme
Le nihilisme moral
La théorie des « minorités opprimées »
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La « mondialisation » semble rendre nécessaire
l’adoption du multiculturalisme dans les sociétés capitalistes avancées. Les
« migrations » tout à la fois inéluctables et nécessaires nous
obligeraient ainsi à revoir nos manières de penser le « vivre
ensemble » et mettraient définitivement aux rancarts le vieil État-nation.
Les pays anglo-saxons montrent la voie. Londres est une des capitales du
multiculturalisme et l’élection d’un maire musulman modéré viendrait couronner
ce « modèle britannique » que nous devrions envier si l’on en croit
même quelqu’un comme Philippe Marlière, longtemps proche du NPA et chantre du
multiculturalisme. Autre pays du multiculturalisme triomphant, le Canada avec
ses « accommodements raisonnables » et son très moderne premier
ministre, le sémillant Justin Trudeau, un libéral que Macron peine à imiter.
Enfin le multiculturalisme chez lui, ce sont les États-Unis dont la presse
démocrate ne cesse de clouer au pilori les intolérants « laïcards »
français si bien les chefs « indigénistes », islamistes ou chantres
des « racialisés » nous somment de devenir enfin américains. Je
voudrais ici montrer en premier lieu que le multiculturalisme n’a jamais existé
nulle part et ne peut pas plus exister aujourd’hui qu’hier, sauf à admettre que
l’on renonce au principe d’égalité et qu’on constitue des communautés soumises
comme le dhimmi dans l’empire ottoman. En second lieu, je montrerai que le
multiculturalisme présuppose un véritable nihilisme moral et intellectuel.
Le multiculturalisme dans le passé
On a connu, par le passé, des empires multiculturels
imposants. Ce fut largement le cas de l’empire romain qui acceptait la
coexistence de peuples très différents et jusqu’à l’édit de Théodose tolérait
les religions les plus diverses. À Rome on pouvait adorer Zoroastre aussi bien
que Jupiter. Mais la contrepartie était que les Romains considéraient les
autres peuples comme des peuples conquis qui n’accédaient pas à la dignité du
citoyen romain. On invoquera l’édit de Caracalla : cet édit accorde la
citoyenneté aux peuples assujettis, au moment où cette citoyenneté n’a plus
beaucoup de sens et où l’empire est déjà en voie de désagrégation. En pratique
cependant, l’Empire romain était une énorme machine bureaucratique qui a
largement nivelé tous les peuples qui lui étaient soumis. L’archétype, ce sont
les « Gaulois », complètement assimilés aux Romains assez rapidement et
qui ont construits et habités de belles villes romaines.
Les autres exemples de multiculturalisme que l’histoire nous
offre sont du même genre. L’Empire ottoman était « multiculturel » si
on acceptait la domination ottomane sans rechigner. Même les Arabes ont fini
par se révolter au XIXe siècle. Les minorités religieuses étaient intégrées
dans le système du dhimmi qui leur donnait un semblant de sécurité
pourvu qu’elles se contentent d’un statut complètement subordonné. L’empire
austro-hongrois, héritier du Saint Empire romain germanique était un empire
germanique et non un empire multiculturel. Quand, à la suite des mouvements de
1848, il a admis les droits des Hongrois, c’était déjà le commencement de la
fin.
Tous ces organismes étatiques multiculturels ont des traits
communs : une « culture » (quel vilain mot ici) y est dominante.
Le groupe national dominant impose aux groupes dominés se propre loi et fait de
sa culture la culture par excellence. Les groupes dominés survivent dans des « niches »
qu’on bien voulu leur concéder, mais toujours dans une situation précaire :
demandez aux Juifs d’Europe centrale et orientale ou de l’Empire ottoman ce qu’il
en était…
Ce qui a historiquement tué le multiculturalisme, ce fut le « printemps
des peuples » de 1848 qui a durablement installé la question des nationalités
au premier plan de la politique européenne. Pour les mêmes raisons, les peuples
colonisés se sont soulevés contre les colonisateurs au cours de XXe siècle. Les
Algériens ni les Vietnamiens n’ont voulu construire de nation multiculturelle,
ils ont construit ou cherché à construire une nation algérienne ou vietnamienne
sur le modèle des États-Nations européens.
Impossibilité pratique du multiculturalisme
La vérité est que le
multiculturalisme n’a aucune réalité. Ce qui s’en rapproche, c’est la
cohabitation plus ou moins chaotique de « communautés » qui n’ont
presque rien en commun. Historiquement, les Anglais n’ont jamais cru à l’égalité
de tous les humains, les Anglais existent mais pas les hommes, disaient déjà
Edmund Burke l’auteur des fameuses considérations sur la révolution française. La
coexistence des communautés en Angleterre n’est d’ailleurs que la survivance de
l’Empire britannique à travers le Commonwealth – d’où l’importance des
communautés indiennes, pakistanaises ou jamaïcaines outre-Manche. Cette
coexistence n’est d’ailleurs possible que parce que les lois britanniques ne s’appliquent
que partiellement dans les communautés musulmanes qui bénéficient de privilèges
particuliers en matière de droit civil. Pour toute une série de raisons d’ailleurs
les classes dirigeantes et les médias ferment les yeux ou regardent ailleurs
quand le laxisme de la justice et de la police aboutit à de véritables
scandales comme dans l’affaire des viols collectifs de Telford.
Quand les cultures sont trop éloignées, c'est-à-dire quand l’assimilation
est impossible, le multiculturalisme révèle très vite sa vacuité. Polonais,
Italiens, Espagnols et Portugais ont déjà mis un certain temps pour s’assimiler
en France, alors qu’ils avaient en commun la religion majoritaire et le même goût
du vin et des cousinages historiques presque millénaires. On a cru, naïvement
ou bêtement, que l’immigration maghrébine allait suivre le même chemin. Il n’en
a rien été. Une population musulmane, si elle veut rester musulmane ne peut ni
partager les repas, ni boire du vin, ni donner ses filles à marier à des
Français non musulmans – quelle que doit d’ailleurs la couleur de leur peau. Mais
si on ne peut ni manger, ni boire, ni se marier, quelle vie commune est donc
possible ? Les musulmans acceptent éventuellement d’ouvrir leur table à
des non-musulmans à condition que ceux-ci acceptent les règles de table
musulmanes, mais l’inverse est devenu de plus en plus difficile : il ne
suffit plus de ne pas servir de porc, encore faut-il que le mouton ou le poulet
soient garantis « hallal » et qu’aucune bouteille de vin ne soit mise
à table. Un musulman peut épouser sans problème une non-musulmane puisque les
enfants issus de ce mariage seront réputés musulmans, mais l’inverse est
toujours un drame : la condition pour épouser une fille musulmane est de
devenir musulman. Les fameux mariages mixtes dont les professionnels du
multiculturalisme à la française (j’en ai fait partie en tant qu’animateur de
SOS Racisme) nous ont rabattu les oreilles sont soit des rares exceptions dans
des milieux intellectuels, soit des faux mariages mixtes (les deux époux sont
musulmans mais l’un est de nationalité française et l’autre non) soit des
mariages qui se rompent vite.
Ce qui apparaît nettement aujourd’hui avec la montée de l’islam
politique en Europe c’est tout simplement une vérité d’évidence que seuls
peuvent ignorer les bavards « hors-sol » des médias et de la classe
politique : aucune communauté n’est vraiment multiculturaliste. Si elle
existe comme communauté, c’est qu’elle estime que sa vie particulière de
communauté vaut mieux que celle des communautés avec lesquelles il faut
cohabiter. De même que la bouteille de vin sur une table offense la vue du « bon
musulman », de même la coexistence avec une société où les femmes montrent
tout leur visage, leur décolleté et leurs jambes apparaît comme offense faite à
sa foi. Seuls des européens modernes qui ont perdu la foi ou pour qui la foi ne
peut résider dans un morceau de tissu et l’observation d’une loi absurde peuvent
admettre le multiculturalisme, mais pas ceux qui sont les objets de cette tolérance
multiculturelle.
Ainsi la multiculturalisme est-il soit le dernier vestige de
l’arrogance du colonisateur camouflé en parangon de la tolérance, soit le
cheval de Troie de minorités conquérantes qui espèrent imposer leurs règles propres à la prochaine étape, quand ils seront assez
forts pour se débarrasser des oripeaux multiculturels : c’est, par
exemple, la stratégie des Frères musulmans qui au nom du « vivre ensemble »
et du multiculturalisme veulent imposer la tolérance du voile et l’ouverture
des piscines réservées aux femmes, en attendant le moment où ils pourront
imposer le port du voile à toutes les femmes et la ségrégation généralisée dans
l’espace public.
Le nihilisme moral
L’ABC du multiculturalisme est l’affirmation que toutes les
cultures se valent et que nous devons apprendre à nous enrichir de nos
différences… Et tout le monde de citer Montaigne (« nous nommons barbare
ce qui n’est point dans nos usages »). Et les savants de rapporter les
coutumes les plus étranges pour soutenir que tous les goûts sont dans la
nature. Mais, à ma connaissance, aucun défenseur du multiculturalisme n’est
prêt à faire un festin de son meilleur ennemi. Le cannibalisme, on se demande
bien pourquoi, continue d’être tenu pour une pratique particulièrement dégoûtante.
Les cultures qui ont prohibé le cannibalisme vaudraient donc mieux que les cultures
qui l’admettent. Mais alors toutes les cultures ne se valent pas.
Écartons les extrêmes et n’admettons point au banquet multiculturel
ceux admettent le cannibalisme, les sacrifices humains et quelques autres horreurs
de ce genre. On pourrait dire qu’une société multiculturelle accepte toutes les
cultures raisonnables. Mais d’une part on met ainsi la raison au-dessus de
toutes croyances et de toutes les coutumes, c'est-à-dire qu’on met au-dessus de
tout l’idéal occidental des Lumières, ce qui contredit le relativisme professé
par les multiculturalistes. D’autre part, on est bien en peine de fixer une
limite claire du raisonnable. Est-il raisonnable ou déraisonnable de considérer
que les hommes et les femmes sont inégaux naturellement ou par la volonté du
Seigneur ? Demander à un musulman d’admettre l’égalité de l’homme et de la
femme, c’est aller clairement contre le texte coranique et contre toute la tradition
interprétative. On peut rêver d’un islam « réformé », compatible avec
les réquisits des sociétés laïques et démocratiques, mais cela suppose qu’on
abandonne le multiculturalisme au profit des « valeurs » de la « modernité ».
Il est assez curieux de voir parmi les défenseurs patentés du
multiculturalisme des gens qui ne supportent pas le caractère « sexiste »
de la langue, réclament l’imposition de la prétendue « écriture inclusive »
mais proposent d’accepter la coexistence avec
des cultures qui prônent la polygamie, pensent que la femme vaut la moitié d’homme
et sont prêtes à marier des fillettes de neuf ans – c'est-à-dire à les vendre à
un vieux barbon qui pourra les violer. Et que dire de ces militants LGBT prêts
à prendre la défense de « traditions culturelles » où l’on trouve
normal de pendre les homosexuels. De deux choses l’une : soit les droits
démocratiques et égalitaires qui caractérisent du moins en paroles les sociétés
démocratiques laïques modernes ont une valeur éminente et doivent être défendus
et alors on ne peut pas être multiculturaliste. Soit on est multiculturaliste
et alors on admet que le machisme est une position acceptable, que la femme
peut être soumise à l’homme et alors il faut cesser tous les bavardages « genristes ».
La théorie des « minorités opprimées »
L’argument le plus courant pour défendre une position
multiculturaliste « de gauche » est celui qui consiste à assimiler
les cultures exogènes à celle des opprimés. Les musulmans le seraient parce que
l’islam serait la religion des opprimés. Nous, Européens démocrates, nous
devrions donc nous contenter de dénoncer nos gouvernements qui ont produit la
misère sur laquelle l’islam politique prospère et nous devrions mener un travail
d’éducation en direction de ces populations pour les détourner de leurs
habitudes et de leurs mœurs anti-femmes, anti-homosexuels, etc. En dépit de ses
bonnes intentions, cette position est doublement fausse. D’abord parce qu’elle
reconduit la position du colonisateur chargé de l’éducation de ces arriérés et
qui doit tolérer leur arriération comme on apprend à tolérer – jusqu’à un
certain point – les bêtises de ses enfants. Ensuite parce que les revendications
culturelles des musulmans (ou des autres minorités comme les sikhs dans le
monde anglosaxon) n’expriment nullement la misère des opprimés mais la volonté
de puissance d’une classe moyenne en pleine ascension. Il est tout à fait révélateur
que le responsable du CCIF soit un ancien trader !
Nous devons prendre au sérieux l’islam et traiter ses
défenseurs comme des gens sérieux, comme des adversaires et comme des ennemis
et non avec la commisération bien-pensante des colons repentis. Et balayer une
bonne fois pour toutes les billevesées multiculturalistes. Le multiculturalisme
est non pas l’ennemi du capital mais son allié privilégié, non seulement parce
qu’il redonne toute sa place au vieil opium du peuple qu’est la religion, comme
ultime baume à étaler sur les plaies produites par la concurrence libre et non
faussée, mais aussi parce qu’il disloque toute communauté politique et nourrit
l’individualisme exacerbé propre à un mode de production qui dissout toute
véritable communauté humaine.
Le 24 juin 2019 – Denis Collin
jeudi 23 mai 2019
Réflexions à propos du cas Vincent Lambert
Bernini: Enée fuyant Troie |
L’idée de la mort
n’est pas une idée adéquate.
Alors que les discussions s’enflamment autour du cas Vincent
Lambert, en état végétatif depuis 12 ans, je me garderai bien de donner un avis
tranché. Je ne veux appuyer ni les parents Lambert entourés de leurs supporters
qui célèbrent un arrêt de la cour d’appel comme un but dans un match de
championnat ni les partisans du prétendu « droit à mourir dans la
dignité » bardés dans leurs certitudes. Que les politiques se croient
autorisés à intervenir en tant que tels dans ce débat qui renvoie à la
conscience morale de chacun est conforme au désordre courant de choses, mais
finalement pas très étonnant.
Tout d’abord, il faut rappeler que la décision (annulée) des
médecins d’arrêter d’alimenter et d’hydrater Vincent Lambert ne peut être
assimilée à un acte d’euthanasie, puisqu’il n’y a aucun acte de donner la mort,
mais seulement l’arrêt des soins pour mettre fin à « l’obstination
déraisonnable » (selon les termes de la loi Léonetti) qui prévaut depuis
déjà longtemps dans ce dossier difficile. En parlant d’euthanasie, les parents
Lambert et leurs bruyants soutiens, église catholique incluse, disent sciemment
une contre-vérité dans le but d’alimenter une campagne propagandiste. Ce qui a
motivé la décision de l’équipe soignante, ce sont des constats qui conduisent à
mettre en œuvre la procédure d’accompagnement vers la mort prévue dans la loi
Léonetti (loi, rappelons-le, votée à l’unanimité).
Mais une fois ces rappels faits, nous sommes tout de même
devant le même cas de conscience, un de cas qu’aucune procédure ne permet de
trancher. Et des cas comme celui de Vincent Lambert, il y en a aujourd’hui plus
de 1500 et qui tous ont la même origine : la puissance des techniques de
réanimation permet d’empêcher le patient de mourir sans pour autant lui
permettre toujours de revenir pleinement à la vie. L’état végétatif de Vincent
Lambert et les importantes lésions cérébrales qu’il a subies ne laissent aucun
espoir non pas de guérison, mais d’amélioration de son état de santé. Certains
médecins cependant contestent qu’il soit en fin de vie. Il est victime d’un handicap
lourd mais peut continuer de vivre avec des soins adaptés.
Que faut-il faire ? Imaginons, ce qui est très peu
probable, que Vincent Lambert soit conscient : sa vie doit lui sembler un
enfer, comme s’il était emmuré dans son propre corps pendant toutes ces années.
Et sans pouvoir se donner la mort ni manifester son intention qu’on le laisse
mourir. L’âge venant, chacun sait que la probabilité augmente de se retrouver
dans un de ces états qui ne sont plus une vie et pas encore la mort. On
voudrait, en suivant l’éthique stoïcienne, pouvoir choisir soi-même sa
mort : non pas pouvoir mourir parce qu’on souffre trop, mais mourir
pendant qu’on est encore en bonne santé, pendant qu’on est encore lucide. Un
mondain, ayant appris qu’il était atteint de la maladie d’Alzheimer, est rentré
chez lui et s’est tiré une balle dans la tête. On aimerait pouvoir en faire
autant : savoir quand la vie qu’on voulait vivre se termine et choisir de
tirer sa révérence. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire. Notre conatus est toujours là et nous dit
« encore un instant, monsieur le bourreau ! » Et surtout il y a
tous ces cas où l’on est précipité d’un coup à la porte de l’Enfer, sans espoir
d’y croiser Dante en compagnie de Virgile : l’accident de la route comme
Vincent Lambert, l’AVC un peu fort, et même l’imperceptible et sourde
progression de la maladie et l’espoir d’un miracle : il y en a tant, de
ces miracles qu’on raconte aux patients pour qu’ils gardent le moral, parce
qu’on veut croire que le moral sauve, alors peut-être qu’on a le moral que
précisément parce qu’on est en train d’être sauvé et que le corps recompose les
parties dont il est composé.
Alors on donne des directives anticipées : de beaux
papiers qui soulagent la conscience des médecins et celle de l’entourage. Le
futur agonisant refuse l’acharnement thérapeutique, il n’a aucune envie que
l’on s’obstine déraisonnablement, donc il faut l’aider à mourir au mieux !
Mais comment puis-je vouloir par avance prendre une décision ? Mes « dernières volontés »,
soit : c’est ce qui se passera après ma mort et je n ‘en serai jamais le
témoin. Mais là ce sont des volontés qui devront être exécutées quand je serai
encore vivant ! Si je commande un verre de bière pour dans dix ans, je
veux bien le payer quand arrive le jour du verre de bière mais je ne suis pas
obligé de le boire ! Pacta servanda
sunt… Soit mais quid des pactes qu’on passe avec soi-même, car la volonté
de ne pas subir, le moment venu, des soins « déraisonnables », c’est
un pacte que je passe avec moi-même et nul ne peut être tenu de respecter les
engagements qu’il prend envers lui-même.
Que fait la loi ? Elle désigne un tuteur, mais jamais
le tuteur ne peut avoir le droit de vie ou de mort sur celui dont il a la
tutelle. Et d’ailleurs la loi ne lui donne pas ce droit puisque son avis est
simplement consultatif : les médecins peuvent en tenir compte… ou
pas ! Dans le cas de Vincent Lambert, la situation est embrouillée au
possible puisque les parents s’opposent à l’épouse, mais cette particularité ne
change rien au fond du problème.
Il faudrait donc disposer de critères objectifs. Les
partisans du « droit à mourir dans la dignité » considèrent qu’il y
aurait une certaine indignité à continuer à mener la vie végétative de Vincent
Lambert. Mais sur quels critères décidera-t-on qu’une vie mérite d’être vécue,
possède la dignité d’une vie estampillée « vie digne » ? Une vie
de souffrances inutile aux autres (et même nuisible, car ça coûte cette prise
en charge des malades incurables) affaiblit le bilan global du bonheur et des
souffrances et d’un point de vue utilitariste la sédation profonde s’impose
puisqu’elle supprime les souffrances du malade. Mais cette conception
utilitariste, qui se réduit, in fine,
au calcul coûts-bénéfices, est très difficilement acceptable puisqu’elle fait
de certains humains des choses, de simples moyens et plus du tout des
« fins en soi », pour reprendre ici le vocabulaire kantien. Même le
malade incurable, incapable de parler, incapable de faire savoir ses pensées,
capable seulement de souffrir, reste une personne titulaire de droits
inviolables et égaux à ceux de n’importe quelle autre personne. Cette position
est certainement un postulat moral qu’aucune science ne pourra jamais venir
justifier, mais ce postulat est tout simplement la base de la conception
moderne des « droits naturels » de l’homme, telle qu’elle est gravée
dans le marbre des grandes déclarations politiques, l’américaine et la
française, à la fin du XVIIIe siècle.
Donc il n’y a pas de solution rationnelle, acceptable par
tous. Mauvaise nouvelle : nous ne pourrons pas avoir de mort certifiée ISO
14001. Chacun se retrouve seul devant sa propre comme devant la mort de la
personne qu’il aime. Chacun prend ses décisions « en son âme et conscience »
et devra subir le jugement des autres. Il est impossible d’y échapper. L’autre
matin, un politique prétendait qu’en faisant appel à la raison on pouvait en
tirer qu’il fallait reprendre l’alimentation de Vincent Lambert. Peut-être la conclusion était-elle juste mais
pas la prémisse. Il n’y a pas de pensée adéquate de la mort, soutenait déjà
Spinoza. Notre technoscience médicale n’a fait que rendre ce constat plus
dramatique.
Le 21 mai 2019 – Denis Collin
Faut-il être catastrophiste ?
La mode est aux
catastrophes : réchauffement climatique, pollution des océans, extinction
des espèces, démographie, inutile de se creuser la tête, demain sera atroce !
On pense à ce personnage de Tintin et l’étoile
mystérieuse qui appelle les humains à se repentir car « la fin des
temps est venue ». On pourrait donc se contenter de rire de cette vieille
manie de la terreur face aux temps qui viennent – depuis le temps que la fin du
monde est annoncée ! D’un autre côté, nous n’avons guère envie de rire.
Jadis on attendait la fin des temps d’une intervention divine ou de quelque
invasion des extraterrestres. Mais aujourd’hui, nous connaissons assez bien le démiurge
qui veut nous faire retourner au chaos : nous-mêmes. Pas d’étoile
mystérieuse, mais nos usines, nos avions, nos bagnoles, nos produits chimiques,
nos emballages plastiques… Pas de Philippulus le Prophète, mais des rapports
scientifiques, y compris ceux de la NASA. Et aussi cette certitude : nous
sommes bien entrés avec la « révolution industrielle », c'est-à-dire avec
le triomphe du mode de production capitaliste, dans une nouvelle ère géologique,
l’anthropocène, une ère où l’homme est devenu le premier facteur géologique. Il
y a quelques années Jean-Pierre Dupuy publiait un ouvrage intitulé Pour un catastrophisme éclairé. Depuis,
certains auteurs ont proposé de développée une nouvelle science, fondée sur une
approche interdisciplinaire, qu’ils ont baptisée, un peu ironiquement « collapsologie ».
Dans Effondrement : Comment les sociétés décident de leur
disparition ou de leur survie (2005), Jared Diamond avait étudié comment
une société peut disparaître par surexploitation des ressources naturelles et
incapacité de changer de mode de vie. Tous ceux-là sont-ils de nouveaux
Philippulus ? Certainement pas.
Nous sommes dans une situation où le catastrophisme n’est
plus prophétique (ou plutôt pseudo- prophétique) mais tout simplement
méthodologique. Dans le Discours de la
méthode puis dans les Méditations
métaphysiques, Descartes propose une méthode, celle du doute « hyperbolique » :
si l’on veut rechercher la vérité, dit-il, il faut commencer par révoquer tout
ce en quoi il pourrait y avoir le moindre de doute et tenir pour faux ce qui
est simplement douteux. Évidemment Descartes ne croit pas véritablement que l’on
ne puisse faire la différence entre le rêve et la veille ou encore que nous n’ayons
aucune certitude quant à l’existence de notre propre corps puisque les amputés
croient encore longtemps avoir le membre que l’on vient de leur couper. Mais
nous pouvons en faire l’hypothèse sans que nous ayons de preuves décisives à
avancer et donc nous devons écarter ces certitudes comme de simples opinions. De
la même façon, nous n’avons aucune raison a priori de penser que les scénarios
optimistes quant à l’avenir de la planète ont toutes chances de se réaliser. Nous
devons penser a priori que le plus
probable est un scénario catastrophique. Le pire n’est « objectivement »
pas toujours sûr, mais raisonnons comme s’il était certain. Il ne s’agit pas de
prophétiser la catastrophe mais de raisonner en fonction de sa possibilité, ce
qui, on en conviendra, n’est pas du tout la même chose. Comme Descartes propose
le doute méthodique, nous devrions réfléchir sur l’avenir de l’écoumène – la
Terre en tant que l’homme l’habite – en utilisant le catastrophisme méthodique.
Nous avons intérêt, un intérêt cognitif et vital, à exagérer les raisons d’être
pessimistes : Adorno pratiquait une stratégie de l’exagération, puisque
« seule l’exagération est vraie » : exagération à la mesure de
la constitution effective du sujet ; exagération à la mesure de la
constitution érotique de la pensée : la pensée suppose le désir et pour
penser il faut être touché, donner à l’autre plus que ce que l’on a reçu.
La vertu de l’exagération est qu’elle fait voir le négatif (voir ma recension
de Adorno
l’humaniste).
Y a-t-il un danger à être catastrophiste ? Nous retrouvons
ici un argument qui pourrait faire penser au fameux pari de Pascal. Si la
situation est aussi grave que ce que disent les scénarios catastrophistes, nous
avons une petite chance d’échapper à la catastrophe en agissant dès maintenant
et sérieusement. Mais si nous agissons pour prévenir une catastrophe qui ne
menace pas véritablement, nous ne perdrons rien cependant, bien au contraire :
en cherchant un mode de vie plus économe, plus soucieux du rapport entre nous-mêmes
et notre milieu vital, si nous cherchons à mieux articuler notre corps animal
et notre corps médial (pour reprendre la terminologie d’Augustin Berque), nous
devrions vivre mieux qu’aujourd’hui, toutes choses étant égales par ailleurs. De
nombreux rapports alarmistes (dont ceux de la NASA) soulignent qu’on ne pourra
sauver les conditions de la vie humaine sur Terre qu’en changeant radicalement
de mode de production et en organisant la répartition des richesses de manière
plus égalitaire. Qu’aurions-nous à y perdre ?
Il y a deux arguments contre le catastrophisme méthodique.
Le premier fait valoir qu’en criant au loup sans que n’arrive la catastrophe, l’humanité
sera anesthésiée quand la catastrophe sera vraiment là. À cet argument, on peut
répondre deux choses. Premièrement, faisons une analogie : je ne suis pas
sûr du tout que le renard va venir faire un tour dans le poulailler la nuit
prochaine, mais je préfère m’assurer que les poules sont bien dans le
poulailler et je ferme les portes. Deuxièmement : la catastrophe n’est pas
hypothétique puisqu’elle a déjà commencé.
Le deuxième argument contre le catastrophisme n’est que
rarement énoncé comme tel mais il est implicite dans l’idéologie dominante. C’est
l’argument du risque. La société n’avance que si nous pouvons prendre des
risques. Les individus qui privilégient la recherche de la sécurité ne sont pas
bien vus en général. Ne pas prendre des risques est considéré comme une preuve d’un
manque de caractère dans un monde de compétition. C’est d’ailleurs au nom de
cette prise de risque prétendument nécessaire qu’est entreprise la démolition
de tous les systèmes de protection sociale considérés comme anesthésiant les
facultés des individus à se battre. L’idéologie libérale dominante est celle de
Calliclès dans le Gorgias de Platon :
il est juste que les forts gagnent et il ne faut pas rogner les griffes des
jeunes lions ! Au contraire, le catastrophisme de méthode revient à
cultiver la prudence, à prendre des garanties, à privilégier la sécurité, etc.,
bref s’oppose radicalement à l’état d’esprit nécessaire pour que chaque individu
devienne sa propre « start up ».
Ce deuxième argument explique certainement pourquoi, en
dépit des proclamations qui affirment que « la maison brûle et nous
regardons ailleurs » (Jacques Chirac) tout le monde agit comme s’il n’y
avait aucun danger, et comme s’il ne s’agissait que d’un spectacle de plus. On peut,
à une minute d’intervalle, louer la manifestation des jeunes pour « sauver
le climat » et se féliciter de l’augmentation prévisible de 3 à 5% par an du
trafic aérien pour la décennie avenir.
La veille de la Première Guerre Mondiale était « la
Belle Époque ». Et pourtant les avertissements ne manquaient pas. Mutatis mutandis…
Le 23 mai 2019 – Denis Collin
Jean Vioulac : Marx, une démystification de la philosophie. (Éditions Ellipses, 2018)
Jean Vioulac est un de ces philosophes qui ne font pas beaucoup
parler d’eux, ce qui ne l’a pas empêché de recevoir le grand prix de philosophie
de l’Académie Française en 2016 pour l’ensemble de son œuvre. Il se situe dans
le courant de la phénoménologie (Husserl, Heidegger) mais aussi à l’école de
Marx. Un de ses sujets de réflexion principaux est la critique de la technique.
Son livre sur Marx. Une démystification
de la philosophie (Ellipses, collection « Aimer les philosophes) mérite
d’être lu.
Il montre que le « matérialisme » de Marx n’a aucun
rapport avec le matérialisme des Anciens ou celui des Lumières. Le matérialisme
marxien consiste à rapporter la pensée non aux atomes mais à la vie sociale des
hommes et à la conscience en tant que « langage de la vie réelle ». Et
c’est le travail, en tant que manifestation de la vie humaine qui fonde la
pensée. Dès lors la pensée de Marx reste une philosophie mais une philosophie qui
renverse la tradition de la métaphysique depuis les Grecs. Vioulac donne une
intéressante lecture de la fameuse 11e thèse sur Feuerbach : il
s’agit de transformer le monde, ce n’est pas la tâche des philosophes, mais
celle de la classe ouvrière. Mais cela ne signifie absolument pas que la philosophie
doive disparaître. Les philosophes doivent continuer d’interpréter le monde en
fournissant une interprétation qui éclaire le combat pour le communisme.
Vioulac critique avec beaucoup de pertinence l’idée que Marx aurait produit une
science à la place de la philosophie et il situe clairement la place exacte de
la philosophie de Marx. Comme la philosophie était une « méta-physique »
en tant que pensée des conditions de la science qu’est la physique, la pensée
de Marx est une « méta-économie », une philosophie qui expose les
conditions de l’économie (ou comme le dit nettement Michel Henry, une philosophie
de l’économie) et cette nouvelle manière anti-métaphysique est une
démystification de la philosophie classique parce qu’elle se place sur le bon
terrain, celui de l’immanence radicale qui est celle de la production des
conditions de la vie humaine. Le concept central introduit en philosophie par
Marx est celui d’idéologie : celle-ci désigne précisément ce renversement
du réel qui met une transcendance (Dieu, la raison, le monde des idées) à la
place du fondement réel de la pensée.
« Marx ne sort donc pas de la philosophie. D’abord parce
qu’il n’abandonne pas le projet d’une connaissance totale et fondée en raison pour
une science positive particulière : il élabore au contraire une interprétation
générale de ce que fut la philosophie jusqu’alors, qui réussit à la fonder
elle-même sur ses bases réelles, il élabore en cela une philosophie de la philosophie
qui l’englobe dans une théorie plus vaste et plus profonde, qui a déterminé le
fondement avec plus de radicalité : il élabore une archéologie de la métaphysique. »
(78)
Il ne s’agit pas de supprimer la philosophie mais bien de la
réaliser, c'est-à-dire de mener à son terme l’entreprise qui commence avec la philosophie
grecque quand elle démolit les mythes et commence de leur substituer une compréhension
rationnelle, même si celle-ci reste formelle et abstraite.
Très justement, quand il analyse la méthode mise en œuvre dans
Le Capital, Jean Vioulac affirme que
Marx n’écrit pas une nouvelle économie politique mais une « critique de l’économie
politique » et son ambition n’est nullement de construire une science
positive à côté des autres sciences positives puisque précisément toutes ces
sciences positives restent aveugles sur le caractère historique des catégories qu’elles
utilisent. Contre les « sciences de l’entendement », il fait valoir
une science véritablement « dialectique », c'est-à-dire une science
qui récuse la naturalité du donné pour débusquer son historicité.
Vioulac saisit bien l’importance décisive de la première
section du Capital et de l’analyse de
la marchandise. Il souligne que le travail est fondamentalement production de
temps, production de surtravail et production de temps libre et c’est
précisément en cela qu’il installe l’homme dans le temps humain de l’histoire
et c’est pourquoi il ne produit pas seulement des choses mais aussi toute la
vie spirituelle des hommes. La métaphysique de la marchandise a ainsi une
importance qui dépasse de très loin la seule « économie politique ».
Dans cette analyse « Marx met au jour les fondements originaires de l’idéalité,
en la reconduisant à des processus socio-historiques d’abstraction, d’idéation
et d’universalisation, en quoi il accomplit le projet (qui sera celui de
Husserl) d’une généalogie de la logique et d’une refondation de la raison en
laquelle Husserl lui-même voyait ‘une révolution et la plus grande de toutes’. »
(115)
Jean Vioulac souligne la grande actualité des analyses de
Marx, tant en ce qui concerne le développement du « capital fictif »
que celui de la technique. C’est encore l’occasion pour lui de montrer que le
capital est « idéel » et non matériel. C’est pourquoi le capitalisme
est idéaliste ! L’idéalisme en tant que mystification, renversement du
monde, est précisément la philosophie qui expose le mode de production
capitaliste. Le capital en tant qu’universel abstrait est vu comme le sujet de
la production. C’est pourquoi « la question du capital est aujourd’hui la
question directrice pour la philosophie » (163).
La dernière partie du livre est consacrée à la révolution.
Celle-ci n’est pas un projet à accomplir par une minorité éclairée mais quelque
chose qui est inclus dans le processus même du développement du capital. Jean
Vioulac doit constater l’échec du prolétariat comme sujet révolutionnaire et son intégration
dans la « société de consommation ». Pourtant si le capitalisme est
une révolution aussi importante que le néolithique, l’urgence est celle d’un processus révolutionnaire
face à la catastrophe que prépare le développement d’un capitalisme qui déploie
sans frein sa propre logique. Vioulac reconnaît dans la pensée de Marx le
schéma kénotique et messianisme. C’est schéma qu’il faudrait en quelque sorte « démessianiser »,
de-théologiser en repensant fondamentalement les fins ultimes de l’humanité.
On pourrait reprocher à l’auteur de laisser complètement de
côté la dimension proprement politique de la pensée de Marx, avec ses
constantes, ses oscillations et ses faiblesses. Mais son choix a été de centrer
son propos sur ce qui fait de la pensée de Marx une pensée philosophique radicalement
nouvelle, une pensée d’une nouvelle manière de philosopher. Un livre à lire donc.
Un dernier mot plus personnel. J’ai retrouvé dans ce livre
des points communs avec ma propre recherche. Je me débats avec cette pensée de
la philosophie de Marx depuis un trentaine d’années et c’est à la lecture de
Michel Henry que je dois cet engagement philosophique. Dans l’inspiration
phénoménologique de Vioulac, je reconnais nécessairement des points communs et
je suis un peu étonné de ne trouver aucune mention – ne serait-ce que bibliographique
– de Michel Henry dans le livre de Jean Vioulac. Peut-être aussi l’importance
de Georg Lukács aurait-elle aussi pu être au moins notée, si on veut bien
admettre que l’Ontologie de l’être social
propose un développement très important de la pensée de Marx, telle que l’expose
Jean Vioulac.
Le 23 mai 2019 – Denis Collin
jeudi 9 mai 2019
"La philosophie est recherche de la vérité et n'est que cela" (Eric Weil)
La philosophie est recherche de
la vérité et n’est que cela : cette proposition d’Éric Weil dans sa Logique de la philosophie me semble être
à la fois une évidence que l’on n’a que trop oubliée mais aussi une énigme. De
la vérité, Weil affirme qu’elle est indéfinissable ! Nous sommes donc en
recherche de l’indéfinissable. Comment trouver donc ce que nous ne pouvons
définir ? Mais si la philosophie n’était pas la recherche de la vérité,
que serait-elle ? Ne serait-elle pas qu’une activité oiseuse, une
occupation pour inoccupés ? À notre époque, on parle de « vérités
alternatives », comme s’il y avait de multiples vérités possibles, à
choisir dans les rayons du magasin des vérités selon les besoins du moment.
Nous avons connu aussi des armées de déconstructeurs de la vérité, dont les hérauts
de la French Theory et toutes sortes
de théoriciens « néo-nietzschéens ». D’un autre côté, du côté des
gens occupés de la seule chose sérieuse de nos jours qu’est l’économie, on ne
s’encombre plus de vérité. Ce qui compte, c’est l’efficacité. Ce qui importe,
c’est que ça marche ! Une bonne procédure, qui définit toutes les
opérations à effectuer et l’ordre dans lequel elles doivent être effectuées, afin
d’atteindre un objectif fixé à l’avance, voilà ce qu’on appellera vérité. La
pensée unidimensionnelle, si bien analysée par Marcuse, est une pensée de ce
type, une pensée opérationnelle. Savoir quelque chose, c’est savoir le produire
procéduralement, de manière indéfiniment reproductible, de la même manière
qu’on sait produire des automobiles ou des téléphones portables. On pourrait
considérer que le fameux « verum
esse ipsum factum » de Vico est resservi ici dans une version
appauvrie qui trahit son auteur.
Voilà déjà un moment qu’on nous a
instruit de ce que la vérité n’était qu’une construction sociale-historique, ce
qui laisse le champ libre aux « vérités alternatives » et aux autres
révisionnismes et négationnismes. Mais c’est assez normal qu’il en soit ainsi
dans une société où tout est considéré comme une construction sociale, et donc
comme tel susceptible d’être remis en cause, et même devant nécessairement être
remis en cause sous peine d’être immédiatement accusé de tous les péchés
imaginables ? Sans doute quelqu’un qui prétend qu’il y a une vérité et que
c’est elle que nous devons chercher est-il quelqu’un qui ne comprend rien à la post-modernité.
Il y a des faits
Avant toute chose, il faut se
mettre d’accord sur l’idée qu’il y a des vérités de faits, que les faits ne
sont donc pas de pures constructions humaines. Il existe de très nombreux
arguments contre cette thèse. Quand Wittgenstein écrit que « le monde est
l’ensemble des faits », il a l’air de savoir de quoi il parle. Mais
qu’est-donc qu’un fait ? Un nietzschéen rétorquera qu’il n’y a pas de
faits mais seulement des interprétations. Mais il n’est pas certain que ce soit
là la pensée véritable de Nietzsche ! Chacun voit midi à sa porte, dit l’adage. Que
la Terre soit immobile, c’est un fait pour quiconque s’en tient à ses
sensations et à l’évidence première que lui livrent ses sens et de ce point de
vue, la thèse de la mobilité de la Terre a pu apparaître comme proprement
insensée. Pourtant, il est aujourd’hui admis par tous, sauf par les insensés,
que la Terre se meut (Eppure, si muove).
La connaissance d’autres faits a conduit à réfuter l’interprétation de la sensation
immédiatement pour la remplacer par ce que l’on pourrait appeler une « perception
intellectuelle ». Mais pourquoi d’autres faits ne conduiraient-ils pas à
remettre en cause cette perception intellectuelle et à la remplacer par une
autre ? En tout cas, ce qui était un fait indiscutable, « la Terre
est immobile », ne l’est plus. D’où la première conclusion,
sceptique : il n’y a pas de faits et nous ne pouvons rien savoir d’assuré.
Une conclusion alternative est celle tirée par la grande majorité des
philosophes des sciences : il faut opposer l’expérience commune à
l’expérience scientifique, la première étant un genre inférieur de connaissance
et même un « obstacle épistémologique » qu’il faut surmonter. La
position sceptique est soutenue par quelqu’un comme Paul Feyerabend, mais aussi
jusqu’à un certain point par Pierre Duhem, à la différence que, pour ce
dernier, il y a un point fixe auquel raccrocher toute certitude, la foi
religieuse. Cette position pourrait aussi être celle du cardinal Bellarmin,
instructeur du procès contre Galilée, qui tenta de le convaincre de présenter
ses positions comme de simples hypothèses pratiques et nullement comme des
vérités. La première position est celle que défendit avec brio Gaston
Bachelard, dont le travail est, semble-t-il, quelque peu tombé dans l’oubli, à
tort.
Si on s’en tenait à cette
opposition, il faudrait sans hésiter se ranger du côté de Bachelard qui assure
la possibilité d’atteindre une vérité objective en matière de sciences, même si
cette vérité n’est pas assurée définitivement et doit être corrigée sans cesse.
Cependant, cette conception de la vérité scientifique n’invalide absolument pas
l’importance primordiale de la connaissance commune ni du témoignage de nos
sens ! La théorie de la gravitation universelle et le principe de
relativité galiléen ne contredisent absolument pas le témoignage immédiat des
sens qui nous fait sentir la Terre comme immobile ! Simplement ce fait
peut s’accorder avec d’autres faits, comme les observations astronomiques de
Galilée et ses successeurs ou le mouvement du pendule de Foucault. Si nous refaisons
l’expérience des fentes de Young, c’est le fait que nous voyons des franges
d’interférence plus sombres ou plus claires, qui atteste de la nature
ondulatoire de la lumière, bien que plus tard, les expériences sur l’effet
photoélectrique nous ont convaincus de la nature « granulaire » de la
lumière… Mais quoiqu’il en soit, c’est toujours ce que je vois, ce que je
perçois comme un fait indiscutable qui constitue le point d’accrochage de toute
théorie scientifique de la nature qui prétend à la qualification de
« vraie ». Ces faits prennent sens parce que nous les ordonnons
rationnellement, c'est-à-dire que nous les relions les uns aux autres par des
relations logiques et, quand tout va bien, par des lois mathématiques. Et c’est
d’ailleurs seulement ainsi que nous pouvons séparer les faits des pseudo-faits,
des illusions nées de notre fantaisie, ou naturellement produites ou mises en
scène par des menteurs intéressés ou des propagandistes, ou des effets
malheureux d’une défaillance de nos sens.
Que la manière dont nous
saisissons les faits dépende de notre constitution physique et psychologique,
nul n’en doute – des organes sensoriels plus affutés nous permettraient sans
aucun doute de percevoir les infrarouges ou les ultrasons. La capacité que nous
avons de percevoir le monde « en 3D » nativement modèle également nos
perceptions. Kant a certainement raison de dire que nous ne percevons le monde
qu’à travers les formes a priori de notre sensibilité. Cette dernière
proposition pourrait sembler un truisme : comment pourrions-nous percevoir
le monde si ce n’est par nos organes perceptifs dont nous connaissons bien les
limites et les biais possibles. Cependant, la thèse kantienne a deux mérites :
premièrement, elle nous oblige à penser notre connaissance du monde comme activité
du sujet et non pas comme quelque chose qui nous est donné une fois pour toutes
et, deuxièmement, elle repose à nouveaux frais la question de l’objectivité de
la connaissance. Nous pouvons alors admettre que notre perception plus globale
de la réalité passe par l’usage de la raison, secondée par l’imagination (à
moins que ce soit l’inverse !). La raison pourrait apparaître comme un autre
sens ! Il y a quelque chose de ce genre chez Spinoza qui parle souvent de
la capacité qu’a l’esprit de percevoir, plus ou moins adéquatement, la réalité.
Peut-être faudrait-il donc reprendre le problème de la connaissance, en dépassant
Kant, dont on ne peut contester les immenses mérites mais qu’il faut pouvoir
dépasser ou surmonter. Mais laissons
cela pour un autre moment.
Posons seulement qu’il y a des
faits que nous pouvons saisir, à propos desquels nous pouvons nous tromper, que
nous pouvons vérifier par recoupements, mais qui acquièrent donc une
objectivité et une vérité qu’on ne peut mettre en doute. Pour les faits qui
peuvent se reproduire soit naturellement, soit expérimentalement, cette
affirmation semble presque aller de soi, sauf si on tient à tout prix à
renoncer à tout bon sens et à se réfugier dans les spéculations
constructivistes les plus abracadabrantesques. La question est plus épineuse
pour les faits historiques. L’histoire est une science ou un savoir qui porte
non sur ce qui est mais sur ce qui n’est plus, ce qui est tombé dans le
non-être. Nous savons que Jules César a été assassiné aux Ides de mars 44 (avant
JC) et nous ne doutons guère de ce fait historique. Nous n’en doutons pas parce
que nous avons des témoignages historiques et des témoignages d’historien, que
ces témoignages se recoupent et que nous n’avons aucune raison sérieuse d’en
douter. En revanche, bien que l’histoire soit nettement plus connue, nous
n’avons aucune bonne raison de penser qu’un nommé Jésus est né à Nazareth un 25
décembre, il y a 2019 ans et après avoir fondé une nouvelle religion a été
crucifié par les Romains 33 ans plus tard, le vendredi précédant Pâques… Il
n’est pas discutable non plus que le
régime de Hitler a organisé, planifié et exécuté méthodiquement la destruction
des Juifs d’Europe, soit par le moyens des chambres à gaz comme à Auschwitz,
soit en les tuant un à un par balles, comme cela fut fait sur le front est.
L’idée que la vérité soit une « construction
sociale historique » implique qu’il n’y a pas de faits et que donc ont une
égale prétention à la vérité non seulement les théories différentes, mais aussi
les assertions concernant les faits. Si l’histoire est un récit comme les
autres, elle n’est pas plus vraie que les romans. Le
« constructionnisme », qui a sévi avec la « french theory », avec Les
Mots et les Choses de Foucault et d’autres œuvres de la même veine, conduit
tout naturellement au révisionnisme historique et au négationnisme. Certes ces
faits ne sont pas toujours assurés et de nouveaux éclairages peuvent conduire à
en réévaluer la portée et la signification. Peut-être les assassins de Jules
César n’étaient-ils pas animés de vertueuses intentions républicaines, mais
Jules César a bien été assassiné aux ides de mars 44, même s’il n’est pas
certain du tout qu’il ait prononcé « tu
quoque mi filii » en voyant son fils adoptif Brutus parmi les conjurés.
On peut se perdre en hypothèses
plus ou moins sophistiquées, pour ne pas dire tordues, il faut bien admettre
qu’il y a des faits sans quoi aucune théorie scientifique n’aurait la moindre
valeur. Une bonne théorie scientifique est une théorie à partir de laquelle on
peut produire des faits expérimentaux qui confirmeront ou infirmeront la
théorie. Qu’on s’entende bien, sans la théorie de la relativité générale, on
n’aurait pas eu l’idée de construire l’expérience par laquelle on a vérifié
l’effet de lentille gravitationnelle (expédition d’Eddington en 1919) et en ce
sens l’expérience est bien construite à partir de la théorie, mais la
vérification expérimentale de la déviation de la lumière par la masse du soleil
est un fait et non une construction. C’est du reste parce qu’il y a des faits
qui ne collent pas avec la théorie (donc avec toutes les constructions
antérieures) qu’on est parfois obligé de modifier les théories.
Il y a donc des vérités et en particulier des
vérités scientifiques
On voit donc que chacun ne voit
pas vraiment midi à sa porte. Il y a des vérités de faits triviales qu’aucun
individu sensé ne remettrait en question. Que j’aie deux étages à descendre
pour sortir dans la rue et que le boulanger le plus proche soit à gauche en
sortant, cela n’intéresse peut-être pas grand-monde, mais c’est un fait
indiscutable et toute personne sortant de mon appartement pourra la vérifier. Il
y a aussi des vérités de faits qui sont universelles au sens où tout être de
raison devrait les admettre. Pour une part, ce sont subjectivement des
croyances : n’ayant jamais étudié sérieusement l’astronomie et n’ayant
travaillé dans un observatoire, je me contente d’accorder ma confiance à la
communauté scientifique. Cette confiance n’est cependant pas aveugle. Tout
d’abord je sais que j’aurai la possibilité même purement théorique de vérifier
ce qui m’est présenté comme vérité scientifique. Ensuite, ayant une culture
scientifique minimale (acquise au lycée) je sais en gros en quoi consiste une
expérimentation scientifique et j’ai eu l’occasion d’en réaliser certaines,
aujourd’hui très élémentaires mais qui furent en leur temps de grandes
avancées. Enfin, une formation scientifique et épistémologique de base me
permet d’avoir un jugement globalement bien pesé pour distinguer les résultats
scientifiques crédibles de ceux qui ne le sont pas. J’ai, par exemple,
d’excellentes raisons pour tenir l’intelligent
design pour des billevesées ou des superstitions et non pour une véritable
théorie scientifique.
Les recherches épistémologiques
dans la ligne de Thomas Kuhn ou de Paul Feyerabend ont introduit de grandes
confusions et rendu vraisemblable le relativisme et le scepticisme. J’ai eu
l’occasion de procéder à un examen critique de La structure des révolutions scientifiques de Kuhn, un ouvrage
dont, après coup, on ne voit pas en quoi il a pu tant frapper les esprits. Si
on le limite à la thèse selon laquelle la connaissance ne procède par linéairement
mais par ruptures et réorganisations, dialectiquement pourrait-on, on tombera
vite d’accord, vu le niveau de généralités. Dans le détail, le livre de Kuhn
révèle de grandes faiblesses en appliquant la notion de révolution scientifique
à des bouleversements réellement révolutionnaires ou à des évolutions de détail
à l’intérieur d’un cadre théorique assez stable. Pour reprendre une métaphore
qu’il affectionne, il mélange les vraies révolutions qui transforment les
structures sociales et politiques et les révolutions de palais qui ne changent
rien au fond.
Aucune théorie scientifique n’est
définitive et aucune ne peut prétendre : « Je suis la vérité ».
Mais il y a des théories plus vraies que d’autres et on peut aisément admettre
qu’il y a un progrès. Entre Galilée et Newton, et bien que Galilée ait jeté les
bases de la science moderne, il y a un progrès considérable et Newton « en
sait plus » que Galilée. Et Einstein en sait plus que Newton. La
connaissance peut sembler faire des allers et des retours, reprendre des
hypothèses réfutées jadis – la nature de la lumière, ondulatoire ou
corpusculaire, est un exemple archétypal de ce mouvement – il reste que ces
retours sont des reprises d’un vieux schéma mais tellement enrichi, tellement
modifié qu’il n’a plus grand-chose de commun avec son modèle sinon un vague air
de ressemblance. Les atomes de la chimie du XIXe siècle ressemblent
vraiment de très loin aux atomes de Démocrite et Épicure ! Mais il y a, du
point de vue de la connaissance de la nature, plus de vérité dans la chimie
moderne que dans l’atomisme antique. Prétendre le contraire, c’est évidemment
renoncer à tout sens commun.
On nous dira qu’il ne s’agit que
de théories « locales », partielles, qui valent pour un certain
domaine du réel et sous un certain jour seulement, ce qui est exact. On fera
également valoir que les différentes théories scientifiques ont des portées
véritatives variables. Des théories partielles sont souvent parfaitement
robustes et des théories plus générales sont plus spéculatives. On doit aussi
faire place à des théories multiples insérées dans un « programme de
recherche » au sens de Lakatos. Par exemple la théorie de l’évolution est
plus un programme de recherche qu’une théorie achevée. À l’intérieur du cadre
général issu de Darwin on peut trouver des « sous-théories » comme la
théorie standard de l’évolution de Mayr, la théorie des équilibres ponctués de
SJ Gould et Richard Lewontin et d’autres encore qui critiquent le modèle
standard (voir Fodor-Piatelli, What
Darwin Got Wrong ?). On ne peut pas dire « la science est
vraie » car il n’y a sans doute pas quelque chose comme « la
science », mais des approches scientifiques différentes et parfois
divergentes, certaines plus hypothétiques que d’autres. Mais il reste qu’il y a
un objectif de convergence unitaire et que cet objectif est toujours présent
dans la tête des savants. On n’a pas encore de grande théorie unifiée en physique,
faisant de la théorie de la relativité et de la physique quantique une théorie
unique, mais personne ne prend vraiment son parti de l’actuelle situation assez
désagréable selon laquelle les lois de la nature à très petite échelle et les
lois de la nature à très grande échelle pourraient ne pas être ramenées à un
seul et même système de lois. Il n’y a pas de « théorie de tout »,
mais on voit mal comment on pourrait renoncer à en chercher une, du point de
vue des intérêts de la science. Ce serait une sorte d’idée régulatrice de type
kantien, dont on ne peut se faire un concept précis mais qui possède un intérêt
pour la raison.
La vérité philosophique
Une fois qu’on a admis qu’il y a
des vérités (de fait, plus ou moins triviales, ou scientifiques), que faire de
l’affirmation selon laquelle la philosophie est recherche de la vérité,
affirmation qui suppose que « la vérité » est quelque chose de défini
et d’unique ? Comme on l’a dit plus haut, la vérité est indéfinissable car
la définir demande qu’on sache déjà ce qu’est la vérité. Les différentes
définitions qu’on en a données sont toutes défectueuses. La vérité comme
correspondance de la pensée et du réel est une idée à la fois de bon sens et
particulièrement obscure. De bon sens, disons-nous, car dire la vérité, c’est
bien dire les choses comme elles sont, dire que ce qui est est et que ce qui
n’est pas n’est pas, pour reprendre la célèbre définition d’Aristote. Ou
encore, comme le dit Spinoza, on appelle vrai un discours qui raconte les faits
comme ils se sont passés. Mais comment comparer un état mental (l’idée que l’on
se fait des choses) et un état de choses existant en dehors de mon
esprit ? Habituellement, on propose alors une autre théorie de la
vérité : est vraie toute proposition qui est cohérente avec l’ensemble de
propositions tenues elles-mêmes pour vraies. Les propositions des mathématiques
ne sont vraies que de leur cohérence interne et de l’acceptation d’un certain
nombre d’axiomes et de postulats indémontrables mais que l’on accepte parce
qu’ils n’entrainent pas de contradiction. Mais on a appris que des axiomes
différents pouvaient permettre de construire des systèmes de propositions
différents bien que tout aussi cohérents. Les géométries non-euclidiennes sont
aussi cohérentes que les géométries euclidiennes bien que le postulat des
parallèles n’y soit plus admis et que la somme des trois angles d’un triangle n’y
vaille plus deux droits. On propose alors une troisième définition, celle des
pragmatistes qui soutiennent que l’ultime critère de la vérité est la réussite
pratique : une proposition est vraie si on en peut déduire une interaction
réussie dans le « monde réel ». Dans les faits, nous usons suivant
les circonstances de l’un des trois critères et le plus souvent de leur
combinaison pour déterminer si une proposition est vraie.
En fait nous n’avons pas trouvé
de définition, même syncrétique de la vérité, mais seulement des critères
permettant d’affecter le qualificatif « vrai » à une proposition.
Dire quand une proposition peut être tenue pour vraie, ce n’est pas dire ce
qu’est la vérité. Et quand on est arrivé à ce point, on peut se dire que ces
« chinoiseries » n’ont aucun intérêt, que seules comptent les vérités
positives et que la recherche du sens global de la pensée, dans sa dimension
individuelle comme dans sa définition historique n’a aucun sens, que ces
nodosités que nous nous faisons nous-mêmes ne viennent que de questions mal
posées qu’une bonne thérapie du langage suffira à éliminer. On peut mettre
définitivement une croix sur la philosophie pour ne laisser place qu’aux
sciences positives, c'est-à-dire les sciences de la nature, qui s’étendent
maintenant à tout le domaine des sciences de l’homme grâce à la neurobiologie
et à la psychologie évolutionniste.
Nous avons de bonnes raisons de
ne pas accepter l’enterrement de première classe de la philosophie et de
protester contre les prétentions du scientisme à réduire la vérité aux théories
scientifiques. On peut penser, et les scientistes ne s’en privent pas, que les
sciences de la nature nous donnent la vérité sur la nature, qu’elles nous disent
ce qu’est le réel en lui-même. Mais c’est une prétention extravagante. Une
théorie scientifique est un modèle, c'est-à-dire une représentation qui permet
d’imaginer des hypothèses et de les tester. On pourrait encore dire qu’elle est
une sorte de carte qui nous donne prise sur le réel, en fonction d’ailleurs de
nos objectifs pratiques. Mais on le sait bien, la carte n’est pas le
territoire. Parcourir avec le doigt la carte de France entre Paris et
Marseille, ce n’est pas aller de Paris à Marseille ! De même une
cartographie du cerveau ne dit rien de la pensée. Il y a dans l’idée que la
théorie scientifique nous dit ce qu’est le réel en lui-même une prétention
purement idéaliste, une réduction du réel à sa représentation qui n’a rien à
voir avec la méthode scientifique. Il faudrait s’interroger sur les raisons de
cette prégnance du scientisme et ses liens avec le stade actuel du
développement du capitalisme. Par conséquent, s’impose une théorie critique du
positivisme scientifique et il ne reste plus d’autre solution que de sortir du
formalisme mort dans lequel s’est perdue une bonne partie de la philosophie du
siècle dernier, principalement la philosophie dite « analytique »,
pour faire retour à la grande tradition de la philosophie, celle de Hegel, par
exemple, en tant qu’elle constitue une synthèse de toute la philosophie jusqu’à
son époque. On verra alors que la reprise à nouveaux frais des interrogations
et des problématiques de la philosophie classique est particulièrement féconde.
Le 7 mai 2019 – Denis Collin
jeudi 28 mars 2019
« Aufhebung », Karl Marx et la révolution
Actuel Marx a ouvert,
dans son numéro 64 (septembre 2018), un débat sur la traduction d’Aufhebung chez Marx, avec un article de
Lucien Sève[1]. La
question avait pris, à son initiative, une tournure inédite en France à la fin
du siècle dernier, opposant une traduction par dépassement à celles traditionnellement employées jusqu’alors
telles qu’abolition et suppression, essentiellement destinée à
écarter l’idée d’une abolition du capitalisme au profit de son dépassement. Le
présent article prolonge la discussion en s’inspirant d’un ouvrage qui lui fut
consacré en 2016, L’Esprit de la
révolution - Aufhebung, Marx, Hegel et l’abolition[2],
auquel l’article de Sève répondait.
Un article de Patrick Theuret (voir aussi la recension de Tony Andréani)
samedi 23 mars 2019
Changer d’ère.
Pour comprendre quelque chose à notre présent, il est
nécessaire d’appréhender la réalité dans sa globalité. On peut comprendre le
mouvement des « Gilets Jaunes » en France sans le mettre en rapport
avec ce qui se passe à l’échelle internationale, ce que la presse et les
cercles dominants ont désigné du nom de « montée des populismes ». Mais
nous entrons dans une nouvelle époque historique sous l’effet d’un double
ébranlement.
Sur le moyen terme, nous avons connu depuis la Seconde
Guerre Mondiale une première phase d’une trentaine d’années (et même un peu
plus), marquée par la domination d’un capitalisme « organisé », dont
l’État providence garantissait à la fois la stabilité économique et l’ordre
politique – l’État providence apparaissait comme la réponse adéquate à la
menace « communiste » russe ou chinoise. La crise de la domination
des États-Unis, actée par la déclaration de Nixon le 15 août 1971 sur la
non-convertibilité du dollar qui n’était plus « as good as gold »,
engageait une nouvelle voie que devaient emprunter les différents gouvernements
(Callaghan puis Thatcher en Grande-Bretagne, Carter puis Reagan aux États-Unis)
et que l’on a appelée « néolibéralisme », une voie fondée sur le
« tout marché », la dislocation des systèmes de l’État-Providence et
un développement irrésistible du commerce mondial, des
« délocalisations » et de la division mondiale du travail. La crise
des « subprimes » en 2008 a
mis à jour les failles de cette nouvelle régulation « néolibérale »
et précipité un mouvement de « démondialisation », d’abord dans les
esprits – la « mondialisation heureuse » a vécu – et dans l’ordre
économique et politique avec le retour des politiques protectionnistes, la
dénonciation de plusieurs traités importants et même la menace américaine de
quitter l’OMC.
Cette crise trentenaire de la régulation capitaliste
mondiale se double d’un ébranlement à long terme des structures politiques et
idéologiques, sur la base desquelles s’était développé ce qu’il faut bien
appeler le cours de l’histoire universelle, puisque c’est précisément le
capitalisme qui a « mondialisé » l’humanité, en a fait une communauté
effective et lui a donc donné une histoire commune, universelle. Du début des
temps modernes à nos jours, le développement économique est allé de pair avec
le développement de la technoscience et la poussée démographique. Cette triple
poussée allait servir ou devait servir le plus grand bien de tous, élargissant
sans cesse le domaine de la liberté et d’une égalité, qui était vue comme une
sorte d’homogénéisation de l’espèce humaine. Les idées politiques se sont
modelées peu ou prou sur cette ligne, la gauche accaparant le monopole du
« progressisme » et du « parti du mouvement » pendant que
la droite défendait le « parti de l’ordre » et le poids des hiérarchies
naturelles. Les crises majeures qu’ont été les deux guerres mondiales ont été
réduites au rang d’accidents de parcours que la mondialisation croissante
devait interdire à l’avenir.
Mais toute cette vision du monde est aujourd’hui si ébranlée
que des pans entiers sont en train de s’effondrer. Remarquons d’abord que le
progressisme est mis à mal. On a de plus en plus de mal à croire que demain
sera meilleur qu’aujourd’hui. Fondée ou non, la panique climatique est
révélatrice d’un état d’esprit. Les remèdes proposés pour sauver le climat sont
d’ailleurs si ridicules qu’il vaudrait mieux que les scientifiques du GIEC se
soient trompés lourdement ! Quand on entend des adolescents prôner les « petits
gestes » (j’arrête le nutella et demain la viande) pour culpabiliser les
générations antérieures, on hésite entre le rire et les larmes du désespoir. On
s’est longtemps demandé quel monde nous allions laisser à nos enfants et
maintenant on doit se demander quels enfants nous laissons au monde. Mais tout
ce spectacle de la « lutte pour le climat » doit être pris pour un
symptôme névrotique au sens freudien, une manière camouflée d’exprimer ce qui
taraude l’inconscient de nos sociétés. Et ce qui nous fait souffrir, c’est
cette blessure narcissique que notre moi progressiste s’est vu infliger. La
société « liquide » des individus désaffiliés est une impossibilité et
tout le monde le sait. On ne pourra pas multiplier par 6 ou 7 la population
mondiale au cours du prochain siècle, les ressources sont limitées et les
champs d’investissements nouveaux se feront rares, quand l’Afrique aura été
entièrement soumise à la division mondiale du travail.
En second lieu, l’homme qui se fait lui-même est à bout de souffle.
Le soixante-huitard (caricatural) avait prôné la liquidation du père,
c'est-à-dire l’abolition de l’ordre symbolique, pour parler en termes
lacaniens. Le nouveau féminisme et la théorie du genre proposent l’abolition du
réel, c'est-à-dire de la mère. Il ne reste plus que le moi imaginaire, adonné à
la mortelle culture du narcissisme, le moi « délié », affranchi de
tous les « déterminismes », comme l’avait demandé un ancien ministre
de l’Education qui n’est plus nationale. Le mouvement né de la prétendue
révolution sexuelle doit pédaler toujours plus vite et plus loin pour se
maintenir debout. Mais il apparaît de plus en plus clairement que loin d’être
une libération, elle est bien ce que Marcuse avait analysé comme une « désublimation
répressive », afin que la sexualité « libérée » soit mise au
service du principe de rendement, propre au mode de production capitaliste. Mais
tout cela est en train de se renverser et les « nouveaux
réactionnaires » se multiplient et commencent à se faire entendre. La
toute-puissance infantile de celui qui prétend se choisir et choisir ses
enfants comme des productions en magasin est si mortifère que le corps social
secrète les antidotes nécessaires.
En troisième lieu, le désenchantement du monde n’a pas produit
une cohabitation tolérante, mais réveillé la guerre des dieux. L’inquiétante
autant qu’incontestable poussée islamiste, qui est loin de se limiter aux
manifestations paroxystiques des djihadistes, n’est pas l’ultime sursaut que
provoquerait l’entrée du monde musulman dans la modernité – thèse soutenue par
Emmanuel Todd et justement réfutée par Jean Birnbaum dans La religion des faibles.
L’islamisme est parfaitement moderne et maitrise tous les moyens de la
technologie pour étendre son influence et son emprise sur les âmes autant que
sur les corps. Même les salafistes ont des téléphones portables ! La
tolérance des multiculturalistes branchés n’est qu’une condescendance à peine
cachée à l’égard des musulmans, mais ceux-là vont bientôt commencer à mesurer
les effets de la tolérance à l’égard des intolérants.
Les marqueurs politiques et moraux traditionnels sont balayés
par ce changement de période historique. Au-delà des politiciens qui ont su
s’en emparer, se font jour nécessairement les aspirations à la défense de ce
qui a constitué jusqu’à présent les cadres de la vie sociale, les cadres dans
lesquels on pouvait revendiquer une vie décente. Le prétendu
« populisme » recouvre une bonne partie de ces aspirations. Les
citoyens veulent un État (et non une « gouvernance mondiale »), un
État protecteur de la communauté nationale et apte à garantir la sûreté des
perspectives de vie. Si le mot d’ordre du capitalisme absolu de notre époque
est « familles, je vous hais ! », la famille assiégée pourrait
bien apparaître de plus en plus comme « un refuge dans ce monde impitoyable »
(Lasch). Les frontières nationales sont les murs qui soutiennent le monde,
disait Hannah Arendt. Il devient urgent de retrouver un cadre plus limité que
la mondialisation pour maintenir la possibilité d’un monde commun, ce qui
n’apparaîtra paradoxal qu’à ceux qui n’ont pas compris que l’absence de
frontières, c'est-à-dire l’illimité, produit le chaos. Des idées « de
droite » deviennent ainsi des moyens de résistance à l’emprise croissante
de la marchandise et du capital et des idées « de gauche » deviennent
les revendications du capital transnational. Les réalignements politiques sont
déjà engagés. Les réalignements intellectuels sont en cours. Dans ce moment où
le vieux ne cesse de mourir et où le nouveau peine à émerger, le pire peut
surgir. Mais aussi l’urgence du meilleur, tant est-il que les hommes font
eux-mêmes leur propre histoire.
Denis Collin – le 20 mars 2019
mardi 19 mars 2019
Faut-il distinguer éthique et morale ?

Rappelons d’abord de quoi il s’agit. Avec les philosophies
morales héritées des philosophes antiques ou des grandes religions, nous avons affaire
à ce que Rawls désigne comme des « conceptions compréhensives du bien »
ou des « conceptions substantielles du bien ». La modernité, depuis
quelques siècles au moins, nous met face à la coexistence dans un même espace
social de multiples conceptions compréhensives du bien – ce qui va poser la
question de la « tolérance », c'est-à-dire de règles permettant la
coexistence pacifique des différentes conceptions du bien, question d’autant
plus brûlante que les éthiques religieuses judéo-chrétiennes commandent les
comportements individuels et même les plus intimes.
La religion des sociétés antiques grecques ou romaines étant essentiellement une religion civique n’interférait pas avec les normes de conduite individuelle. Il ne serait jamais venu à un Grec l’idée que sa manière de jouir de la vie pût offenser les dieux. C’est même cette extériorité des religions anciennes qui explique l’extraordinaire floraison de la pensée morale et le rôle qu’ont pu jouer ceux qui n’étaient pas seulement des philosophes au sens moderne mais aussi des maîtres de sagesse. Il y a cependant un « ethos » grec ou romain, un ensemble de valeurs communes à l’intérieur desquelles se meuvent finalement toutes réflexions éthiques. Inversement, le christianisme en tant que religion de l’intériorité a pu absorber tout l’espace de la vie éthique. Il y a bien une éthique chrétienne, même si, dans le détail, ses prescriptions ont pu varier au cours des siècles ou d’une contrée à l’autre.

Si aucune éthique ne peut s’imposer à tous, il reste que
nous avons néanmoins besoin de règles communes de vie. Savoir si j’ai une
obligation de respect vis-à-vis des autres, si le meurtre est moralement
admissible ou si la parole donnée est sacrée, ce ne sont pas des questions
qu’on pourrait renvoyer à la relativité des choix individuels. Ces règles
communes de vie ne peuvent être simplement le résultat d’un accord
intersubjectif, purement conventionnel, un peu comme une règle du jeu ;
elles doivent faire valoir leur objectivité puisqu’elles doivent être entendues
comme si nous voulions qu’elles soient des lois de la nature, bien que,
en fait, elles ne soient que le résultat des sédimentations de la coutume,
c'est-à-dire d’un accord de fait des individus participants à une société.
L’opération par laquelle l’arbitraire combiné des individus devient loi de la
raison est sans doute une mise en scène, la mise en scène de ce que nous
appelons le droit, mais c’est une mise en scène indispensable à
« l’institution de la vie ».
Nous introduisons, ce faisant une scission dans un ensemble
que les Anciens considéraient comme unifié. Chez les Grecs, il n’y a pas de
véritable différence entre « faire ce qui est bien pour nous » et
« faire le bien ». La vertu, comme disposition à bien agir a ce
double sens : il est vertueux d’être bienfaisant à l’égard des autres,
mais il est tout aussi vertueux de rechercher l’absence de troubles de l’âme.
Monique Canto-Sperber a certainement raison de critiquer ceux qui
« considèrent qu’en guise de moralité les Grecs ne traitent que du bonheur
de l’agent et de la réussite de la vie »[3]
et ramèneraient ainsi toute la philosophie grecque à un eudémonisme, pour la
bonne raison que chez Platon comme chez Aristote la séparation entre
eudémonisme – c'est-à-dire doctrine du bonheur ou de la vie bonne – et déontologie
– doctrine du devoir – est introuvable, cette séparation ne pouvant intervenir
que lorsqu’on sépare nos devoirs universels à l’égard des autres de nos fins
particulières déterminées par nos conceptions singulières de ce qu’est la vie
bonne, c'est-à-dire à partir du moment où l’on commence à concevoir des
sociétés pluralistes.
Nous sommes, nous, contraints de séparer ce qui est bon pour
nous et ce que nous devons faire, la manière dont nous devons agir à l’égard
des autres, et cela découle du caractère hautement pluraliste de nos sociétés.
C’est pourquoi il semble pertinent désormais de distinguer morale et éthique,
en réservant à l’éthique les doctrines du bien que chaque individu peut choisir
pour son propre compte, et à la morale les règles objectives qui doivent normer
la vie sociale et les rapports des individus avec les autres individus.
De telles règles, à quoi nous réservons le nom de morale,
sont-elles possibles ? Ce n’est rien moins qu’évident. Le relativisme
moral – c'est-à-dire l’idée qu’aucune loi morale ne prétendre à une valeur
objective et universelle – a de bons arguments à faire valoir.
Pour échapper au relativisme moral, plusieurs solutions sont
envisageables. En premier lieu, on pourrait essayer de procéder empiriquement,
en recherchant dans les multiples organisations sociales s’il n’existe pas
quelques règles communes. En deuxième lieu, on peut se demander s’il n’y a pas
un noyau commun aux diverses éthiques, un noyau comme qui définirait des normes
acceptées par tous et qui pourraient faire l’objet d’un consensus raisonnable.
Enfin, on peut chercher s’il n’y pas un moyen purement logique de construire de
telles règles qui bénéficieraient alors d’une solidité analogue à celle des
théorèmes mathématiques. C’est ce travail qui a constitué l’essentiel de la philosophie
morale depuis Kant.
Toutefois, cette distinction, si elle permet de voir plus
clair ne peut pas être considérée comme un absolu. Elle intervient à un moment
historique précis, au moment où l’on doit accepter le fait que tout le monde
n’a pas la même conception englobante du bien, c’est-à-dire au moment où l’on
admet la liberté pour chacun de choisir sa religion. Pour les Anciens, cette
distinction n’avait strictement aucun sens. La morale ou l’éthique, c’était une
seule et même chose : L’éthique à
Nicomaque ne concerne pas seulement l’individu dans la recherche de la vie
bonne pour lui seul, mais elle est une éthique sociale – puisqu’il est
impossible de séparer l’individu de la polis
qui est sa condition vitale. L’éthique la plus individualiste, celle d’Épicure
est aussi une morale sociale qui fait du cercle des amis et des chaînes amitiés
la condition la plus importante de la vie heureuse. Mais sommes-nous véritablement
sortis de cette problématique ? En théorie oui, mais non pas en pratique.
En effet, il y a bien deux aspects différents qui concernent
la morale : notre rapport avec les autres et les choix de vie que nous
faisons et qui n’engagent que nous-mêmes. Mais les choix de vie qui n’engagent
que nous-mêmes ne sont pas absolument indépendants de nos rapports avec les
autres. Un égoïste non envieux (ce paradigme des conceptions libérales) ne fait
rien qui puisse nuire à autrui et cependant on aura du mal à le qualifier
d’être moral. Kant pose cette question bien que d’une manière qui n’a pas été
toujours bien comprise. Le devoir au sens strict ne contient que les maximes
non contradictoires (ne pas mentir, ne pas voler, obéir à la loi) mais le
devoir au sens large unifie les devoirs envers autrui et les devoirs envers
soi-même : tu considéreras toujours l’humanité en ta propre personne et en
la personne de tout autre comme une fin en soi et jamais simplement comme un
moyen[4].
Cette formulation élargie de l’impératif catégorique exclut l’interprétation de
la philosophie morale de Kant comme une morale minimale et montre que nous
avons des devoirs « larges » envers autrui qui supposent à leur tour
une certaine conception des finalités de la vie – c’est d’ailleurs pour cette
raison que Kant « sauve » la foi en lui attribuant une utilité pour
la réalisation de nos idéaux moraux – et une certaine conception de la vie
bonne que je dois choisir. Donc la morale (au sens défini plus haut) et
l’éthique sont en vérité inséparables du moins quand on s’en tient à la pensée
de Kant. Évidemment on n’est pas forcé de s’en tenir à Kant, mais alors il faut
dire clairement qu’on est en désaccord avec Kant ou qu’on tient pour une interprétation
restrictive de l’impératif catégorique et non s’en réclamer.
Si l’on pousse un peu plus loin l’analyse, on est face à une
morale publique, partageable et nécessairement relativement lâche de telle
sorte que chacun puisse réellement mener sa vie sans trop s’occuper des autres.
On est exactement dans la conception libérale développée tant Rawls que par
Nozick. Pour Robert Nozick, les individus mènent des existences séparées et
donc la seule règle qui peut s’imposer à tous est celle de la préservation de l’intégrité
et des possessions de chacun, c'est-à-dire la préservation de ce que l’on peut
appeler la bulle de liberté de chacun. En proposant une théorie de la justice
distincte de tout conception englobante du bien, Rawls tente de concilier la vision
libérale de la société avec les demandes de justice sociale en tentant de faire
de la justice « comme équité » le point de recoupement de toutes les conceptions
« raisonnables » du bien que l’on peut trouver dans les sociétés
pluralistes modernes. Mais là encore, il suppose que, dans une société, nous n’avons
rien d’autre à partager que des règles qui garantissent à chacun la défense de
ses propres intérêts. De ce point de vue, les critiques que Michael Sandel et
Michael Walzer adressent à Rawls tombent le plus souvent très juste.
En réalité nous partageons dans une communauté politique
relativement stable une certain conception commune « substantielle »
du bien. La justice doit être défendue parce que nous trouvons qu’il est
préférable de vivre dans une société juste plutôt que dans une société injuste
et cette préférence n’est pas ou pas seulement motivée par notre intérêt mais
aussi parce que nous nous sentons liés les uns aux autres par un lien qui
exclut l’injustice. Aucun des auteurs libéraux ne remet en cause la liberté
comme droit fondamental, naturel, de l’homme. On se demande bien pourquoi la
liberté occupe une telle place dans les panthéons de Rawls et Nozick, sinon
parce qu’ils considèrent donc leur conception de la justice prétendument séparée
de toute conception morale substantielle est en réalité entièrement sous la dépendance
de l’idée qu’ils se font de la liberté comme le bien substantiel par
excellence. On pourrait très bien admettre que la liberté est, au mieux, une
idée creuse, au pire un principe de désagrégation sociale et on aurait de très
bons arguments à faire valoir en ce sens. On pourrait aussi parfaitement considérer
que la liberté soit réservée à une petite minorité, les meilleurs, et que, par
nature, en soient privés tous ceux qui sont manifestement inaptes à la liberté.
Mais ni Nozick ni Rawls n’admettent ce genre de considérations – et ils ont
bien raison. Rawls dit d’ailleurs explicitement que sa théorie de la justice a
pour arrière-plan les sociétés pluralistes démocratiques modernes et que la diversité
des conceptions substantielles du bien qui s’y peuvent trouver est limitée aux
conceptions « raisonnables » du bien, c'est-à-dire celles qui
partagent finalement au moins les conceptions substantielles du bien inventées
en Europe occidentale entre le moment de la Renaissance et de la Réforme
protestante et le « siècle des Lumières ». Ces conceptions « raisonnables »
ont s un point commun, l’éthique issue du christianisme avec tout ce qui en
découle.
Cette difficulté sous-jacente aux théories morales modernes
est devenue patente quand la coexistence des traditions religieuses a excédé le
cadre étroit des diverses variantes du christianisme qui ont trouvé pour des
raisons de fond des « accommodements raisonnables » avec l’incroyance.
Il est assez clair que l’islam cohabite très mal avec toute la tradition chrétienne-démocratique
occidentale, non pour des raisons de doctrine mais parce qu’il veut régenter
entièrement l’espace public et privé et ne trouve pas plus de consensus par
recoupement avec les autres courants qu’il ne peut partager la nourriture avec
ceux qui ne sont pas « hallal » ou partager « ses » femmes
avec les non-musulmans, pour ne rien dire de la question de la polygamie.
En résumé, la séparation entre éthique et morale, ou encore
entre bien et juste, telle qu’elle est développée dans l’optique libérale ne
peut avoir aucun caractère absolu. Il nous faut admettre qu’il est des préceptes
moraux si absolus et indiscutables qu’ils ont force de loi et s’expriment
juridiquement, qu’il est des préceptes moraux qui s’imposent à tous parce qu’ils
rendent vivable la coexistence dans le même espace public, des préceptes moraux
qui n’ont pas d’impact négatif direct sur les autres mais qui sont bons parce
qu’ils éduquent à la civilité et peut-être in
fine des attitudes et des comportements qui ne regardent que nous-mêmes
quoiqu’ils ne soient pas sans influence sur le caractère et donc sur les aptitudes
de l’individu à la vie sociale.
On pourrait donc, sans dommage conceptuel majeur, en revenir
à l’usage ancien et utiliser indifféremment éthique et morale. La distinction
la plus importante, celle qui est établie par la modernité et cohabite mal avec
les religions, c’est la distinction entre ce qui appartient à l’ordre commun et
ce qui est proprement intime. Mais ce qui est proprement intime n’appartient
sans doute pas au champ de la morale ou de l’éthique et doit rester une domaine
réservé, soustrait au regard des autres.
Denis Collin – 19 mars 2019
[1]
Yvon Quiniou, Études matérialistes sur la
morale, Kimé, 2002, Nouvelles études
matérialistes sur la morale, Kimé, 2018
[2]
Kant dénonçait ce terme « hautain » de tolérance qu’il se refusait à
confondre avec la véritable liberté de penser. Les Provinces Unies du XVIIe
étaient un État parfaitement tolérant… sauf pour les athées. De même l’Angleterre
devint tolérante mais continue de tenir le blasphème pour un crime. Locke
défendit la tolérance, sauf à l’égard des athées (car un homme qui ne croit pas
en Dieu ne peut craindre de renier sa parole !) et des « papistes ».
[3]
Monique Canto-Perber : Éthiques grecques
[4]
Soit dit en passant, ce paradigme de la morale déontologique qu’est la philosophie
morale de Kant, se révèle aussi une morale orientée par les fins puisque l’humanité
est la fin suprême.
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